Une sélection littéraire entre la peste et le choléra

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Une sélection littéraire entre la peste et le choléra

Puisque, décidément, la pandémie est toujours au coeur de l'actualité, ajoutons-y un soupçon d'Histoire ou d'intrigue policière avec cette sélection littéraire autour de la peste, des rats et des quarantaines... 

Comme nombre de maladies, c’est en Asie qu’elle est née et s’est d’abord développée, sous un climat qui favorisait son expansion, dans des régions surpeuplées et insalubres. Puis, lentement, elle a progressé vers l’Occident … Quand l’a-t-elle frappé pour la première fois ? Son nom même qui désigne à l’origine toute épidémie d’importance entraînant un fort taux de mortalité induit en erreur : les pestilences antiques étaient peut-être des rougeoles, varioles, grippes, coronavirus contre lesquels, faute d’antibiotiques, l’on restait démuni. La découverte par Yersin, en 1894, du bacille qui porte son nom, Yersinia Pestis, et la démonstration qu’il se transmettait, aux hommes comme à la plupart des animaux, par la piqûre des puces de rats infectées, en convainquit un temps les scientifiques : l’on était persuadé que le rat, espèce murine exogène, n’existait pas en Europe avant les Croisades et que seuls les échanges réguliers avec le Proche Orient en avait permis l’arrivée massive, puis l’épouvantable pandémie du XIVe siècle qui tua au bas mot la moitié des Européens, à commencer par les citadins, et s’installa pour quatre cents ans sur le continent, le décimant par vagues jusqu’à la fin du XVIIIe.

Les scientifiques ne sont pas infaillibles et ce qu’ils tiennent hautement pour vérités intangibles peut assez vite se révéler faux. C’est l’une des grandes leçons que dispense la remarquable étude de Frédérique Audoin-Rouzeau, Les chemins de la peste ; le rat, la puce et l’homme (Tallandier, Texto.625 p. 12,90 €).

Un mal qui venait du rat

Mme Audoin-Rouzeau est archéozoologue, profession rare qui s’intéresse à la place des animaux auprès des hommes dans l’histoire et en recherche les traces. Il lui semblait, comme à nombre de ses confrères, étrange que le rat noir, seule espèce existante en Europe jusqu’à l’arrivée, dans les années 1720, du grand rat gris de Norvège, notre rat d’égout, qui l’éradiqua peu ou prou, espèce qui proliférait en Orient depuis la nuit des temps, eût sagement attendu le mitan du Moyen Age pour débarquer dans les ports européens. Il était bien plus vraisemblable qu’il ait fait le voyage dans les cales des navires romains… Restait à le prouver, et, par la même occasion, qu’il avait pu véhiculer le bacille de Yersin bien plus tôt qu’on le supposait, au moins dès le VIe siècle, époque de la « peste de Justinien », première pandémie pesteuse restée limitée car cantonnée aux voies maritimes et terrestres, et soumise à des échanges commerciaux que les Invasions barbares avaient considérablement réduits.

Au-delà de l’aspect historique de la question, passionnant, savoir si la peste de Justinien fut ou pas « une peste sans rats » se révèle d’une importance cruciale aussi pour notre temps puisque c’est sur l’absence supposée du rat noir en Europe à l’époque que reposait la théorie médicale en vogue jusqu’à ces dernières années, de la transmission du bacille à l’homme non par la puce des rongeurs mais par sa cousine, pullex irritans, parasite humain. Si la puce de l’homme était responsable du fléau, à quoi bon dératiser en cas d’épidémie ? Mais, si elle ne l’était pas, l’on jouait avec le feu car une nouvelle flambée épidémique reste toujours envisageable ; la peste n’est pas éradiquée et tue toujours un quart de ceux qu’elle frappe, elle est même d’autant plus susceptible de reparaître que certaines souches tendent à devenir antibiorésistantes et que d’autres, conservées dans les fameux laboratoires P4, pourraient très bien faire l’objet de redoutables manipulations … Il n’est pas nécessaire d’être docteur en médecine, zoologue ou entomologiste pour se plonger, fasciné, dans la très dense enquête de Frédérique Audoin-Rouzeau. Elle est tout simplement passionnante.

La peste en Provence

En mai 1720, le Grand Saint-Antoine, navire marchand retour des Échelles du Levant, mouille devant l’île de Jarre, lieu ordinaire de quarantaine au large de Marseille. Précaution plus que sage : l’empire ottoman est en proie à une peste endémique et, même si l’on n’a pas encore compris comment elle se propage, l’on sait au moins, en Europe, qu’elle voyage avec les marchandises en provenance d’Orient, en particulier les cuirs, tissus et céréales. Rien d’étonnant : les rats y nichent, s’y reproduisent, y crèvent et avec eux, leurs puces qui, leurs hôtes favoris morts, n’ont plus qu’à se rabattre, pour manger, sur le premier humain qui passe à portée de leur trompe … Ainsi va la peste. Et l’on sait nécessaire, pour s’en prémunir, de ne pas débarquer de marchandises potentiellement contaminées. Celles du Grand Saint-Antoine connaîtraient toutes les exigences sanitaires en vigueur dans la France de la Régence, d’ordinaire fort sévères, si le navire n’appartenait aux principaux magistrats de la cité phocéenne … S’ils attendent la fin de la quarantaine, ils ne pourront vendre les tissus précieux importés à la foire de Beaucaire en juillet. Alors, l’on passera outre les consignes royales, en dépit de plusieurs morts suspectes à bord durant le voyage de retour.

