Interdiction des messes publiques : Mgr Ginoux sur le front

Rédigé par Odon de Cacqueray le dans Religion

Interdiction des messes publiques : Mgr Ginoux sur le front

Parmi les requérants au Conseil d’État, Mgr Ginoux, évêque de Montauban, est l’un de ceux qui se sont dressés contre l’interdiction de célébrer le culte public en cette nouvelle période de confinement. Il explique les raisons qui l’ont poussé à déposer un référé, dont la plus évidente est la nécessité de la présence réelle du Christ pour tout catholique. 

Entretien avec Monseigneur Ginoux
Propos recueillis par Odon de Cacqueray 

 

Pourquoi avoir déposé ce référé ?

Devant le confinement qui s’annonçait, j’ai pensé que l’arrêt du culte public sur l’ensemble du territoire était irrecevable. Compte tenu de la liberté de culte et compte tenu de la spécificité du mois de novembre. En effet, ce mois est tout entier occupé par la célébration de messes aux intentions des défunts, souvent à la demande des familles qui les attendent et veulent y participer. Il y a de plus, cette année, comme un rattrapage des messes de Requiem qui n’ont pas pu être célébrées du fait du précédent confinement. Ces intentions de messes dédiées sont très importantes pour les familles : nous en avons tous les jours dans les paroisses, nous devons les assurer. 

De plus, il faut noter l’absence de transmission particulière de la maladie à travers les églises ceci étant dû entre autres à notre bon respect des règles sanitaires (le gouvernement a bien été obligé de le reconnaître). Voici les trois raisons essentielles qui m’ont poussé (avec d’autres évêques) à déposer ce référé. Nous n’avions pas les mêmes avocats parce que nos argumentaires n’étaient pas les mêmes. Notre action a donné lieu à la démarche du président de la Conférence des évêques de France, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, qui voyant ce qu’il se passait, a décidé, en accord avec les autres évêques, de déposer son propre référé. 

 

Quelle différence avec la situation du premier confinement a justifié votre référé ?

Lors du premier confinement, nous avons constaté la souffrance de nombreux fidèles catholiques du fait de l’absence de messe. Nous avons essayé d’y pallier par la diffusion des offices sur Internet. Chaque jour, du 19 mars au 24 mai la messe que je célébrais était ainsi disponible sur Internet. Mais nous savons bien que cette manière de rester en communion avec les fidèles n’est pas suffisante. L’eucharistie ne peut pas se réduire à un spectacle vu à l’écran. L’eucharistie est une rencontre physique, personnelle avec le Christ. Nous ne sommes pas satisfaits dans notre foi par ce lien avec l’écran. Certes, c’est un lien de prière et d’union mais nous ne participons pas à la messe : en regardant un repas à la télévision nous ne sommes pas rassasiés. Nous avons besoin d’être nourris par l’eucharistie, pas seulement par la parole de Dieu. Nous pouvons lire les évangiles, méditer les textes, nous pouvons nous retrouver en vidéo-conférence pour prier, mais pour l’eucharistie, nous avons besoin d’une présence réelle ! Nous avons besoin de vivre cette présence du Christ, c’est-à-dire de participer au sacrifice de la mort et de la résurrection du Christ et d’être nourris de son corps ressuscité. Il ne s’agit pas de faire des processions ou réciter le chapelet, ce que nous pouvons faire en tout lieu. Il s’agit de vivre réellement la présence du Christ qui s’offre en sacrifice au cours de la messe et qui vient nourrir notre vie. La messe est essentielle pour un catholique, vitale : nourriture pour la vie éternelle ! C’est notre différence toute particulière avec les autres religions et même avec nos frères protestants. 

 

La décision du Conseil d’État repousse la reprise du culte public. Qu’allez-vous faire et dire à vos prêtres dans votre diocèse ? 

D’abord, j’espère que d’ici le 16 novembre nous pourrons engager d’autres recours et que le gouvernement comprendra que ses mesures sont discriminatoires. J’invite les fidèles à réagir avec courage mais sans agressivité. La mission de l’Église catholique est d’annoncer le Christ non pas de s’agiter ! Il a connu la persécution et nous a avertis que nous aussi, ses disciples, nous serons persécutés. À cette heure, il ne s’agit que d’entraves et de mesures disciplinaires. Pensons à d’autres chrétiens sous d’autres latitudes qui souffrent sans cesse et sont des martyrs. Offrons nos peines en union avec eux. Il s’agit pour nous de résister avec intelligence et dans le calme. Je dis donc aux prêtres de trouver les alternatives ajustées à leur situation. Gardons les églises ouvertes et proposons l’adoration du Saint Sacrement au moins le dimanche à l’heure des messes habituelles. Chacun peut y venir et le prêtre accueillir chacun. C’est déjà un culte eucharistique à vivre. 

 

N’y a-t-il pas un problème dans l’intrusion même de l’autorité publique dans le déroulement du culte ? 

