Des livres pour méditer sur la Passion

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Des livres pour méditer sur la Passion

Alors que s'ouvre le Triduum pascal, le temps le plus important de l'année pour les chrétiens, Anne Bernet propose une sélection de livres pour méditer sur la Passion du Christ. Du roman à l'album historique, l'auteur présente des ouvrages très différents mais qui, tous, donnent quelque chose à voir du mystère de Pâques.

Bien qu’elle soit au cœur du mystère chrétien et de la Rédemption, la Passion de Notre Seigneur ne s’est imposée pleinement à la méditation et à la dévotion des fidèles qu’au XIIIe siècle, sous l’influence franciscaine. C’est alors que Jacopone de Todi écrit le Stabat Mater et que la pratique du chemin de croix se répand dans l’Église. L’on reprochera parfois à ses dévots d’avoir incliné au dolorisme, au sentimentalisme, à une piété « sanguinolente » mais, ces critiques, qui se réveillèrent avec une violence inattendue lors de la sortie, en 2004, du grand film de Mel Gibson, trahissent  surtout le rejet véhément par certains chrétiens des réalités atroces des souffrances endurées par le Christ pour notre salut. « Moi, ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée », disait Jésus à Catherine de Sienne. Savoir le prix de notre rédemption s’avère gênant pour ceux qui ne veulent rien devoir à personne, surtout pas à Dieu, et préféreraient un christianisme édulcoré, faisant l’économie du Calvaire…

Vouloir à toutes forces se libérer de la Passion comme d’un épisode gênant est révélateur d’une foi fragile, mondaine, frileuse ; y revenir, la contempler, la méditer, si pauvrement que ce soit, est au contraire moyen très sûr de se rapprocher du Christ et d’entrer, peu à peu, dans son imitation.

 

Derrière la facilité du roman, la profondeur du mystère

Commençons par la facilité, du moins apparente ; un roman « chrétien » rebutera moins qu’un ouvrage de piété. En réalité, s’il est bien fait, voulu et pensé par un auteur croyant, un « péplum » biblique est une catéchèse qui ne dit pas son nom, un témoignage de foi plus facile à mettre entre les mains d’un incroyant ou du fidèle d’une autre religion. Si l’on connaît Ben Hur ou Barrabas, en raison de leurs adaptations cinématographiques, qui ont d’ailleurs fait oublier les romans dont elles furent tirées, d’autres œuvres, de qualité littéraire équivalente, n’ont pas connu la même popularité. Tel est le cas de La Lance ( Salvator, 375 p., 20 €), parfois intitulé en français « Le témoin de la neuvième heure » de Louis de Wohl, romancier hongrois d’expression anglaise, paru en 1955 qui prend pour protagoniste saint Longin, Cassius Longinus, l’homme qui transperça le cœur du Crucifié.

Officier prometteur, champion militaire de pilum, promis à une brillante carrière, le jeune Cassius voit ses rêves s’écrouler lorsque son père, victime d’un sombre complot, se retrouve ruiné et déshonoré. Pour le sauver, ce fils aimant est prêt à sacrifier sa liberté et sa vie. Miraculeusement échappé à un sort funeste, Cassius se retrouve simple soldat en Judée, décidé à laisser un nom dans l’histoire.

Remarquablement construit et documenté, le livre se lit avec plaisir mais il s’agit d’abord d’une remarquable façon d’aborder les évangiles et le drame du Salut. Notons que c’est à Louis de Wohl que Gibson a emprunté certains personnages de son film, absents des récits évangéliques et dont on pouvait légitimement se demander où il était allé les chercher.

À la fin du roman, ravagé, Longinus se demande comment il a pu croire s’illustrer en transperçant le cœur d’un mort sous les yeux de la mère de ce supplicié, « exploit » devenu pour lui inexpiable. Si le cœur transpercé, d’où sortit « du sang et de l’eau », du Christ avait alors cessé de battre, celui de Marie reçut à sa place et ressentit dans toute son intolérable intensité ce dernier coup. Représenter étroitement unis le Sacré Cœur et le cœur immaculé est l’expression iconographique d’une vérité insondable qui justifie le rôle de Corédemptrice de Notre-Dame.

