Crimes made in Germany

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Crimes made in Germany

Il y a le roman noir à la française, le « thriller » anglo-saxon, le « giallo » italien, ou, phénomène de mode qui a envahi les rayonnages des librairies telle une glaciation littéraire, le polar scandinave, sombre et déprimant comme un après-midi de novembre près du cercle polaire, en général tellement à gauche que Marx passerait à côté pour un auteur capitaliste. Et puis, même si l’on en parle moins, il y a aussi une jeune école allemande du roman policier qui vaut d’être découverte.

Depuis quelques années, émerge une génération d’écrivains allemands nés bien après la Seconde Guerre mondiale qui portent sur la période nazie un regard lucide, car, évidemment, ils la rejettent avec horreur, mais décomplexé car, à la différence de leurs aînés qui ployaient sous le faix accablant de la culpabilité collective, ils ne se sentent pas responsables des atrocités hitlériennes. Ils n’hésitent donc pas à évoquer dans leurs intrigues le IIIe Reich, ce qui eût paru choquant voilà encore quelques années.

L'orphelin des docks

Cay Rademacher est une bonne illustration de ce courant puisque, même s’il a choisi comme cadre de ses romans l’immédiat après-guerre, il lui faut sans cesse revenir sur le passé de ses personnages, leurs éventuelles compromissions avec le régime abattu et se pencher sur la complexité d’une dénazification bien moins complète qu’on l’imagine. Après un hiver effroyable qui a vu l’Allemagne réduite à la misère mourir littéralement de froid dans les ruines de ses villes détruites, le pays suffoque en ce mois de mai 1947 anormalement chaud, sans même la possibilité de s’hydrater, le réseau de distribution d’eau n’ayant toujours pas été remis en état. L’inspecteur Frank Stave a appris à survivre à cela comme au reste. Sa femme morte dans les bombardements de 1943, son fils adolescent disparu sur le front de l’Est, lui-même traînant les séquelles d’une grave blessure, il ne lui reste comme raison d’exister que sa volonté farouche de ramener un peu d’ordre et de justice dans son pays saccagé.

Avoir été très mal noté jadis par sa hiérarchie pour avoir obstinément refusé d’adhérer au NSDAP lui a permis de reprendre, au grade supérieur, ses fonctions dans la police de Hambourg, sous le contrôle des autorités britanniques qui occupent la ville et finissent d’y démolir tout ce qui, de près ou de loin, laisserait aux Allemands un espoir de relèvement. Cette hargne s’acharne pour l’heure sur les chantiers navals, rivaux traditionnels de ceux d’Outre-Manche. À la fureur des ouvriers privés de leur gagne-pain et prêts à basculer dans le camp communiste. C’est dans cette ambiance orageuse que l’on découvre, au fond d’un hangar abandonné, le cadavre d’un gamin assassiné couché sur une bombe non explosée. Comment identifier cet enfant quand ils sont des milliers, orphelins de guerre ou séparés de leurs familles pendant l’exode devant l’avancée soviétique, à se terrer dans les ruines et survivre de trafics et de prostitution ? Qui s’intéresse à ces « enfants-loups » dans le monde apocalyptique des vaincus du Second Conflit mondial ?

L’orphelin des docks (Éditions du Masque. 470 p ; 8 €.) porte un regard plus libéré qu’apaisé sur l’Allemagne de l’après-guerre, ses drames, ses privations, sa dureté et ses humiliations. C’est le véritable intérêt de ce très bon roman policier, bien construit, bien mené, aux personnages attachants, mais qui peut se lire comme un documentaire tragique sur la période. Rarement l’adage Vae victis n’aura été aussi approprié.

Le faussaire de Hambourg

Les années se suivent et ne se ressemblent pas. Si le printemps 1947 avait été caniculaire, celui de 48 noie Hambourg dans des brumes, des pluies et des froidures tenaces. La misère de l’après-guerre n’a pas desserré son étreinte, les Allemands continuent à manquer de tout, même du strict nécessaire. Pour Frank Stave, le début d’année a été sinistre : il a rompu avec Anna, son aristocratique maîtresse, que Karl, son fils unique, miraculeusement revenu d’un camp de prisonniers en URSS, ne supportait pas de voir remplacer sa mère. Cette rupture n’a pas empêché le garçon de s’éloigner de nouveau, incapable de reprendre sa vie d’avant. Puis, Stave s’est fait tirer dessus lors d’une arrestation. Sauvé de justesse, il a quitté la Criminelle et demandé sa mutation à la répression du marché noir : mauvaise idée car les Alliés viennent de décider la mise en circulation d’un nouveau Mark allemand qui devrait, si tout se passe bien, redonner un semblant de prospérité à l’économie et donc rendre les trafics inutiles.

Alors qu’il enquête sur l’apparition en ville de problématiques petites coupures d’une monnaie qui n’a pas encore cours, Stave est appelé dans les ruines d’un immeuble de bureaux où les femmes chargées du déblaiement ont découvert des œuvres d’art. Et un homme assassiné… Stave ferait mieux de laisser ce cadavre à ses collègues de la Criminelle, mais il s’y refuse, conscient d’être le seul à s’intéresser à ce mort encombrant encore porteur d’une étoile jaune.

