De Noé au Christ, la place du vin dans l'histoire du salut

Rédigé par Père Emmanuel Wilhelm, aumônier des Journées Paysannes le dans Religion

De Noé au Christ, la place du vin dans l'histoire du salut

Tout au long de l’histoire sainte, Dieu n’a cessé de renouveler l’alliance avec son peuple. Le vin, introduit par le premier vigneron, Noé, devient, dans l’eucharistie, le symbole de l’alliance « nouvelle et éternelle » qu’a scellée le Christ lui-même par son sang versé pour les hommes, afin que ceux-ci accèdent un jour à « l’ivresse éternelle ». Quel est le lien entre le choix du vin dans l’eucharistie et la première apparition de cette boisson dans la Bible ? Cette approche n’épuise pas la signification symbolique du vin dans l’eucharistie – le vin qui réjouit le cœur de l’homme (Ps 103) –, les libations accompagnées de bénédictions du repas pascal, le vin dans la liturgie du Temple sont autant de lieux qui éclairent le choix du vin dans l’eucharistie.

 

Du meurtre d’Abel au déluge : la déchéance de l’humanité

Le vin apparaît avec Noé. Celui-ci représente l’un des tournants majeurs de l’humanité naissante avec le drame du déluge. Déjà, le mal est arrivé à un tel point – une forme de plénitude négative – que Dieu regrette d’avoir créé l’homme.

Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre, et que toutes les pensées de son cœur se portaient uniquement vers le mal à longueur de journée. Le Seigneur se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre ; il s’irrita en son cœur et il dit : « Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés – et non seulement les hommes mais aussi les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel – car je me repens de les avoir faits (Gn 6, 5-7) ».

Depuis le meurtre d’Abel, la violence se déchaîne : « Caïn sera vengé sept fois, et Lamek, soixante-dix-sept fois ! » (Gn 4, 24). Et le comble de cette iniquité semble être cette mystérieuse allusion est l’union des « fils des dieux » aux « filles des hommes » (Gn 6, 1-4). La concupiscence des fils des dieux les porte vers la beauté des filles des hommes. Ce passage très mystérieux a été interprété de manières multiples : rattaché à la mythologie grecque et syro-babylonienne. La différence viendrait-elle d’une division de l’humanité entre les puissants et ceux qui les servaient ? Cette hypothèse a aussi été avancée.

Il me semble qu’un autre angle peut jeter une lumière pertinente sur cette approche : le double récit de la création : dans le premier, Dieu crée directement Adam, dans le second, il le crée à partir du limon. Cette double dimension de la nature humaine va devenir, après le péché, une source de tension constante entre l’attrait pour le visible, l’immédiat et le passager et celui qui porte l’homme vers son accomplissement spirituel.

N’oublions pas que les deux premiers péchés de l’humanité sont d’abord contre Dieu : manque de confiance et désobéissance de la part d’Adam et Eve lorsqu’ils consomment le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, la colère de Caïn devant la préférence de Dieu pour son frère Abel qui sera source d’une jalousie qui le conduira au meurtre.

Ainsi, la différence entre les fils des dieux et les fils des hommes pourrait bien exprimer que l’humanité s’était déjà divisée entre une partie qui s’efforçait de « marcher avec Dieu » comme Hénok : « Il avait marché avec Dieu, puis il disparut car Dieu l’avait enlevé. » (Gn 5, 24), l’autre ne s’en souciant plus. Si cette approche est juste – au moins partiellement –, alors on comprend la gravité de cette alliance entre les fils des dieux et les filles des hommes : ceux-là se laissent séduire par la beauté de celles-ci et par elles, ils se laissent détourner de Dieu. C’est le grand reproche qui sera fait à de nombreux rois en Israël à commencer par Salomon (« ses femmes le détournèrent vers d’autres dieux, et son cœur n’était plus tout entier au Seigneur, » 1 R 11, 4) ou avec Achab entraîné par Jézabel à rendre un culte à Baal et Astarté.