Selon la loi de 1905 et les lois de séparation des Églises et de l’État, les autorités publiques ne doivent pas s’immiscer dans la célébration du culte. Si nous pouvons dire la messe, la façon dont nous la célébrons ne regarde pas l’autorité publique. Nous sommes libres de la manière dont se déroulent nos cérémonies tant que l’État ne prend pas la décision de l’interdiction totale de la célébration des offices religieux. Lorsque l’État prend ce type de décision nous pouvons discuter de la légitimité de cette interdiction et de sa proportionnalité au regard du danger de contamination du virus. La question se pose alors que les établissements scolaires, les transports en commun fonctionnent, les grandes surfaces sont ouvertes au public et dans ces trois cas de figure, les risques sont bien plus importants que des fidèles statiques, masqués, distants et dont les mains sont lavées. 

 

L’État autorise la présence de seulement trente personnes aux funérailles. Pour beaucoup c’est une étape du deuil dont ils sont privés. Quelle est votre regard sur ce point ? 

Au premier confinement, nous étions également limités par le nombre de personnes aux enterrements, les messes de Requiem que nous devrions célébrer en ce moment sont d’autant plus indispensables. Nous sommes face à un manque spirituel et moral pour ceux qui perdent un proche. Il faut que le nombre de participants soit augmenté. Il faut noter une incompréhension importante face à la limite de trente personnes pour les funérailles mais qui ne s’applique pas aux baptêmes et aux mariages. 

 

Comment avez-vous perçu l’hémorragie de fidèles après le premier confinement ? 

J’ai dit, sous forme de boutade sur mon compte Twitter : « envahissez les églises ». Mais il est vrai que si 1 000 personnes se pressaient devant une église, une réaction serait nécessaire, ce serait un appel aux pouvoirs publics. Il ne suffit pas que les évêques s’expriment, s’ils ne sont pas suivis (ou même parfois poussés) par les fidèles. Nous constatons sur l’ensemble du territoire français qu’un certain nombre de personnes n’est pas retourné à la messe depuis la fin du confinement, près de 20% avec des variations très différentes : dans les villes, les fidèles sont plus jeunes et les absents ne se font pas trop remarquer ; dans les campagnes, les fidèles plus âgés sont plus touchés par la peur du virus et du terrorisme. Des enfants (adultes) recommandent aux personnes âgées de ne pas aller à la messe pour les mêmes raisons. 

 

Cette hémorragie ne révèle-t-elle pas une mauvaise perception des sacrements par les fidèles ? Existe-t-il un problème d’enseignement sur ces questions ? 

Il faut certainement considérer que les catholiques sont dans l’ambiance du temps, la peur et l’esprit du monde sont plus forts que la foi. Avant le confinement, nous avions prévu de célébrer des sacrements de l’enfance (première communion essentiellement, baptêmes et dans un autre ordre, professions de foi) pour les paroisses qui n’avaient pas pu les célébrer avant la fin de la période scolaire. Lorsque les pouvoirs publics ont annoncé l’impossibilité des réceptions et des fêtes, nous avons vu disparaître la plus grande partie de ceux qui devaient recevoir les sacrements. Les familles nous disant : « s’il ne peut pas y avoir de fête, pas de sacrements ». Il y a donc plus d’intérêt pour la fête que pour le sacrement lui-même. Quelle valeur, quelle importance des sacrements pour les familles qui les demandent ? À l’Église de faire une analyse de ces réactions et de chercher comment ré-évangéliser les sacrements. Un travail pastoral important nous attend. 

 

De très nombreux requérants étaient présents au Conseil d’État. Toutes les sensibilités de l’Église étaient représentées faisant fi de leurs divergences. Faut-il y voir un signe d’espérance ? 

D’une certaine manière oui, même s’il reste des courants qui ne sont pas entrés dans cette démarche. Des penseurs et même des évêques estiment que nous avons eu tort de faire cette demande et que l’Église doit se soumettre à l’effort national. Il y a eu un courant d’unité pour un moment qui est à saluer. Pour autant, je sais bien que des intégristes ne voulaient en aucun cas être mêlés aux évêques que nous sommes : il reste donc de fortes oppositions entre les extrêmes. Il y a une amélioration dans les courants et la rencontre de ces courants, mais pas encore une unité. 

 

Noël approche. Comment appréhenderez-vous cette grande fête si le confinement dure ?

Que voulez-vous ? On nous a bien supprimé Pâques… Si les restrictions sont maintenues jusqu’à Noël, il faudra bien trouver un moyen d’innover encore. Bien sûr les célébrations pourront de nouveau être diffusées pour permettre aux fidèles de s’y associer, il me semblerait également important que les églises restent ouvertes afin que les fidèles puissent prier auprès des crèches. Ce serait l’occasion plus que jamais de se tourner vers tous ceux qui sont isolés. Il nous est fréquemment reproché de ne nous occuper que de l’eucharistie et de laisser les gens abandonnés. Je regrette, mais l’un entraîne l’autre. Quand je sors de la messe, c’est pour aller auprès des autres, pas pour garder jalousement Jésus pour moi. Si je ne reçois pas la nourriture spirituelle, comment pourrais-je nourrir les autres ? J’ai besoin de cette nourriture, le corps du Christ, qui me dit : « va prendre soin des autres ». Aux chrétiens qui le pourront d’aller porter à tous ceux qui sont délaissés, le témoignage de l’espérance de Noël.

 

 

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