Jean Breton n'en pense pas moins | Tu seras un enfant, mon fils !

Rédigé par Jean Breton le dans Humeur

Jean Breton n'en pense pas moins | Tu seras un enfant, mon fils !

« Tu seras un homme mon fils ». Pas évident. Si tout se passe comme prévu, tu resteras un enfant tant que tu resteras dans la société moderne.

Avez-vous remarqué à quel point vous êtes infantilisé sur chacune de vos décisions, pour chacun de vos actes ? On vous rappelle de ne pas oublier votre bouteille d’eau avant de prendre le train, et de vous assurer de ne rien oublier à votre place. Madame Météo à la radio vous annonce que la pluie se supporte mieux sous un parapluie, et à la télévision que la crème au soleil peut être utile. Impossible d’utiliser sa volonté sans que l’analyse préalable ne soit polluée par une myriade de recommandations, dont l’évidence est parfois une insulte au bon sens.

C’est un peu le même processus que celui qui imposa les consignes dans les notices d’électroménager, stipulant qu’un chat peut n’être que modérément enjoué à l’idée de sécher au micro-onde. Chaque acteur public (étatique, publicitaire, journaliste) veut gérer son risque judiciaire, et ne surtout pas supporter l’occasionnelle inconscience de ses usagers ou consommateurs. Tout est matière à procès, sauf l’absence de jugeotte. Ainsi Darty cherche-t-il à ne pas finir à la barre d’un tribunal pour une sombre histoire de bébé passé au lave-vaisselle. Car le particulier ne peut apparemment pas être tenu responsable de ses actes, il faut un coupable, l’État, la société, une entreprise, qui n’a pas assez prévenu, pas pris les bonnes précautions, etc. D’où la démesure dans les mesures de sécurité au travail, et la prolifération des consignes de sûreté pour n’importe quoi.

Certes, mais le besoin est là ! Le nombre d’alertes au colis suspect, de déshydratations dans les trains ou d’accidents domestiques… Il suffit de regarder les Darwin Awards pour apercevoir l’ampleur de la bêtise de nos contemporains, nous compris. Infantilisant n’est donc pas le mot, ce serait plutôt pédiatrique. Mauvais pour l’orgueil, mais peut-être un mal pour un bien ? Fini le temps où nous laissions une partie de notre liberté au profit de notre sécurité, nous sous-traitons désormais notre pragmatisme.

Sommes-nous infantilisés parce qu’irresponsables, ou devenus irresponsables parce qu’infantilisés ? L’œuf ou la poule, allez savoir. Mais cette société « sans risque », cause ou conséquence d’une déresponsabilisation de la population va de pair avec deux tendances. La première, c’est la chute drastique du niveau d’éducation. Pas seulement des mathématiques, mais du raisonnement. Pas seulement des langues, mais de la communication. Pas seulement de la géographie, mais de l’orientation. Pas de l’Histoire, mais du temps long. En un mot, de la vie en adulte, seul ou en communauté. À quoi bon savoir se repérer si l’on dispose d’un GPS, à quoi bon avoir un esprit d’ingénierie ou tout au moins de prudence avertie s’il est écrit dans la notice qu’une tronçonneuse ne sert pas à se raser ? Sont-ce les lacunes de l’éducation qui conduisirent à l’infantilisation pour sauvegarder chaque personne de sa propre bêtise ? Ou est-ce l’encadrement très fort de chaque acte quotidien qui mena à un désintérêt pour la connaissance et in fine au nivellement par le bas ?

L’autre facette concerne l’esprit de prise de risque, et de courage. On ne tolère aucun accident, aucun danger. Est-ce parce qu’on ne croit plus en l’au-delà ? Comment envisager sereinement son trépas s’il ne conduit qu’au néant ? D’où forcément, un attachement délirant à la santé, à la sécurité ; la recherche d’un coupable ou d’une explication pour chaque mort « évitable ». Bien sûr que les accidents sont parfois évitables, et qu’il est bon de s’en prémunir. Mais je suis navré de vous annoncer que, tous autant que vous êtes, votre mort n’est pas évitable. L’espoir statistique de la repousser est-il à mettre en balance avec une vie en carcan sécuritaire ?

 

 

Jean Breton est le pseudonyme que prend, dans L’Enlèvement de Volkoff, « 2K », agent chargé par la France d’enlever le dictateur du Monterrosso dans des Balkans pas si imaginaires que ça. Sa couverture de journaliste sportif lui permet de prendre de la hauteur sur les évènements qu’il observe ; les connaissances de son métier lui permettent de voir la duplicité des médias en charge de « couvrir » la guerre ethnique et religieuse ; son expérience du terrain lui conserve un pragmatisme proche du bon sens paysan. Sa devise : Duc in Altum !

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