Ainsi, nous retrouvons les trois fautes majeures dans l’humanité entre la chute et le déluge : la convoitise des yeux – l’homme veut s’emparer du fruit de la connaissance ; l’orgueil de la vie – l’homme oublie sa condition créée et se permet de porter atteinte à la vie de son frère ; la convoitise de la chair – l’homme se laisse séduire par la beauté de la création et se détourne de Dieu. Devant cette accumulation du mal et l’incapacité de la partie de l’humanité qui cherche la justice à entraîner l’autre sur le chemin de Dieu, celui-ci se résigne : « Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre, et que toutes les pensées de son cœur se portaient uniquement vers le mal à longueur de journée. » (Gn 6, 5) 

Il décide la destruction de l’humanité, à l’exception d’un seul avec sa descendance : « Mais Noé trouva grâce aux yeux du Seigneur. Voici l’histoire de Noé. Parmi ses contemporains, Noé fut un homme juste, parfait. Noé marchait avec Dieu. Il engendra trois fils : Sem, Cham et Japhet.» (Gn 6, 8-10).

Le déluge, un effacement de la création

Dieu regrette d’avoir créé les vivants, il va détruire cette création. La lumière va disparaître dans la nuit provoquée par la pluie diluvienne, les eaux du ciel et de la terre sont confondues, la terre aussi par la montée des eaux, revenant ainsi à la situation initiale dans laquelle les eaux recouvraient la terre. Les astres et les grands luminaires sont comme abolis par l’ouverture des « portes du ciel » par lesquelles se déversent les eaux du ciel, toute vie est anéantie. L’œuvre des six jours de la Genèse est réduite à rien, ou presque rien : l’Arche contient le germe d’un renouveau.

L’alliance noachique

Après la décrue, Dieu fait à nouveau alliance avec l’homme. Cette alliance se distingue fortement de l’alliance adamique : après le sacrifice offert par Noé, Dieu promet de ne plus jamais détruire l’humanité par l’eau. Puis il bénit Noé et sa descendance. Deux différences profondes avec la première alliance : la seigneurie de l’homme ne s’exerce plus dans l’harmonie et la douceur, mais dans « la crainte et la terreur » (Gn 9, 2) ; d’autre part, l’homme n’a plus seulement pour nourriture les graines et les fruits, mais tout vivant – à l’exception de l’homme lui-même : « Tout ce qui va et vient, tout ce qui vit sera votre nourriture » (Gn 9, 3) (notons qu’il y a sans doute un lien entre la crainte et la terreur provoquée par l’homme sur la création et le fait qu’il se mette à chasser). Cette nouvelle assignation de la création vivante s’accompagne cependant d’un interdit : le sang. L’homme ne doit ni manger le sang des vivants, ni verser le sang de son semblable (Gn 6, 4-6). Cet interdit remplace l’interdit concernant les deux arbres du jardin d’Eden. L’homme a acquis la connaissance du bien et du mal et il a découvert sa nudité, quant à l’arbre de la vie, il est maintenant hors de sa portée, et l’homme est mortel.

L’ivresse de Noé

« Noé, homme de la terre, fut le premier à planter la vigne. Il en but le vin, s’enivra et se retrouva nu au milieu de sa tente. » (Gn 6, 20-21). Noé est le premier vigneron ! Naturellement il sera le premier à boire du vin, il connaîtra la première ivresse, découvrant ainsi le pouvoir propre du vin. Cette ivresse le conduit à se retrouver nu, mais sans qu’il s’en rende compte. Il me semble qu’il y a une allusion subtile à l’innocente nudité paradisiaque, comme si le vin ramenait l’homme à une certaine forme d’innocence originelle.

Malheureusement, Cham – le père des cananéens – va porter le regard sur la nudité de son père (crime condamné dans livre du Lévitique. Lv 18, 6-19) et s’attirer la malédiction de son père, tandis que Sem et Japhet recevront la bénédiction pour avoir chastement couvert la nudité de leur père.

