Au quotidien n° 82

Rédigé par la rédaction le dans Politique/Société

Au quotidien n° 82

Devant le traitement du virus mené par le pouvoir politique, plusieurs s’interrogent aujourd’hui sur une possible manipulation conduisant à une forme de « contrôle social » rendu possible par les moyens technologiques. Immédiatement dénoncée comme ressortant de la « théorie du complot », cette interrogation ne cesse pourtant pas, renforcée qu’elle est par la mise en place d’un deuxième confinement et amplifiée par les échos présents sur les (dits) réseaux sociaux. Si les moyens technologiques sont certes nécessaires à titre d’instrument, ils ne sont pas suffisants cependant pour conduire à un contrôle des masses. C’est à ce titre qu’il est intéressant de relire l’éditorial du numéro d’avril dernier de la revue Catholica, s’appuyant notamment sur les travaux de Jacques Ellul :

 

Dans ce registre, un pas en avant a été effectué par Jacques Ellul dans son maître livre Propagande, qui fait droit à de nombreux travaux sociologiques en même temps qu’il apporte des analyses personnelles très détaillées. Par « propagande », Ellul entend deux réalités distinctes, ou mieux, deux aspects distincts de la même réalité, l’un actif, correspondant à l’idée commune d’une action exercée par les uns sur les autres en vue d’obtenir une adhésion, ou des actes, et l’autre passive, puis à son tour active, une réception par les sujets qui en sont la cible, mais qui, dans des circonstances déterminées, finissent par éprouver le besoin d’être « propagandés », et se transforment donc à leur tour en relais de la propagande. Ce processus affecte tout particulièrement la société de masse, qui est aussi et toujours plus une société technicienne, une société du temps réel, dans laquelle la manipulation de masse peut faire l’objet, pour une part du moins, d’un fonctionnement autorégulé.

« Pour que la propagande réussisse, il faut d’abord que la société réponde à un double caractère complémentaire : qu’elle soit une société individualiste et une société de masse. On a souvent l’habitude d’opposer ces deux caractères, en considérant que la société individualiste et celle où l’individu est affirmé comme une valeur au-dessus des groupes, où l’on tend à détruire les groupes qui limitent les responsabilités d’action de l’individu, alors que la société de masse est négatrice de l’individu, et le “considère comme un numéro”. Mais cette opposition est idéologique, élémentaire. En fait, une société individualiste ne peut se structurer qu’en tant que société de masse, parce que le premier mouvement de libération de l’individu consiste à rompre les micro-groupes, institution organique de la société globale. Dans cette rupture, l’individu s’affranchit bien de la famille, du village, de la corporation, de la paroisse, de la confrérie, mais pour se trouver en présence de la société globale, directement. Et, par conséquent, la collection d’individus, indépendants de structures locales vivantes, ne peut jamais être qu’une société de masse, non organiquement structurée. Réciproquement, une société de masse ne peut qu’être à base d’individus, c’est-à-dire d’hommes pris dans leur solitude et leur identité réciproque. »

La destruction des liens sociaux organiques opérée délibérément à partir de la Révolution française et maintenue, tant par la prétention étatique au monopole que par la logique de l’économie libérale, a donc été la condition sine qua non de l’apparition d’un individu prétendument maître de lui-même et auteur souverain de sa propre loi, mais en même temps unité élémentaire d’une masse indistincte, aussi isolé qu’abstrait. C’est donc sur ce terrain qu’arrive à point nommé la propagande – euphémisée en publicité, information, communication publique… –, laquelle ne s’adresse pas à cette masse sans visage, mais à chacun de ceux qui la composent, en vue d’obtenir adhésion et soumission.

Jacques Ellul a travaillé ce sujet à partir de considérations sur la société antérieure à 1968, mais c’est a fortiori que son analyse de l’individu isolé, matière première de la machine de propagande, est fondée alors qu’est apparu le désocialisé postmoderne. D’autre part il a puisé beaucoup d’exemples dans le communisme soviétique et chinois, et restreint le rapport entre démocratie et propagande au rôle des médias (justement dénommés à l’origine mass media of communication) et au contrôle central de l’information. Les temps ont changé et désormais, au sein d’une société de masse renforcée et tendant à l’universalité planétaire, les phénomènes identifiés dans Propagandes ont dépassé, dans la même direction cependant, tout ce que l’auteur avait alors pu imaginer. Nous sommes à l’heure de la post-vérité, de la destruction des fonctions élémentaires de la pensée et de l’injonction de vivre contre-nature en tous domaines, tout cela tandis que se généralisent les procédés techniques de communication renforçant l’anonymat et, en dépit de certaines apparences sub-communautaires, l’isolement des individus transformés en citoyens du monde.