Il n’y aura pas de foire de Beaucaire en juillet 1720, ni en 21, ni en 22 … Transportée dans les balles d’étoffes, la peste ravagera alors, et pour plus de deux ans, non seulement Marseille mais toute la Provence, et en tuera le tiers des habitants. 2020 marquait ce tricentenaire tragique, dernière incursion marquante du bacille de Yersin en France, car, à compter de cette date, et même si des cas sporadiques devaient encore en être signalés, notamment à Paris et en banlieue entre 1917 et 1922, « le mal qui répand la terreur » ne fit plus de ravages en Europe.

L’on s’interroge toujours sur les raisons de sa disparition en Occident : meilleure hygiène ? Remplacement du rat noir par le rat norvégien, quasiment immunisé ? Affaiblissement du bacille à la suite d’une mutation liée au bacille de Koch ? Aucune certitude en ce domaine car il faut bien avouer que la peste demeure, par maints côtés, mystérieuse, ce qui devrait inquiéter puisque nous ne sommes nullement à l’abri d’une résurgence … C’était l’un des avertissements que souhaitait formuler Gilbert Buti en publiant Colère de Dieu, mémoire des hommes. La peste en Provence. 1720-2020 (Le Cerf, 305 p., 22 €). Le COVID 19, qui a retardé la sortie du livre, a donné à l’ouvrage un intérêt nouveau car, à travers le cas marseillais, ce sont bien les comportements humains, sociaux, politiques, qui sont ici scrutés et révèlent une incontestable constance.

Toutes proportions gardées, car il serait indécent de comparer l’épidémie de 1720, qui tua un Provençal sur trois, menaça le Gévaudan et le Languedoc, ne fut contenu que par un cordon sanitaire drastique, avec l’actuelle pandémie, l’on en soulignera les étonnants rapprochements : « mondialisation heureuse » ou trafic avec le monde ottoman, nourris de la même soif de lucre et de profit ; corruption ou impuissance de pouvoirs publics qui prennent trop tard, et mal, la mesure du problème, puis ne savent pas le gérer ; recours au confinement, qui, dans le contexte pesteux, fera plus de ravages que de bien, terreur des populations … La leçon est frappante. On regrettera que Gilbert Buti n’ait pas détaillé les épisodes marquants ni mis en valeur les grandes figures du chevalier Roze ou de Mgr de Belzunce ; on regrettera aussi qu’il ne se soit pas davantage intéressé à l’aspect religieux. Tel quel, l’ouvrage reste cependant une synthèse intéressante, et un redoutable révélateur de la capacité humaine à toujours recommencer les mêmes erreurs.

Imaginez, la peste à Paris...

Et si la peste, la vraie, celle du Moyen Age, revenait ? Si elle frappait en plein Paris, maintenant ? Cauchemar ? Fantasme ? En cette fin d’été pourrie, le commissaire Adamsberg s’inquiète d’un fait en apparence insignifiant : l’apparition sur les portes de certains appartements parisiens d’un sigle étrange, droit sorti des temps médiévaux, une marque de protection contre la peste …

Au même moment, Joss Le Guern, ancien patron d’un chalutier de pêche devenu crieur public place Edgar Quinet, vedette locale du quartier Montparnasse, se demande, de plus en plus méfiant, quel dément glisse chaque jour parmi les très innocentes petites annonces qu’il débite aux curieux et aux riverains des messages incompréhensibles, tantôt en latin tantôt en vieux français, tous menaçants, tous pleins d’une malveillance qui commence à l’effrayer.

Quel rapport entre ces deux histoires sans queue ni tête ? Rien moins qu’un semeur de peste … Et si la mort noire se remettait à frapper en plein Paris ? Fred Vargas n’est autre que le pseudonyme, sous lequel elle est devenue célèbre, de Frédérique Audouin-Rouzeau. C’est dans ses recherches de pestologue qu’elle a puisé l’inspiration de Pars vite et reviens tard (J’ai lu, 345 p., 7,10 €) roman angoissant à souhait qui prend, en ces temps de pandémie, une résonance spéciale car tous les mécanismes de la peur, des bobards, des fausses nouvelles et de la désinformations s’y trouvent parfaitement disséqués. Mais, si l’on suit ici à la piste le bacille de Yersin et son ultime résurgence française dans les années 20 en banlieue parisienne, l’on s’arrêtera davantage, comme souvent, non seulement sur Adamsberg, ses coéquipiers et leurs enquiquinements, mais sur la remarquable description du microcosme de la place Edgar Quinet à Paris, avec ses déracinés, ses drames, ses grandes gueules, et, qui sait, un tueur maléfique parmi eux. Brillant et très intelligent.

 

 

 

 

 

 

 

 


Fred Vargas :

 

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