L’ivresse de Lot

Douze générations plus tard (selon Gn 10, 10-32), Abram et Lot se séparent et Lot s’établit dans la pleine du Jourdain qui était « comme le jardin du Seigneur » (Gn 13, 10). Or Lot va réchapper à une destruction non plus par l’eau, mais par le feu d’une partie de l’humanité pervertie. Il y a donc quelque chose de comparable avec ce qu’a vécu Noé. Par égard pour Abraham et son intercession pour le salut de Sodome et Gomorrhe, Lot le juste avec ses deux filles est sauvé. Sa femme, désobéissant à l’injonction des anges (Gn 19, 17), se retourne et elle est transformée en une colonne de sel (Gn 19, 26).

C’est après cet épisode tragique qu’intervient l’épisode qui mêle le vin, l’ivresse, et une fécondité. Les filles de Lot, ne trouvant pas de mari, résolurent de s’unir à leur père pour obtenir une descendance. Ce projet violait gravement l’interdit de l’inceste qui n’était pas encore écrit. Il semblait pourtant clairement établi, sinon, pourquoi enivrer leur père pour s’unir à lui ? À deux reprises, elles enivrent Lot, s’unissent à lui et deviennent enceintes de leur père. Pris au premier degré, ce comportement est injustifiable (on peut déceler la réprobation de l’auteur inspiré dans le fait que les filles que les filles de Lot ne sont jamais nommées), mais s’il est pris comme la figure d’un mystère à venir, il porte sans doute un message profond.

Les premiers contacts de l’humanité avec le vin

La découverte du vin n’est pas anodine : le vin est une boisson fermentée, comme le pain, le fromage (le caillé de la Bible). La fermentation est une forme de pré-digestion. Hildegarde de Bingen considère que l’homme n’est pas fait pour manger cru (je ne sais pas si elle met cette constatation diététique en lien avec la situation de l’humanité après le déluge). Ce besoin d’aliments plus adaptés est une expression de l’affaiblissement de l’homme (voir la recommandation thérapeutique de Paul à Timothée : « mais prends un peu de vin, à cause de ton estomac et de tes fréquents malaises » 1 Tm 5, 23). Il n’a plus la vigueur qui lui permet d’assimiler tous les nutriments disponibles dans l’aliment cru (le docteur Paul Carton, père de la diététique moderne, considère que l’homme assimile mieux dans l’aliment cru les vitamines – qui n’étaient pas encore découvertes, mais dont il avait pressenti l’existence et l’importance – et qu’il assimile mieux les sels minéraux des aliments cuits). Il a besoin d’aliments plus riches (la chair des animaux).

Toutefois, la fermentation du vin a quelque chose d’unique : elle produit l’ivresse. Le psaume rend grâce pour « le vin qui réjouit le cœur de l’homme » (10 3, 15). Le livre du Deutéronome fait le lien entre le sang et le vin : il désigne poétiquement le vin comme « le sang de la grappe que [Jacob] bois fermenté », mais le vin fait perdre à l’homme le contrôle de lui-même. À plusieurs reprises, il conduit l’homme à l’inconduite : En Esther, c’est après avoir bu du vin que le roi demande à la reine de se produire nue devant ses convives (Es 1, 10-11) ; pour sa perte, Holopherne s’enivra, subjugué par la beauté de Judith, dans l’espoir de la séduire (Jd 12, 20) ; Saint Paul fait explicitement le lien entre abus de la boisson et inconduite : « Ne vous enivrez pas de vin, car il porte à l’inconduite ; soyez plutôt remplis de l’Esprit Saint. » (Ep 5, 18). Dans les deux premières ivresses rapportées par la Bible, le vin conduit Noé à dévoiler sa nudité et Lot à s’unir – sans en avoir conscience – à ses filles.

Le vin et l’eucharistie

Si l’usage du pain levé dans l’eucharistie n’est en vigueur que dans l’Orient chrétien, l’usage du vin est universel. Le Seigneur a ainsi utilisé le vin en instituant l’eucharistie : ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna, en disant : « Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés. » (Mt 26, 27-28). Le sang de la grappe devient, par l’effet des paroles du Seigneur son propre sang en lien essentiel avec le sacrifice qu’il va offrir quelques heures plus tard. La violence de la mort du Christ évoque la violence de l’humanité déchirée par le péché qui a rompu l’alliance adamique, et l’on retrouve bien, dans la mort du Seigneur ce qui avait conduit Caïn au meurtre : la jalousie des grands prêtres à l’égard de Jésus, le refus d’accepter la préférence de Dieu pour le Fils unique, comblé de grâce, dont la sagesse lumineuse mettait en lumière leur amour du pouvoir, de l’argent et du plaisir, ces trois failles qui sont au cœur de chacun d’entre nous.

