Avons-nous deux papes ? La réponse du cardinal Müller

Rédigé par le cardinal Gerhard Ludwig Müller le dans Religion

Avons-nous deux papes ? La réponse du cardinal Müller

Nous livrons à nos lecteurs un article de réflexion théologique du cardinal Gerhard Ludwig Müller. Un texte qui peut demander un certain effort de lecture, mais qui a pour mérite, à travers la question qu’il aborde, de raviver notre attachement théologal à la fonction pétrinienne au moment où l’Église et le monde traversent une période difficile, et, en plusieurs points, inédite de l’histoire.

Théologien, ancien professeur de théologie dogmatique à l’université Louis-et-Maximilien de Munich, Gerhard Müller a été nommé évêque de Ratisbonne par le pape Jean-Paul II en 2002. Il prit alors comme devise épiscopale « Dominus Jesus ». En 2012, il devient préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, fonction importante qu’il occupera jusqu’en 2017 avant d’être remplacé par le cardinal Luis Francisco Ladaria Ferrer. Entre-temps, Mgr Müller fut élevé au titre de cardinal par François, en 2014. Ami personnel de Benoît XVI, dont il est chargé de publier les Opera omnia (les œuvres complètes), le cardinal Müller l’est aussi du père de la théologie de la libération, Gustavo Gutiérrez Merino.

C’est en théologien et non en polémiste, en disciple de Jésus-Christ et de la sainte Église catholique que le cardinal Müller a choisi d’aborder la question de la présence inédite de deux papes au sein de l’Église. Nous le remercions de sa confiance et de l’honneur qu’il nous a fait en nous livrant cette réflexion ancrée dans la fidélité au trésor catholique.

 

Tous les propos ont été entendus au sujet du pape émérite et du pape François. Y a-t-il deux papes en exercice ? Qu’en est-il de la fonction pétrinienne ? Réponse du cardinal Gerhard Müller, ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et responsable de l’édition des œuvres complètes de Joseph?Ratzinger/Benoît XVI.

 

      La renonciation du pape Benoît?XVI à l’exercice de la fonction pétrinienne, le 23?février 2013, et l’élection de François au pontificat le 13 mars de la même année ont entraîné une situation entièrement nouvelle à la fois inconnue, voire impensable dans l’histoire de la papauté et de l’Église. Il nous manque jusqu’à présent un discours et une réflexion dogmatique adéquats qui font face aux deux idées suivantes : la première, hérétique, dit défendre la présence d’une double tête pour l’Église (c’est le discours dit « des deux papes ») ; la seconde dit que la présence nouvelle d’un évêque « émérite » – pour utiliser le qualificatif en usage aujourd’hui – et pape de Rome, correspond à une juste représentation de la situation actuelle, lequel personnage, cependant, ne détient plus la fonction pétrinienne au sein de l’Église. Si l’on se place sous l’angle de la vérité de la foi, le problème réside en ce que l’évêque de Rome est, en qualité de successeur de Pierre, le principe même de l’unité de l’Église, lequel principe s’accomplit au travers d’une seule personne. Du fait que l’exercice des pleins pouvoirs en qualité de pape dépend du siège qu’il investit à cette fin rend superflue la distinction qu’il y aurait à faire entre la renonciation à cette charge et l’exercice de celle-ci. Puisqu’il ne saurait y avoir de fait qu’un seul pape, procéder à une distinction terminologique entre un pape « en exercice » et un pape « émérite » ou bien, entre le détenteur actif du primat romain et un associé passif à ce détenteur et primat, n’est par conséquent d’aucun secours.

 

Pape, évêque, vicaire, successeur de Pierre : qui est quoi ?