 

Contempler la Mère des Douleurs

Tout comme la dévotion à la Passion, celle à la Mère des Sept Douleurs, Notre-Dame de Compassion ou de Pitié, s’épanouit au XIIIe siècle et inspire, outre une riche iconographie, la piété des foules et des saints. « Stabat Mater dolorosa, juxta crucem lacrimosa, dum pendebat Filius. » Pleurer au pied de la Croix avec la Douloureuse, prendre conscience de notre responsabilité dans les souffrances endurées par le Fils unique constituent de puissants moyens d’amendement et de sanctification. Le rappelle l’abbé Patrick Troadec dans un remarquable petit livre, Notre-Dame de Compassion (Via romana, 170 p., 10 €). Pourquoi fallait-il que la nouvelle Ève  fût présente au côté du nouvel Adam dans l’œuvre réparatrice, comme la première l’avait été dans l’œuvre destructrice ? Comment les indicibles souffrances du Christ sont-elles aussi celles de Sa Mère, tout comme les vertus de l’Un deviennent celles de l’autre ? Comment Marie devient-elle médiatrice de toute grâce et mère de tous les rachetés ? À la réflexion théologique, accessible, s’ajoutent des pensées empruntées aux saints, des méditations, des prières. Conçu pour la Semaine Sainte, ce livre peut, en vérité, nourrir la ferveur tout au long de l’année.

 « Tout est accompli ! » Dans un grand cri, Jésus vient de rendre l’esprit, laissant les soldats romains atterrés, ses proches en proie à la douleur. Parce que l’on est à la veille de la Pâque, il faut détacher les suppliciés de la croix et leur donner une sépulture avant le début du Shabbat. L’impensable a lieu : le Maître de la Vie doit être abandonné aux ténèbres du tombeau.

La scène fait irruption dans l’art tardivement. Après l’immense épouvante de la grande peste du XIVe siècle, transcrite dans les danses macabres, le XVe, quoique traversé en France par tous les maux possibles, guerre, défaite, occupation, épidémies, porte sur la mort, devenue si cruellement familière, un regard apaisé qui se traduit dans l’art par ce thème de la mise au tombeau. Pendant deux cents ans, les sculpteurs tailleront dans la pierre les sept mêmes figures encadrant le Vivant couché dans la mort. Sept, le nombre sacré, autour du Christ descendu de la croix, quatre femmes et trois hommes : Marie la Mère, Marie Salomé, Marie Cléophas, Marie Madeleine, Jean, Nicodème et Joseph d’Arimathie. Autour du Crucifié, ils sont graves et sereins, une invincible espérance les tient debout.

 

Témoins, au pied de la Croix

Jacqueline Kelen, dans Mise au tombeau (Salvator,140 p., 14 €), ne s’arrête pas outre mesure sur cette représentation iconographique. Son propos est ailleurs : faire parler ces témoins de la mort effarante du Verbe divin incarné. Que pouvaient ressentir et penser les sept qui n’avaient pas déserté, ce Vendredi, le pied de la croix ?

Avec talent et sensibilité, elle imagine le monologue silencieux des uns et des autres : la Vierge partagée entre son infinie détresse maternelle et la certitude que le Fils se relèvera d’entre les morts, veilleuse obstinée, douloureuse mais confiante ; Madeleine, toujours éperdument éprise qui parle au Bien Aimé endormi ; Nicodème, le pharisien savant qui ne sait plus où conduit sa science dont le Nazaréen lui avait montré les limites ; Joseph, le disciple secret qui s’était réservé pour un moment qu’il n’imaginait point ; Jean, qui, en dépit de tout, ne se sent pas à la hauteur du Maître ; les deux saintes femmes, qui unissent leur déploration en des accents psalmiques. Respectueuse de l’événement comme de la piété de l’Église, Jacqueline Kelen propose sa méditation du mystère du Salut, avec foi, sensibilité et talent : jolie façon d’aborder la Semaine Sainte.

De ce tombeau abandonné, le troisième jour, jaillira l’espérance invincible et la gloire du Ressuscité, laissant derrière lui une pierre roulée et des linges pliés qui emporteront la conviction de Jean en la Résurrection le matin de Pâques. Parmi ces linges, le Suaire taché de sang, objet impur entre tous aux yeux d’un Juif fervent, mais preuve de l’événement impossible et comme tel conservé, protégé, transmis jusqu’au moment où les progrès de la science permettront d’appréhender tous les mystères de cette image « non faite de main d’homme », photographie impossible du Christ, instantané de l’instant où Il se releva du trépas.

 

Un Da Vinci Code catholique

Si la relique de Turin est si violemment controversée, c’est qu’elle est ce qui se rapproche le plus d’un commencement de preuve des vérités de la foi chrétienne, à ce titre insupportable pour notre époque. En quoi la datation au carbone 14 de 1988, qui prétendait le suaire médiéval, rassura beaucoup de gens, et tant pis si cette technique, dont on connaissait les failles et approximations, contredisait toutes les autres analyses scientifiques. Jusqu’où irait-on pour réduire à néant la ferveur qui entoure cet objet gênant lors de chaque ostension ? Tel est le sujet du roman de François Dubreil, Le Linceul (Téqui, 400 p. 21,90 €).