Vin, sang et fécondité

Pourtant, le sacrifice du Seigneur va faire de sa mort une fin et un nouveau commencement. La mort de Jésus est la fin d’un monde : la terre tremble, le rideau du Temple se déchire, le ciel s’obscurcit et le soleil disparaît. Mais c’est aussi le commencement d’un autre monde : les morts sortent de leur tombeau, le centurion s’ouvre à la lumière de la foi et reconnaît en Jésus le Fils de Dieu ; de son côté ouvert, jaillissent l’eau et le sang et de sa bouche, jaillit l’esprit. Jésus avait annoncé : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ! Comme dit l’Écriture : De son cœur couleront des fleuves d’eau vive. » Et l’évangéliste commente, à la lumière de son expérience de la Croix : « En disant cela, il parlait de l’Esprit Saint qu’allaient recevoir ceux qui croiraient en lui. En effet, il ne pouvait y avoir l’Esprit, puisque Jésus n’avait pas encore été glorifié. » (Jn 7, 37-39).

La mort de Jésus n’est pas seulement l’offrande de sa vie. Elle est l’engendrement de toute vie nouvelle. Quand Jésus dit qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime, il annonce son propre sacrifice, mais surtout il révèle qu’il va vraiment donner sa vie à chacun d’entre nous, en d’autres termes, faire que sa vie devienne la nôtre : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. » (Jn 6, 56-57)

Il y a ainsi un lien établi par la sagesse divine entre le vin qui produit l’ivresse (Saint Augustin parlera de l’ivresse du Christ en Croix, ivresse de la douleur, mais surtout de la charité), l’offrande par le Seigneur de sa propre vie, et la génération dans l’Esprit qui s’opère dans l’union avec l’Église représentée par Marie, que Jésus, – comme à Cana et déjà alors en référence à son Heure – appelle non pas Mère, mais Femme.

Le vin, expression de la folie de l’Amour divin pour l’homme

Le vin symbolise ainsi l’ivresse produite par l’Esprit qui conduit à cette folie de la Croix dans laquelle Dieu donne sa propre vie à sa créature réalisée dans l’union spirituelle avec sa créature qui est associée à la fécondité spirituelle. Cette nouvelle Alliance brise non seulement les limites entre le pur et l’impur (Dieu et l’homme pécheur), entre les parents (Jésus et Marie), mais entre l’incréé et le créé : le Fils de Dieu s’unit dans l’Esprit avec la fille des hommes, la très chaste Vierge Marie, et à travers elle à l’Église tout entière, pour engendrer l’humanité perdue à la vie divine. Un ordre nouveau est établi, une gloire qu’il était impossible à l’homme de concevoir lui est communiquée gratuitement. Le vin exprime la « folie de la sagesse » de Dieu, la démesure de son amour qui porte à une telle hauteur sa créature.

Le vin, expression de la joie débordante de l’homme comblé par Dieu

Dans le lien indissociable entre l’eucharistie et la Croix, Dieu révèle le sens profond de la création de l’homme : un esprit lié au corps, fragile, qui prend progressivement conscience de sa noblesse spirituelle, mais qui par le corps, a accès à la fécondité ; cette créature unique à la frontière du matériel et du spirituel, la seule créée à l’image et à la ressemblance de son auteur, humiliée et défigurée par le péché, est appelée à recevoir dans le Fils la plénitude de la vie de son créateur et de la recevoir avec une telle plénitude qu’elle en devient capable, comme le Fils et en Lui, de communiquer cette vie (cf. Jn 7, 37-39 qui peut s’appliquer tant au Christ qu’au croyant). N’y a-t-il pas de quoi être ivre de joie et de bonheur, de la sobre ivresse de l’Esprit évoquée par la liturgie ?

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