      Faire référence à la possibilité de conférer le titre d’émérite à des évêques diocésains comme il en est l’habitude dans l’Église ne doit pas faire oublier la spécificité et l’exclusivité caractérisant l’évêque de Rome en tant qu’il est successeur personnel de Pierre et la pierre elle-même sur laquelle Jésus édifie son Église. Cette différence de situation réside en ce que le pape non seulement est membre du collège réunissant tous les apôtres comme le sont les autres évêques, mais également tient une place spécifique en tant que successeur individuel de l’apôtre Pierre alors que les évêques ne sont pas chacun les successeurs d’un apôtre donné, en particulier, mais seulement successeurs des apôtres en général (cf. mon exposé dogmatique portant sur le primat de juridiction et d’enseignement du pape conformément aux conciles Vatican I et Vatican?II sous l’intitulé suivant : « Le pape, mission et envoi »). [1]

En outre, la renonciation automatique à la charge d’évêque diocésain qui intervient canoniquement à la limite d’âge fixée à 75 ans (elle ne saurait intervenir que sur acceptation du pape) s’inscrit dans une tension nécessaire à l’élection des évêques au nom du Christ lui-même dans le Saint-Esprit (cf. Ac. 20, 28) et à l’application du droit divin de l’épiscopat (Concile Vatican II, constitution dogmatique, Lumen Gentium, ci-après LG, 20). Les évêques des Églises locales ne sont pas les « vicaires des pontifes romains » (LG, 27) [2] et encore moins les « délégués du pape » comme par exemple, les membres du corps diplomatique du Vatican : ceux-ci le sont même si, en tant qu’évêques, du fait de leur sacre, ils appartiennent à la constitution sacramentelle de l’Église. Cette constitution est d’ailleurs indépendante du primat d’enseignement et de juridiction du pape, même si le collège canonique de tous les évêques catholiques est indispensable au pape romain sur le plan dogmatique, sinon ceux-ci se rendraient coupables de ce grave péché qu’est le schisme (cf. LG, 22).

Au lieu de rendre plausible le statut toujours singulier d’« évêque émérite » de Rome, alors que l’évêque de Rome, conformément à la constitution dogmatique Lumen Gentium, point 23, est en qualité de successeur de Pierre, « le principe perpétuel et visible et le fondement de l’unité qui lie entre eux soit les évêques, soit la multitude des fidèles » et, dans cette perspective, de l’aligner sur celui des autres évêques émérites – on va même jusqu’à « normaliser » sa situation pour lui conférer un droit moral à pension à raison d’une longue activité au sein de l’Église? –, il faut voir les choses autrement et face à cela, il convient de relever le défi. On doit alors s’appuyer sur notre compréhension de ce que sont l’Église sacramentelle et le saint primat donné à Pierre dans l’Église.

Ce défi, c’est celui de trouver une signification théologique claire à cette situation exceptionnelle présente, à savoir le fait qu’au cœur de la sainte Église romaine semblent vivre « deux » successeurs de l’apôtre Pierre. En effet, ces deux personnes ne peuvent pas incarner « le principe perpétuel et visible et le fondement de l’unité qui lie entre eux soit les évêques, soit la multitude des fidèles » (LG, 23). Car le chiffre 2 – pour « deux successeurs de Pierre » –, à l’opposé du chiffre?1?– un seul successeur de Pierre comme principe perpétuel – n’exprime pas logiquement le principe d’unité. Toute multiplicité sans le « principe d’unité » est vouée à la dissolution du tout, de l’entier [3] (cf. Aristote, Métaphysique, XII, 10).

Le successeur de Pierre est l’évêque de Rome tant qu’il est en vie ou bien, tant qu’il n’a pas volontairement résigné sa charge. Les fonctions épiscopales d’enseignement, de direction et de sanctification sont contenues dans le sacrement de l’ordre et elles sont essentielles. De son côté, le charisme de l’infaillibilité ex cathedra dans les domaines de la foi et des mœurs (« in rebus fidei et morum ») et le primat de juridiction attribués au pape légitime – il n’existe pas un sacrement de l’ordre papal – n’ont de sens que si celui-ci est placé dans la situation d’exercice de sa charge. En revanche, les prérogatives papales ou les pleins pouvoirs pétriniens cessent d’exister à titre définitif avec la renonciation à la charge de pape.

