Une sélection de bandes-dessinées pour nos ados

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Une sélection de bandes-dessinées pour nos ados

L’on pourrait supposer que des albums de bande dessinée publiés par un groupe d’édition catholique peuvent être laissés entre les mains de tous les enfants et adolescents. Si c’est globalement exact, mieux vaut cependant y regarder à deux fois car, par leurs qualités ou leurs défauts, ces ouvrages réclament de bien cibler leur public.

Les bédés scoutes, valeur sûre ?

Autrefois, il y avait le roman scout, qui eut, avec Dalens et Foncine, ses grands noms ; aujourd’hui, il y a la bédé scoute, qui ne s’est pas, hélas, encore trouvée son Pierre Joubert. L’album de Jean-François Vivier et Romuald Gleyse, La patrouille du Faucon ; 1, Vol à la Grande Chartreuse (Plein Vent, 48 p., 14,90 €.), en est un bon exemple. CP de la patrouille du Faucon, Léo vient d’intégrer le jeune Charlie, gamin de banlieue un peu perdu dans ce milieu bourgeois et que ses camarades, tout bons catholiques charitables qu’ils se prétendent, trouvent drôle de charrier plus que de raison. Aussi l’ambiance est-elle tendue lorsque les garçons rejoignent le camp de Pâques près de la Grande Chartreuse. Très vite, l’atmosphère se fait pesante : qui est ce moine fantomatique qui erre dans la montagne, accompagné d’un oiseau de proie agressif, et espionne les scouts ? Qu’est devenue la boussole d’Adrien, souvenir de son arrière-grand-père officier en Indochine ? Lancée en pleine nuit sur la piste du moine inquiétant, la patrouille est en danger. La solidarité l’emportera-t-elle et permettra-t-elle aux adolescents de se tirer du péril ?

Inutile de dire que vous connaissez déjà la réponse. C’est plein de bons sentiments, de situations supposées vécues, mais cela reste de la bédé et jamais des cases et des bulles ne remplaceront un texte construit pour rendre une tension psychologique.

SUF, hier, ce soir, demain matin (Artège, 46 p., 14,90 €), tel est le titre de l’album de Thomas Oswald et Francesco Rizzato. Petite précision, à l’intention de ceux qui n’ont pas pratiqué le scoutisme et ne décrypteraient pas ce sigle : c’est l’abrégé de Scouts unifiés de France, branche apparue en 1971, dans le contexte de démolition généralisée de l’époque, afin d’essayer de sauver ce qui pouvait l’être du mouvement.

En 2021, un grand rassemblement est organisé pour commémorer ce cinquantième anniversaire, réunissant toutes les branches, des louveteaux et jeannettes jusqu’aux guides aînées et routiers. Ce que les adolescents ne peuvent imaginer, c’est que le jeu de piste, cette année, sera extraordinaire : rien moins qu’embarquer à bord d’une machine à remonter le temps afin de retrouver l’esprit fondateur des SUF. Thomas Oswald a réussi le prodige, partant d’un pareil fil conducteur, de bâtir une intrigue à rebondissements pleine d’humour qui tient très bien la route. Les dessins de Rizzato sont drôles et gentils. L’album devrait trouver son public.

 

Paris tournée vers le ciel

Emblématique de Paris pour de nombreux touristes, la basilique du Sacré-Cœur fête cette année le cent cinquantenaire du vœu national qui devait aboutir à sa construction puis, en 1919, à sa consécration. Souvent tenue, à tort, pour un monument expiatoire des sacrilèges de la Commune, le sanctuaire fut voulu, en fait, avant l’épisode communard, à l’automne 1870, par deux beaux-frères unis par un catholicisme fervent, désolés autant des maux de la patrie envahie que de la prise de Rome et désireux de faire acte de réparation au Sacré Cœur pour les péchés de la France et du monde. Au-delà des querelles, le Sacré-Cœur, quelle que soit le regard que l’on porte sur son architecture ou les circonstances de sa construction, est d’abord aujourd’hui un lieu de prière et d’adoration perpétuelle et c’est cette dimension mystique qu’il convient de mettre en valeur, ce que fait, avec son talent habituel, le scénariste Jean-François Vivier, toujours parfaitement fidèle à la vérité historique. Les dessins d’Emmanuel Cerisier, trait clair et couleurs fraîches, illustrent bien le propos, même s’il faut déplorer le peu de ressemblance entre les vignettes représentant Thérèse Martin ou Charles de Foucauld et les originaux (Le Sacré Cœur de Montmartre, Artège, 50 p., 14,90 €).

