La Grange de Boulaur,
un projet enraciné et missionnaire

Rédigé par Odon de Cacqueray le dans Religion

La Grange de Boulaur, <br>un projet enraciné et missionnaire
©abbaye de Boulaur

A l’abbaye de Boulaur, dans le Gers, les sœurs cisterciennes, qui s’appuient sur la vénérable règle bénédictine, mènent un nouveau chantier de construction et de modernisation qui doit assurer leur avenir matériel et leur permettre de répondre à leurs missions propres pour le XXIe siècle.
Sœur Anne, responsable de la communication pour ce projet, explique l'ambitieux chantier de la Grange de Boulaur.

 

Entretien avec sœur Anne
Propos recueillis par Odon de Cacqueray 

 

 

Vous annoncez la création d’une « grange cistercienne pour le XXIe siècle ». À quel besoin répond ce chantier ?

Nous sommes une communauté en pleine croissance. Nous étions 25 lors du tournage de notre première vidéo annonçant l’ouverture du chantier, l’année dernière et en un an nous aurons eu six entrées. Nous avons donc des nécessités en terme économiques, pour subvenir à nos besoins matériels. 

S’ajoutait à cette dimension la nécessité de reconstruire des bâtiments anciens et inadaptés afin d’améliorer l’aspect pratique mais aussi la sécurité. 

Une grange cistercienne, c’est plus qu’une simple étable…

En effet, sous le vocable de « grange cistercienne » est comprise toute l’exploitation agricole qui permet de faire vivre une abbaye. Et c’est bien toute l’exploitation que nous allons reconstruire. Notre projet a été muri sur le long cours. Alors que nous souhaitions à l’origine simplement trouver un moyen de subvenir à nos besoins, nous nous sommes interrogées sur la possibilité de donner une dimension supplémentaire à ce chantier. Une dimension à la fois missionnaire, sociale, patrimoniale et économique pour nous et le territoire dans lequel nous nous inscrivons. Nous avons également réfléchi sur la possibilité de partir de nos racines pour construire le présent. Notre enracinement dans une tradition et une histoire, ne nous empêche pas d’être actuelles et modernes puisque notre tradition est vivante. Notre dynamique nous semble d’autant plus solide et féconde qu’elle s’inscrit dans le temps long et dans plus vieux qu’elle. 

Vous avez mentionné votre croissance forte et rapide, vous souhaitez mener votre chantier rapidement. N’est-ce pas le contraire de la vie monastique qui nécessite le temps long ? 

Nous murissons notre projet depuis cinq ans. Peu de structures prennent autant de temps avant de se lancer dans un chantier. Toutes les décisions ont été prises alors que la communauté était unanime. Tant que l’unanimité n’était pas là, nous estimions que ce n’était pas mûr, qu’il fallait poursuivre un processus de discernement, nous avons donc pris notre temps.

Dieu est dans le temps long par excellence, celui de l’éternité, mais cela ne L’empêche pas de parfois nous pousser, nous stimuler, bouleverser nos plans pour accélérer un processus. Le temps est une créature de Dieu qui nous est confiée, le Seigneur nous demande de le mettre à profit et cela implique parfois de se dépêcher. Quand c’est l’heure, il faut y aller. Nous étions à un moment favorable pour ce chantier, il était de notre responsabilité de le saisir.

 

Cette grange vous rendra-t-elle autonome ? 

Notre objectif est de pouvoir faire vivre la communauté de son travail et de subvenir à ses besoins divers (vie courante, cotisations de retraites, sécurité sociale, etc). C’est un vrai défi pour une communauté très jeune comme l’est la nôtre (seulement deux sœurs de plus de 65 ans). La grange est l’outil matériel qui doit nous permettre de relever ce défi, avec la Grâce de Dieu !

 

Comment votre projet va-t-il se mettre au service de votre élan missionnaire ? 

La particularité d’un monastère est d’être fortement missionnaire tout en veillant à ce que ses membres demeurent sur place. Pour cela nous nous inscrivons dans une logique d’accueil et de rayonnement. 

Dans notre monde occidental en grande partie déchristianisé les paroisses rurales sont de plus en plus étendues suite à la diminution du nombre de prêtres. Dans ce contexte, les monastères vont avoir un rôle croissant dans les décennies à venir, pour être des oasis spirituelles ou, selon les mots des Benoît XVI, « des îlots de chrétienté ». 

À travers notre grange nous aimerions favoriser les rencontres et peut-être les rencontres entre des univers qui ne se croisent pas habituellement. C’est à la fois un rôle social et spirituel puisque si ces rencontres se font dans un lieu entièrement dédié au Seigneur, un message passe au-delà des mots. 