Le faussaire de Hambourg (Le Masque ; 330 p ; 20,90 €) clôt la trilogie de Rademacher sur l’Allemagne d’après-guerre. L’intrigue policière, parfaitement construite, lui est prétexte à replonger une dernière fois dans l’ambiance délétère d’un pays qui ne parvient pas à sortir de ses ruines, où les petits payent à la place des gros, où des pointures du régime nazi, parce qu’elles n’appartenaient pas aux premiers cercles du pouvoir, s’en sortent trop bien et où tous les comptes restent à régler. Pourtant, en dépit de ce tableau très sombre, l’on sent, chez les personnages comme chez l’auteur, une volonté grandissante de tourner la page et de ne pas demeurer prisonniers d’un passé trop lourd auquel les Allemands n’ont plus envie de se référer et dont ils se sentent de moins en moins coupables.

Blanche-Neige doit mourir

Au point d’avoir purement et simplement disparu des préoccupations et des intrigues, il est vrai contemporaines, de la talentueuse Nele Neuhaus. Son duo de flics de choc, l’inspectrice Pia Kirchoff et le commissaire Oliver von Bodenstein, ont trop à faire avec les noirceurs du présent pour se soucier de celles du passé. En ce début novembre 2008, Tobias Sartorius sort de prison après avoir purgé une peine de onze ans de détention pour un double crime dont il ne garde pas le moindre souvenir. A-t-il vraiment, en juillet 1997, un soir de kermesse, sous l’effet de l’alcool et d’une crise de jalousie meurtrière, massacré Laura et Stefanie, ses deux anciennes petites amies qui, tour à tour, l’avaient trompé ? La police et les juges en ont toujours été persuadés. Malgré ses dénégations désespérées, tout l’accablait, et son incapacité à dire ce qu’il avait fait des corps des deux jeunes filles, loin de le disculper, avait été prise pour une intolérable cruauté. 

Maintenant âgé de trente ans, Tobias est un homme brisé, à qui on a volé sa jeunesse, et privé d’avenir. Que pourrait-il faire, sinon regagner son village natal où ses parents l’attendent ? Ce retour est terrible : ses parents lui ont caché qu’ils étaient ruinés, victimes de l’ostracisme féroce du voisinage, et qu’ils se sont séparés. A peine rentré, Tobias fait l’objet de menaces, sa mère est victime d’une agression. La découverte inopinée, sur un terrain militaire abandonné, des restes de Laura, loin d’apaiser les esprits, les exaspère davantage. Chargée de cette nouvelle affaire, Pia Kirchhoff est saisie de doutes : il y a douze ans, l’enquête a été très mal conduite, ses collègues se sont focalisés sur Tobias, coupable idéal, alors que bien d’autres pistes s’ouvraient … A-t-on condamné l’adolescent à tort ? Et qui, maintenant, a intérêt à empêcher la vérité de se faire jour ? Lorsqu’une troisième jeune fille, brune ravissante présentant une troublante ressemblance avec l’une des précédentes victimes, et qui, seule, osait fréquenter Tobias, disparaît à son tour, la chasse à l’homme commence … Sartorius est-il un tueur en série, ou certains sont-ils prêts à tout pour éviter que l’on se penche de trop près sur les événements de 1997 ?

Blanche-Neige doit mourir (Babel Noir, Actes Sud. 515 p ; 9,70 €.) démontre l’efficacité d’un auteur rodée à la construction d’intrigues impeccables. L’histoire, au début presque innocente, entraîne peu à peu le lecteur dans les tréfonds de la noirceur humaine, et débusque les redoutables non-dits d’une communauté villageoise en apparence exemplaire mais en réalité murée sur ses sombres secrets. Redoutable…

Les vivants et les morts 

Tout a commencé par le meurtre d’une sexagénaire, abattue tandis qu’elle promenait son chien un petit matin de décembre. Trois jours après, l’épouse d’un prestigieux chirurgien a été abattue dans sa cuisine, sous les yeux des siens, alors qu’elle préparait les traditionnels biscuits de Noël. Et, quelques heures plus tard, le fils unique du patron de la plus grosse firme pharmaceutique d’Outre-Rhin a été assassiné devant la maison familiale. De prime abord, rien ne relie les trois victimes. Faut-il supposer qu’en pleines fêtes de fin d’année, un tireur d’élite surdoué s’amuse à faire au hasard d’improbables cartons sur des inconnus et que, par conséquent, personne n’est à l’abri ? La panique s’empare de Francfort. Pour le commissaire von Bodenstein et son adjointe, Pia Kirchoff, qui a dû renoncer à son voyage de noces, rien de pire qu’un tueur sans mobile. Aussi éprouvent-ils un soulagement paradoxal quand, caché sous le pseudonyme du Juge, le tireur annonce son intention de supprimer un à un les proches de ceux qui, jadis, ont détruit sa vie. Encore faudrait-il savoir, si l’on veut sauver un nombre indéterminé d’innocents, de quoi exactement le Juge prétend se venger… Pia et Oliver vont devoir plonger dans les sombres secrets d’une médecine de pointe qui a perdu toute humanité.

À l’heure où l’on nous abreuve de discours sur le don d’organes et les directives anticipées, Les vivants et les morts (Actes Sud. 490 p. 23,50 €.) tient un langage à contre courant et révèle à un grand public ignorant de certaines pratiques ce qu’il en est réellement de cette course aux organes humains traités comme des pièces de rechange et de l’effarant mépris entourant donneurs et familles plus ou moins consentants. Vous fermerez le livre absolument opposé au don d’organes, qu’il s’agisse des vôtres ou de ceux de vos proches.

Quel auteur de polars français oserait s’attaquer de la sorte à un pareil sujet ?

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