Nuit du 19 juillet 1830, Paris, 140 rue du Bac, au séminaire des Filles de la Charité. Juste avant minuit, une novice, sœur Catherine Labouré, est réveillée par un enfant qui parle « comme l’homme le plus fort », en qui elle reconnaît son ange gardien. Il lui annonce que la Sainte Vierge l’attend à la chapelle. C’est la réalisation du grand désir de la jeune fille : voir enfin Notre-Dame qu’elle prit pour mère quinze ans plus tôt, lors du décès de sa maman. Trois fois, entre juillet et décembre 1830, Catherine verra Notre-Dame et recevra d’Elle une mission : faire frapper une médaille portant l’inscription : « Ô Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à Vous », inciter les foules à se rendre « au pied de cet autel » pour y demander des grâces. Très mal reçue par son directeur de conscience, le lazariste Aladel, sœur Catherine n’en démord pas. Très vite, les événements qu’elle annonçait et que l’on jugeait saugrenus adviennent. Force est de prêter foi à ses propos. Craignant de contrister la Sainte Vierge, le prêtre, avec l’appui de ses supérieurs et de l’archevêque de Paris, Mgr de Quelen, fait, en 1832, réaliser la médaille. Le choléra désole Paris. Presque aussitôt, les miracles les plus impossibles se multiplient, accréditant la réalité des visions.

Cet album (Arnaud Delalande et Salvo, La médaille miraculeuse, les apparitions de la rue du Bac, Plein Vent, 48 p., 14,90 €) n’est pas une vie de sainte Catherine Labouré mais une histoire de la médaille miraculeuse et la voyante, une fois passées les apparitions, est laissée de côté au profit des propagateurs de cette nouvelle dévotion, et des figures de ses grands dévots, tels Alphonse Ratisbonne et Maximilien Kolbe. Ce choix a le mérite de l’originalité et Arnaud Delalande a travaillé son scénario, fidèle aux faits.

Salvo a du talent. Cependant, son dessin réaliste peut choquer les plus jeunes, quand il montre sans fard la vieillesse, la maladie, les blessures, la violence, la guerre, l’agonie. Représenter l’ange gardien de Catherine les cheveux en pétard et le nez retroussé tranche sur les codes habituels. Il n’est pas certain que la jeune novice se serait fiée à un visiteur céleste se présentant ainsi. Enfin, et c’est curieux, eu égard au sérieux de la reconstitution historique, pourquoi revêtir les Filles de la Charité portant de nos jours la fameuse cornette quittée lors des réformes conciliaires ?

 

Aventures archéologiques

Antoine, Blaise, Agathe et Julia, élèves du lycée Albert Ier à Monaco, ont découvert un vieux livre faisant état d’un trésor caché sous le trophée d’Auguste à La Turbie. En fait, sur le site archéologique, le seul trésor qu’Antoine découvre est une monnaie romaine noircie. Comment imaginerait-il que cette pièce, consacrée à Jupiter après avoir été frappée par la foudre, transporte celui qui la touche dans une autre époque ? Le garçon se retrouve sous le règne d’Auguste, en Provence puis à Rome, sous les traits d’un jeune et héroïque légionnaire capable de séduire les plus farouches patriciennes. En possession de ce pouvoir fascinant, Antoine et ses amis, puis leur professeur d’histoire, mis dans la confidence, vont explorer l’Antiquité romaine.

Le bon vieux thème du voyage dans le temps n’a pas fini de servir, et permet, avec le concours des autorités de la Riviera et de Monaco, de s’initier à l’archéologie et au passé de la région. L’on regrettera néanmoins que le dessin de ce premier tome soit sans charme, la portée morale nulle, les jeunes héros paresseux, malhonnêtes, obsédés par leurs amourettes, et qu’une coquille, répétée de planche en planche, transforme l’impératrice Salonina en improbable Salomina (Bertorello, Delalande, Prolongeau, Talijancic, Ad Romam. 1, Le trophée d’Auguste, Le Rocher, 58 p., 15,90 €)

Blaise a voulu expérimenter à son tour les pouvoirs de la pièce magique. Il se retrouve à Fos-sur-Mer, Fossa Marianae, sous le règne d’Antonin le Pieux. Mais, si, pour les historiens, cette période est réputée paisible et heureuse, elle n’en compte pas moins quelques truands. C’est sur l’un d’eux que Blaise, devenu le jeune potier Blaesus, va tomber. Pour avoir découvert les procédés de baraterie d’un gros industriel local, qui a pris, après avoir récupéré les cargaisons, l’habitude de couler ses navires à l’entrée du port afin de toucher les assurances, le garçon est en grand danger, et avec lui, Prisca, la fiancée de Blaesius et les siens. La preuve de la malhonnêteté du puissant Tiberius gît-elle encore dans les eaux de la Méditerranée et faut-il regagner le XXIe siècle pour en apporter la preuve ? L’enquête sera d’autant plus difficile que les amis de Blaise se sont, quant à eux, retrouvés projetés à l’époque de Marius, à la veille de la bataille contre les Cimbres et les Teutons.