[Il reste qu’] en prenant pour référence la figure déjà problématique de l’évêque émérite de New-York ou de l’évêque émérite de Sydney, on en a tiré des conclusions hâtives aboutissant à rendre plausible la figure d’un pape émérite. En effet, le titre de « pape » ne fait que décrire, et ceci est devenu l’usage, les fonctions de l’évêque de Rome, et ce, à raison d’une prérogative qui lui revient, celle de successeur de Pierre. En revanche, tout évêque de Rome est successeur de Pierre pour le temps au cours duquel il est effectivement évêque de Rome. Il n’est pas le successeur de son prédécesseur, [nommément], et de ce fait, il ne peut exister au même moment deux évêques de Rome, papes et successeurs de Pierre.

Il n’est pas possible également que, de jure ou de facto, se produise dans la pratique ecclésiastique – « more ecclesiastico » – une perspective dans laquelle semble vaciller un équilibre visant à la stabilité de situation (4) au sein du droit divin de la constitution de l’Église – le « jus divinum » – ou au titre de l’enseignement de la foi? – « de fide divina et catholica ».

Étant donnée la pression dominante qu’exerce le pouvoir des images [grâce à l’audio-visuel], les critères et concepts spécifiquement théologiques sont aujourd’hui devenus plus difficiles à exposer et à mettre en valeur que ce que l’on identifie et l’on évalue au travers des concepts et des jugements opérés par la pensée. Le Saint-Siège semble, soit dit en passant, prendre en considération le phénomène médiatique et son pouvoir devenu excessif si l’on s’en tient aux effectifs du personnel engagé par le dicastère chargé de la communication en comparaison de ceux qui composent la Congrégation pour la doctrine de la foi, laquelle est bien plus importante pour le magistère du pape : les effectifs du dicastère de la communication ont augmenté trente fois plus vite que ceux de la Congrégation pour la doctrine de la foi (5).

Préferer voir les liens que les antagonismes

      Dans les médias audiovisuels dits laïcs comme dans ceux ecclésiastiques, la question que j’ai évoquée ici dans [ses nuances] et subtilités surgit sous l’aspect d’une coexistence visuelle, concrète, de « deux papes », estimant nécessaire d’établir un parallèle entre deux personnes exerçant le pontificat. Malheureusement, on ne saurait oublier ici le fait qu’à une époque de sécularisation de la pensée comme la nôtre, rendue manifeste par les moyens de communication de masse, les approches politiques et idéologiques viennent contaminer le jugement théologique, autrement dit, une manière de voir guidée par la foi en la mission surnaturelle de l’Église. Et l’on pousse ces approches à l’extrême en allant jusqu’à soupçonner que les principes de la théologie catholique sont empreints d’idéologie, ou bien « libérale », ou bien « conservatrice » et ce, en fonction des intérêts en cause. [Dans ces conditions], les évaluations présentées de façon critique ou exprimées positivement pour parler de l’un ou de l’autre pontificat se trouvent alternativement mises en opposition au profit de l’un et aux dépens de l’autre, et réciproquement.

Les preuves de cet antagonisme qui est dommageable au pontificat de deux acteurs vivants de l’histoire contemporaine sont légion et alimentent quotidiennement les commentaires de la presse journalière, ceux des blogues, ceux qui figurent sur les sites Internet dédiés, et les films de propagande. Cependant, il est intéressant, vraiment, pour le peuple de Dieu, sur le plan spirituel comme sur le plan théologique de savoir non pas ce qui différencie dans le style le pape précédent et le pape actuel mais ce qui relie plutôt Benoît?XVI et le pape François ayant tous deux le souci de l’Église du Christ.

Sont en jeu tant la dignité de la fonction pétrinienne que détenait un pape précédent que la reconnaissance de ses mérites mis au service de l’Église, lesquels sont à prendre en compte pour ce qui touche les réflexions que ce pape donne là où il réside actuelle­ment. À cet égard, la soutane blanche ou le fait que l’on s’adresse à Benoît?XVI en l’appelant « Saint-Père », le fait qu’il donne sa bénédiction apostolique ne sont pas ce qui caractérise à titre principal cette dignité et ces mérites. Sont en jeu en revanche les éléments constitutifs de la fonction d’évêque de Rome dans la mesure où celle-ci, inséparable de la succession de Pierre, est liée à la fonction pétrinienne (primat d’enseignement et de juridiction). La proposition d’accueillir de nouveau l’ancien pape dans le collège des cardinaux n’entre pas vraiment dans cette problématique centrale parce que celle-ci porte sur les relations à établir et à clarifier entre les fonctions d’évêque de Rome et les prérogatives pétriniennes. Mais quelle serait l’Église locale qui serait en lien avec sa dignité d’évêque (évêque diocésain ou évêque titulaire) si ce n’est l’Église de Rome ? On serait en mesure d’imaginer qu’il pourrait, dans les environs de Rome, être évêque d’Ostie sans devoir assurer la direction d’un tel diocèse ou alors être cardinal, électeur actif, donc désignant le prochain pape ou encore, participer aux activités du consistoire en qualité de conseiller.