Devenu à son tour le Gardien de la Sainte Couronne, sauvée par ses aïeux pendant la Révolution et dissimulée en Anjou afin de la soustraire aux convoitises de ceux qui ne méritent pas de la posséder, le professeur Brouard, détenteur de ce secret, a accepté de se mettre au service de l’Église en certaines affaires sensibles. Après avoir enquêté sur la disparition des reliques de Saint Marc à Venise, l’universitaire comptait passer des vacances paisibles mais c’était compter sans un appel urgent du Vatican : l’archéologue italien chargé de présider la nouvelle commission de datation du Linceul de Turin est mort dans des conditions suspectes. L’Église soupçonne Jonas Trust, magnat des médias australiens multimilliardaire, à l’origine du projet et ennemi virulent du catholicisme, d’être responsable de ce décès, mais cela signifierait que le professeur Moricca avait découvert une preuve tangible de l’antiquité de la relique … Laquelle ? Ses papiers ont disparu et, hormis sa fille, décidée à faire la lumière sur les causes de sa mort, il n’y a personne, dans son entourage, à qui se fier …

François Dubreil s’est lancé dans une trilogie façon Da Vinci Code catholique avec pour fil conducteur la place des reliques dans l’expression du sentiment religieux. On ne cherchera pas dans ces pages un exposé sur le Saint Suaire et les raisons de croire qu’il enveloppa vraiment le corps du Christ, ni une démonstration de la Résurrection. Pas davantage une réflexion sur la Passion mais ce « thriller » chrétien plutôt bien mené pose de bonnes questions sur la foi, la vérité, le libre arbitre.

Lorsqu’il s’empare de Jérusalem, rebaptisée Aelia Capitolina, l’empereur Hadrien ne se contente pas d’en interdire l’accès aux Juifs et de faire disparaître les ultimes vestiges du Temple ; il anéantit aussi, croit-il, toute trace du passage du Christ sur la terre  et fait, entre autres, niveler le Golgotha et enfouir le Saint Sépulcre. Les chrétiens de la ville sainte se transmettront de génération en génération, clandestinement, le souvenir de l’emplacement des lieux saints, permettant leur redécouverte au IVe siècle sous l’égide de l’impératrice Hélène. Son fils Constantin bâtira une première basilique splendide en cet endroit vers lequel, en dépit de tous les drames de l’histoire, et la conquête musulmane, les pèlerins ne cesseront plus d’affluer. Détruite, rasée, brûlée, reconstruite, détruite à nouveau, rebâtie encore, sous une apparence de plus en plus modeste car les chrétiens dhimmis doivent se faire modestes, la basilique reste pourtant l’objet de toutes les attentions des princes catholiques, désireux de l’enrichir.

 

Une histoire du Saint-Sépulcre

Trésors du Saint Sépulcre, de Jacques Charles-Gaffiot (Le Cerf, 256 p., 29 €), est un album splendide retraçant le destin agité du sanctuaire et décrivant les merveilles qu’il conserve. Ces objets du culte devenus objets de luxe, faits d’or, d’argent, de pierreries, de soies et qui provoquèrent bien souvent l’envie des autorités musulmanes, constitueraient, selon certains un scandale, détournement honteux de fortunes mieux employées à soulager les pauvres. La querelle n’est pas neuve … Peu avant la Passion, quand, à Béthanie, Madeleine versa sur le Seigneur un parfum précieux, les apôtres, et Judas le premier, qui tenait la bourse et y puisait à son propre profit, s’indignèrent de ce gaspillage. Le Christ a tranché le débat une fois pour toutes : « des pauvres, vous en aurez toujours parmi vous, mais Moi, vous ne m’aurez pas toujours. » rappelant que le soulagement des miséreux n’empêche pas de rendre à Dieu la gloire qui lui revient.

Les souverains français, espagnols, portugais, napolitains, vénitiens, autrichiens, qui envoyèrent à Jérusalem ces ornements d’autel, dalmatiques, chasubles, calices, ciboires, patènes, crucifix, reliquaires sans prix, pour certains uniques, à l’instar des trésors d’orfèvrerie offerts par Louis XIV dont les autres exemples disparurent en France à la fin du règne, quand le Roi envoya les siens à la fonderie, n’oubliaient pas les pauvres, mais ils rendaient à Dieu ce qui était à lui.

Est-ce encore admissible à l’heure de « l’enfouissement » ?

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