Il faut donc prendre les notations de Jacques Ellul en les amplifiant. À cet égard, on peut retenir les quatre éléments clés qu’il indique : la nécessité de rendre mobiles les individus, le primat accordé à l’orthopraxie sur l’orthodoxie (idéologique), les réflexes conditionnés, la « propagande horizontale ».

Les deux premiers points sont très aisés à illustrer dans la période récente, avec, par exemple, le thème du changement climatique, l’acceptation contrainte de la normalité de l’homosexualité, l’acclimatation de l’idéologie du genre, de la « mixité sociale » et de l’excellence du métissage universel… Ellul retient le tandem mobilité (brouillage incessant de l’échelle des valeurs par détachement de tout lien à la nature, rupture des liens avec le passé et réécriture de l’histoire) et mythe, « image motrice globale » sans contenu concret mais susceptible de pousser à l’action dans un sens prédéfini, mythe qui lui-même doit connaître les transformations successives afin de maintenir la mobilité nécessaire. Que l’on songe par exemple à la potentialité d’un slogan comme « sauver la Planète »… Quant aux réflexes conditionnés, jouant sur la peur (du bannissement) et la reconnaissance sociale, la généralisation du langage « inclusif », avec ses barbarismes ridicules et ses absurdes complications, donne une illustration très claire de la pérennité des méthodes pavloviennes.

Les deux autres facteurs assurant la mobilité mentale et comportementale des individus massifiés, le primat de l’orthopraxie et la propagande horizontale, sont essentiels à prendre en compte, car ils sont plus sournois que la propagande exercée « à l’ancienne », à base de slogans assénés à partir de centres émetteurs dont l’origine est facile à localiser, en direction de populations bien identifiées, comme par exemple des tracts jetés par avion sur le camp ennemi pour inciter à la désertion. L’orthopraxie, elle, correspond au « politiquement correct », et elle s’adresse à une population entière, potentiellement au monde entier. À ce propos, Ellul affirme qu’une propagande qui n’obtient pas du sujet auquel elle s’applique un engagement complet n’est qu’un  enfantillage. Il s’agit donc de le faire entrer dans un processus après un consentement initial, fût-il tacite ou accordé par inadvertance parce que « c’est comme ça qu’on dit, ou qu’on fait maintenant ». Le primat de la praxis a ainsi une grande force corruptrice. La mode, par exemple, en est un domaine d’application privilégié, qu’il s’agisse des vêtements, des attitudes affectées, de la banalisation des grossièretés et des tics de langage, etc.

Quant à la propagande horizontale, elle est comme l’envers de la même médaille : la « ligne » n’est plus imposée par des relais verticaux au service d’un centre de décision, ou plus seulement, elle se transmet simplement par la voie du grégarisme auquel faisait allusion Henri De Man. Chaque « propagandé » devient à son tour un propagandiste, un agent du conformisme. Jacques Ellul revient sur la question en évoquant les films américains dans lesquels le réalisateur n’a pas pour fin délibérée de célébrer les États-Unis : « L’élément de propagande se trouve dans le fait que cet Américain, dans son film, sans le savoir, exprime le mode américain de vivre et c’est ce mode américain de vivre (dont il est pénétré et qu’il exprime dans ce film) qui constitue l’élément de propagande. » Que dire alors des séries, non plus seulement propagatrices de l’American way of life, mais des désolantes distractions offertes aux masses par le nouvel ordre mondial.

Pour clore sur ces brefs emprunts à Jacques Ellul, ce dernier apporte deux observations concernant les sujets récepteurs et retransmetteurs de la propagande. D’une part, l’individu doit avoir un minimum de culture pour pouvoir se soumettre à celle-ci et surtout s’en faire l’écho. Motif ? Il doit pouvoir penser qu’il est à l’abri de toute illusion, de par son QI élevé. « Déjà, parce qu’il est convaincu de sa supériorité, l’intellectuel est bien plus vulnérable qu’un autre à cette pulsion. » La seconde remarque concerne une disposition psychologique particulièrement dangereuse, qui provient de la condition même de l’homme massifié, lequel est un être fréquemment débordant d’activité, mais aussi un homme vide. « Il est très occupé, mais affectivement et intérieurement, il est vacant […] La solitude, la solitude en masses est une épreuve, la plus terrible peut-être de l’homme moderne. Cette solitude  où l’on ne peut rien partager, ou le dialogue vrai est impossible […] ». Cause ou facteur d’accélération, elle est fortement propice à un véritable « besoin de propagande », une addiction qui, en cas d’arrêt, provoque désarroi et sentiment de déréliction. Ce qui veut dire que la propagande, entendue dans son sens le plus large, a tenu le rôle d’une âme de substitution ; lorsque celle-ci cesse de soutenir l’homme de masse, ce dernier n’existe plus. On comprend alors aisément le succès du coaching et d’autres techniques similaires, qui pullulent aujourd’hui, et dont la fonction est en fait de réintégrer dans le courant l’individu en perte de lui-même

Réseaux sociaux