Décrire les relations entre l’ancien pape et l’actuel ne peut pas dépendre de la teneur des égards que l’un manifeste envers l’autre, parce que la question posée est celle du [contenu et de la teneur] de la charge confiée par Jésus-Christ dans les faits. Étant directeur de publication des œuvres complètes de Joseph Ratzinger, je sais estimer à suffisance son génie idéologique ; en tant qu’ancien habitué des voyages en Amérique latine, je sais estimer l’implication infatigable du pape François pour les pauvres de ce monde. Ce qui est incompréhensible à ceux qui, en termes de tactique, s’occupent de politique ecclésiale, j’ai interprété les multiples ambiguïtés des documents tels qu’Amoris laetitia et Fratelli tutti de façon loyale en suivant une ligne de continuité magistérielle dans le catholicisme. Ce que j’ai fait ici est sans doute en lien avec la correction fraternelle dont nous tous avons besoin dans notre situation de pèlerins dans ce monde mais il y a plus : lorsque l’on est confronté au danger représenté par de graves malentendus, surtout si ceux-ci émanent publiquement d’évêques ou plus particulièrement des cardinaux, il y a lieu alors de défendre la « vérité de l’Évangile » (Gal 2, 14). À cet égard, saint Thomas d’Aquin faisant référence à saint Augustin s’exprime en ces termes : « C’est pourquoi Paul, subordonné à Pierre, sans doute, désavoua publiquement celui-ci à raison du danger entraîné par le scandale de la foi » (Somme II-II q 33a.4 ad2). Et par analogie, les cardinaux sont davantage au service de la papauté en avançant des arguments capables de résister aux tempêtes qu’en prononçant des éloges futiles et Dante va bien au-delà de cette idée : dans sa Divine Comédie, il a mis en exil les flatteurs en les plaçant au huitième cercle de l’enfer mais ici, pratiquons un humour chrétien en disant qu’on ne saurait citer cette sentence de Dante sans évoquer la miséricorde de Dieu, laquelle est plus grande que ce bannissement ainsi ordonné.

Pour savoir comment l’Église doit donner une image d’elle-même au monde, il est indispensable d’avoir connaissance et de méditer sur « la doctrine du primat du pontife romain et de son infaillible magistère quant à son institution, à sa perpétuité, à sa force et à sa conception » (LG, 18).

 

Service et humilité

      Aussi est-il clairement établi que le fondement vivant et le fondateur de l’Église rendu toujours actuel n’a pas désigné le pêcheur galiléen Pierre pour en faire le premier des apôtres, pour être la pierre, le rocher sur lequel l’Église se fonde aux fins de lui procurer une plateforme lui permettant de bénéficier d’un épanouissement personnel ou de quoi entretenir une cour. [Non], car cette désignation a été opérée justement pour faire de lui le « serviteur des serviteurs » renonçant à lui-même. C’est de cette manière que le saint pape Grégoire le Grand (+ 604) décrivit le rôle unique donné au pape de Rome. Il s’opposait ainsi à l’idée de prestige développée par le patriarche de Constantinople. Celui-ci, en effet, voulait faire des relations entre les évêques un jeu de tiraillements exercé en vue d’une lutte pour l’obtention d’un rang à tenir et pour le bénéfice d’une sphère d’influence en un centre où s’exerce le pouvoir politique, au lieu de placer le Salut éternel au cœur même du service apostolique commun.