Dans toute la communication que nous avons mise en place autour de notre chantier, nous avons entendu ceux qui s’étonnaient que nous ne parlions pas plus de Dieu. Il nous semble que le fait que nous soyons croyantes, pratiquante et que Dieu est au centre de notre vie est évident. Il suffit de nous voir en photo ! A partir du moment où ce choix radical de Dieu est déjà évident, dans le climat de la laïcité à la française, nous avons choisi de ne pas utiliser de manière frontale le langage qui fâche et nous cherchons à rejoindre nos contemporains sur des sujets que nous avons –au moins jusqu’à un certain point- en commun avec eux : écologie, travail agricole, retour à la terre, nature, reconstruction de soi par le travail, patrimoine, culture, solidarité, etc. Nos interlocuteurs savent que notre moteur c’est le Christ mais lorsqu’ils réalisent que nous sommes sensibles à tous ces sujets qui leurs tiennent à cœur ils perçoivent que finalement, l’Eglise n’est peut-être pas aussi éloignée d’eux qu’ils le croyaient. A partir de ce point de rencontre, nous pouvons les amener plus loin : passer d’un discours sur la Création à un discours sur le Créateur par exemple, de la visite d’un patrimoine à un temps de prière dans notre église.

 

 

Dans votre communication, vous mettez en avant « l’entreprenariat féminin ». N’est-ce pas utiliser le vocabulaire moderne qui veut séparer l’homme de la femme ?

Il est certain que le discours féministe contemporain est bien souvent très éloigné de nos convictions. Plus que séparer l’homme de la femme il veut nier la différence entre les deux. Utiliser ce vocabulaire est un choix de notre part qui s’explique de plusieurs façons. D’abord, dans l’esprit de ce que je disais à l’instant sur la nécessité de créer des ponts avec nos contemporains en cherchant les éléments de vérité qui se trouvent  dans leurs préoccupations. Il est juste de reconnaitre que le fait d’être des femmes rend le défi d’entreprendre encore plus difficile. Cela est vrai pour nous comme pour les autres : pour démontrer à des chefs d’entreprise ou des banquiers qu’ils peuvent soutenir notre projet parce qu’il tient la route et non pas simplement parce qu’ « ils pourraient avoir la gentillesse d’aider les petites sœurs » implique une certaine excellence de notre part. Ensuite, nous utilisons ce discours parce que, venant de moniales, il surprend et fait sourire. A partir de là, nous pouvons montrer que si nous l’employons, c’est dans un sens différent de son emploi habituel : notre projet est féminin parce que nous voulons vivre nos activités et notre vocation de manière féminine, ouvrir nos visiteurs au contact avec la beauté, avec la vie, un travail simple tel la fabrication de confitures comme l’ont fait nos mères et nos grand-mères. Nous insistons dans nos supports de communication pour bien montrer que nous ne nous inscrivons pas dans un féminisme de revendication, encore moins d’opposition. Nous souhaitons nous inscrire dans un féminisme de complémentarité avec l’homme, et qui part d’un émerveillement devant ce que nous sommes en tant que femmes selon le dessein de Dieu.

A travers tout cela, nous espérons aussi montrer qu’il y a une vraie place pour les femmes dans l’Eglise, où la créativité et le dynamisme peuvent pleinement s’exprimer de manière féconde. Il ne tient qu’à nous toutes de la remplir et la faire fructifier pour le bien du corps entier sans se perdre dans d’autres revendications.

 

Avez-vous récolté le financement nécessaire à vos travaux ? Quand ceux-ci doivent-ils s’achever ?

Nous avons récolté un quart de ce qu’il nous faut pour la première tranche, 250 000 € sur un million. C’est un bon début et nous sommes très reconnaissantes envers nos donateurs mais nous sommes encore loin du but. Le contexte sanitaire et économique a évidemment freiné notre levée de fonds. Nous sollicitons donc toutes les bonnes volontés. Le chantier a commencé et les banques sont prêtes à nous accompagner mais il nous faut limiter la part d’emprunt à rembourser. Notre première tranche se terminera au mois de mai l’année prochaine. Nous aimerions récolter la totalité des fonds nécessaire dans les deux années à venir. 

Les soeurs participent-elles directement aux travaux ? 

Oui, nous avons un chantier participatif où des jeunes peuvent nous aider. Dans cette perspective nous fabriquons des briques en terre qui serviront dans la construction de certains éléments. Nous interviendrons également pour la peinture, le carrelage, la faïence, etc. en fin de chantier. 

Vous pouvez suivre l’avancée des travaux ou faire un don sur notre site, nous y mettons régulièrement des photos qui donnent corps au projet à l’aventure !

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