Je ne ferai la remarque suivante qu’en passant : la classification des titres afférents à la fonction pétrinienne est présentée comme n’ayant qu’une « valeur historique ». C’est ce qui ressort de la publication de l’Annuaire pontifical et ceci pose problème sur un plan dogmatique : l’humilité est une vertu personnelle qui convient à chaque serviteur du Christ mais elle ne justifie pas cette façon de relativiser [présente dans cet Annuaire] des pleins pouvoirs que le Christ a transmis aux apôtres et à leurs successeurs en vue du Salut des hommes et de l’édification de son Église. En effet, la chrétienté s’appuie précisément sur la réalisation historique du Salut, sinon, ce qui relève de l’histoire ne serait qu’un habillage qui change avec le temps et selon les circonstances, juste là pour revêtir un mythe hors du temps. De même que le Christ est le Fils consubstantiel du Père au sein de l’unité trinitaire divine –?sachant que cette terminologie christo­logique s’est développée au terme d’importantes controverses historiques portant sur la vérité constituée par le mystère du Christ –, il faut qualifier la mention de « successeur de Pierre, vicaire du Christ et chef visible de toute l’Église » (LG, 18) comme exprimant la vérité intérieure du primat romain quand bien même elle s’appliquerait à un titre qui ne fut conféré au pape romain qu’au cours du temps.

Il ne fait aucun doute que l’évêque de Rome est le successeur de Pierre, conformément à la volonté du Christ et que c’est à lui que le Christ a conféré « le pouvoir des clefs » sur toute l’Église investie de son autorité (Mt 16, 18). Avec Paul, Simon-Pierre, par le martyre du sang et le martyre non sanglant, c’est-à-dire le témoignage rendu à « l’enseignement des apôtres » (Ac 2, 42), a transmis à l’Église de Rome son service perpétuel en vue de l’unité des fidèles ; [de même] a-t-il ancré une fois pour toutes la chaire de Pierre sur la terre de cette Église (cf. saint Irénée, Contre les hérésies, III, 3, 3, traité écrit en 180 ap. J.-C., c’est-à-dire immédiatement après son séjour à Rome). Le fondement et les moyens conférés à cette fonction pétrinienne, voilà la confession faite au Christ « afin que l’épiscopat lui-même soit un et indivis. [C’est pourquoi] Jésus a mis saint Pierre à la tête des saints apôtres, instituant dans sa personne un principe et un fondement perpétuels et visibles d’unité de la foi et de la communion » (LG, 18).

Certes, Pierre n’est pas le centre de l’Église ni le point central de la christianité [6] (grâce sanctifiante et filiation divine) mais il est vrai aussi que ses successeurs sur la chaire de Rome sont les premiers témoins – à l’instar de Pierre lui-même – du véritable fondement et de l’unique principe de notre Salut, Jésus-Christ, le Verbe de Dieu devenu chair : « Nul n’a jamais vu Dieu. Le Fils unique qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître » (Jn 1, 18) ; « Le Christ Jésus est unique, unique aussi est le médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Ti 2, 5).

« L’Église du Dieu vivant » (1 Ti 3, 15) est le témoin et la médiatrice de Dieu qui se communique lui-même de façon irrévocable en tant que vérité et vie de tout homme.

 

Une foi qui ne souffre aucune révolution

      C’est pour cette raison que l’Église ne peut pas se soumettre aux objectifs généraux fixés par des hommes au nom d’un nouvel ordre mondial à finalité religieuse et morale, économique et écologique, même si les « maîtres à penser et les gardiens » (7) de tels objectifs disent reconnaître le pape comme leur guide spirituel pour des raisons honorifiques. Cette perspective fut perçue par le philosophe russe Soloviev (1853-1900) comme un cauchemar ainsi que l’exprime son célèbre livre Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion (1899). Dans ce livre, le véritable pape, en tant qu’il est vicaire du Christ crucifié et ressuscité, s’oppose au pape-empereur autoproclamé placé à la tête d’un gouvernement mondial, entouré de ses philanthropes et de ses gardiens de l’ordre unique régnant sur le monde (lesquels ont à l’esprit cette « idée de l’humanité » qu’Auguste Comte considère comme un Dieu collectif, et cette illusion, sinon ce délire [8], du « surhomme » qu’expose Nietzsche). Face à eux, le pape-vicaire reconnaît ouvertement l’avènement du royaume de Dieu : « Notre unique souverain, c’est Jésus-Christ, le Fils du Dieu vivant » (in Trois entretiens, VIII, Libraire Plon, 1916 [9]).

Ni dans la doctrine de la foi révélée, ni dans la constitution sacramentelle de l’Église ne sauraient exister de « révolutions » au sens donné par un langage politico-sociologique ou de « changement de paradigme ». Ces expressions théoriques ne cadrent pas avec la logique de la révélation divine et la volonté fondatrice du Christ d’être le fondement de son Église tout comme son fondateur ; elles s’y opposent strictement et a priori. Non, il n’y a pas lieu de parler de représentations construites de toutes pièces, lesquelles, appliquées à l’Église, peuvent être imposées aux fidèles par des maîtres à penser rattachés à des médias puissants car il n’existe qu’une image, une unique image qui caractérise l’Église à savoir : « Un peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit-Saint » (LG, 4).

Tout appel à la « fraternité universelle » sans Jésus-Christ, unique sauveur de l’humanité deviendrait une course à contre-sens aboutissant à un no man’s land d’un point de vue théologique appliqué à la Révélation si le pape, placé à la tête de l’épiscopat tout entier, ne redit pas sans cesse pour réunir les croyants cette confession explicite que fit Pierre s’adressant au « Christ, Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16). C’est pourquoi l’Église du Dieu-Trinité n’est en aucune façon une communauté d’adhérents qui s’est formée historiquement comme religion universelle de l’humanité, une religion qui pourrait se passer d’un Dieu personnel et trinitaire et qui pourrait même réunir des athées, étant comprise comme l’identification panthéiste de l’Être au travers d’une fiction personnifiée de Dieu (ainsi que l’explique Spinoza en ces termes : « Deus sive substantia, sive natura »).

L’Église catholique qui, « gouvernée par le successeur de Pierre et les évêques qui sont en communion avec lui » (LG, 8), c’est la « maison de Dieu » en tant que pilier et fondement de la vérité (1 Ti 3, 15). Telle est la vérité de la foi, à savoir le fait que le Christ Jésus « a été manifesté dans la chair, justifié dans l’Esprit, vu des anges, proclamé chez les païens, cru dans le monde, enlevé dans la gloire » (1?Ti 3, 16).

Avec le second concile du Vatican, il y a lieu de dire alors ceci : « Parce que le Christ est la lumière des peuples », il faut en tirer cette vérité révélée suivant laquelle « l’Église est dans le Christ, en quelque sorte, le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité du genre humain » (LG, 1). « C’est pourquoi ceux qui refuseraient, soit d’entrer dans l’Église catholique, soit d’y persévérer alors qu’ils la sauraient fondée de Dieu par Jésus-Christ comme nécessaire, ceux-là ne pourraient pas être sauvés » (LG, 14).

Et l’on fera remarquer également que dans le dialogue interreligieux avec l’islam, il faut dire avec franchise que Jésus-Christ n’est pas « un des prophètes » (Mt 16, 14) qui nous renverrait à un Dieu commun au-delà de son autorévélation en dehors de l’enseignement de la foi dans le nulle part des sentiments religieux – on s’appuierait alors sur des propos de table (10) –, du genre : « Au fond, nous croyons tous à la même chose. » Il n’appartient pas aux chrétiens d’attribuer à Jésus un qualificatif utilisé par les adeptes de Mahomet ou les rationalistes rattachés à Celse contre lesquels Origène écrivit une apologie impressionnante ; et on peut aller comme cela jusqu’à Voltaire. Tous ces adeptes, toutes ces personnalités refusent cette vérité sur Jésus-Christ comme étant incompatible avec leur propre conception de Dieu imaginée par leur raison naturelle. Car Jésus et lui seul révèle dans sa puissance divine le mystère de Dieu : « Tout m’a été remis par mon Père et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, comme nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11, 27).

Tel est ce christocentrisme autour duquel s’organise la fonction pétrinienne, c’est-à-dire le primat de l’Église de Rome. Ce christocentrisme donne à ce ministère son sens irremplaçable pour l’Église, dans ses débuts, dans sa vie, dans sa mission, jusqu’au retour du Christ à la fin des temps. Pour l’exercice des fonctions liées à la papauté, il n’est pas sans importance de remarquer ceci : à travers les trois passages les plus importants qui, dans l’Écriture sainte, évoquent le primat de cette Église (cf. Mt 16, 18, Lc 22, 42, Jn 21, 17), Jésus fait observer à Pierre sa faiblesse humaine, sa foi chancelante, lui rappelle sa trahison et lui reproche d’avoir mal compris le sens de la croix. Jésus lui assigne sévèrement la seconde place de telle sorte que Pierre apprend à suivre Jésus et non Jésus Pierre : l’ordre et la succession des faits et gestes qui, [dans l’Évangile], commence par Jésus puis est suivi de Pierre et ensuite les autres apôtres, est irréversible. Au sens théologique, le titre de vicaire du Christ n’élève pas le pape mais le rend extrêmement humble et lui fait honte devant Dieu et devant les hommes, dès l’instant que ses pensées « ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes » (Mt 16, 23). Car Pierre ne dispose d’aucun droit d’adapter la parole de Dieu suivant ses propres opinions ou suivant les goûts de l’époque et ce, afin que « la croix du Christ ne reste pas vaine » (1 Co 1,?17).

Nous, disciples du Christ, sommes exposés aujourd’hui comme hier aux ruses et aux tentations suscitées par Satan. Celui-ci veut nous induire en erreur dans notre foi au Christ, Fils du Dieu vivant, « qui est vraiment le sauveur du monde » (Jn 4, 42). C’est pourquoi Jésus dit à Pierre : « J’ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22, 32 – « et tu conversus confirma fratres tuos »).

 

 

 

Texte traduit par Henri?Courivaud.

 

1. Cardinal Müller, Der Papst, Sendung und Auftrag, Herder, p. 327-348.

2. Les citations insérées en italique dans ce texte prennent appui, aux fins de la présente traduction, sur la version officielle de cette constitution dogmatique telle qu’elle figure aujourd’hui sur Internet : http://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_const_19641121_lumen-gentium_fr.html

De même, les citations en italique de l’Écriture sainte insérées dans ce texte prennent appui, aux fins de la présente traduction, sur la version française donnée par l’École biblique de Jérusalem en 1956-1961 (N.D.T.).

3. Pour traduire dans la version originale allemande, le mot « Ganzheit » qui évoque une complétude (N.D.T.).

4. Pour traduire dans la version originale allemande le mot « Statik » (N.D.T.).

5. L’original allemand n’indique pas l’année de référence et la dernière statistique expliquant une telle divergence dans l’augmentation des effectifs (N.D.T.).

6. Pour traduire le mot de la version originale allemande, « Christsein » (N.D.T.)

7. Pour traduire le mot de la version originale allemande, « Guardian ». En allemand « Guardian » se réfère directement au mot italien « guardiano », lequel veut dire gardien au sens de surveillant, de vigile (par exemple : la Commission européenne est la « gardienne » des traités) et aussi de gardien de la conscience (N.D.T., après lecture de la notice du dictionnaire Duden pour le mot « Guardian ») : https://www.duden.de/rechtschreibung/Guardian

8. Pour traduire le mot de la version originale allemande « Wahngebilde », lequel exprime à la fois « l’illusion » et « le délire » (N.D.T.).

9. Dans l’édition qui figure aujourd’hui sur Internet : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k114327s.texteImage

Le cardinal Müller mentionne la version allemande de cet ouvrage : W. Szylkarski, Munich, 1980, p. 285. (N.D.T.)

10. Par allusion aux « propos de table » (« Stammtischparolen ») qu’on aurait attribués à Luther, une fois installé à Wittenberg après sa rupture avec Rome et dont ses détracteurs considérèrent qu’il parlait de la foi et de la morale chrétiennes en des termes douteux (N.D.T.).

 

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