L’intrigue de ce second volume tient mieux la route que celle du premier, l’aide de Frédéric Allali qui a pris en charge les reconstitutions historiques illustrées et se révèle remarquable paysagiste améliore considérablement la qualité de l’album. Mais, quitte à faire semblant de parler latin, autant éviter de multiplier les erreurs de déclinaison et de mettre des pronoms féminins là où il faudrait un masculin (Allali, Bertorello, Espinosa, Stoffel, Ad Romam, les fosses de Marius, Le Rocher, 58 p., 15,90 €).

 

Histoire et de spirituelité au désert

Après avoir adapté en bande dessinée, avec talent, les romans de montagne de Roger Frison-Roche, Jean-François Vivier aborde le cycle saharien du même auteur. Soixante ans bientôt après la perte de l’Algérie française, rares sont ceux encore aptes à comprendre l’élan quasi mystique qui jeta plusieurs générations de jeunes gens, dégoûtés de la modernité, vers le Sahara, en quête d’absolu et de paix. Toute une littérature, dont Joseph Peyré, avec le mythique Escadron blanc, mais aussi le cinéma, magnifiaient ce rêve et cette quête. Est-il envisageable, les passions politiques s’apaisant et la modernité se faisant toujours plus pesante, de ranimer ce rêve du désert ? Est-ce souhaitable alors qu’à ce rêve se superpose souvent le mirage de la conversion à l’Islam de jeunes Occidentaux jamais christianisés ou victimes d’un message catholique dénaturé ? Quoiqu’il en soit, ce premier volume du roman saharien de Frison-Roche, (Jean-François Vivier et Beniamino Delvecchio, La piste oubliée, Le Rocher, 64 p., 14,90 €) est fidèle à la trame du livre : en 1928, le lieutenant Beaufort, Savoyard brisé par la mort de son épouse lors d’une course en montagne, mort dont il s’estime responsable, arrive à Tamanrasset. Il ne sait rien de ce pays mais a choisi une unité méhariste, dans l’espoir que l’immensité saharienne et ses périls le libéreront, d’une façon ou d’une autre, d’un remords obsédant. Chargé, officiellement, d’escorter un explorateur en quête de la mystérieuse route des Garamantes, que les caravanes de Salomon auraient empruntée jusqu’au cœur de l’Afrique, officieusement de retrouver un Bédouin assassin, Beaufort s’enfonce dans le Sahara. Très vite, embûches humaines et traîtrises de la nature transforment l’expédition en cauchemar.

Dommage que Delvecchio, s’il rend à merveille couleurs et paysages, soit incapable de dessiner un chameau ou un homme qui ressemble à quelque chose. Personnages tassés, disproportionnés, animaux improbables nuisent à un récit qui repose pour l’essentiel sur l’illustration …

Tout le monde a entendu parler des Pères du désert et de leurs apophtegmes mais rares sont ceux qui les ont lus, peut-être parce que ces trésors de la sagesse chrétienne antique apparaissent souvent décalés, incompréhensibles, impossibles à appliquer dans notre vie moderne. Camille de Prévaux a décidé de mettre à la portée de tous, en bande dessinée, quelques traits des grandes figures de la Thébaïde ou du désert de Nitrie. Voici donc Antoine l’Égyptien, celui des tentations, abba Agathon le silencieux qui s’estime trop bavard, le jeune abba Isidore, plein de la bonne volonté et de l’inexpérience des débutants, Sérapion, qui n’a pas encore appris le secret de l’humilité, Longin le thaumaturge et Macaire, un géant de prière, abba Moïse et abba Jean Colobos, mais aussi leur consœur méconnue, Amma Synclétique, plus homme que les moines, selon ses propres mots. Face aux attaques du démon, aux épreuves, tous offrent par leur exemple une voie de sagesse, de charité, de pardon, de foi extrapolable aux situations quotidiennes. Maîtres de prière et de persévérance, les Pères du désert ont encore quelque chose à nous enseigner. L’on peut aimer ou non les dessins, humoristiques de Jean Trolley. Reste une leçon utile et plaisante (Camille de Prévaux et Jean Trolley, La sagesse des Pères du désert, Maximes et autres pépites spirituelles illustrées, Artège, 130 p., 14,90 €).

 

 

 

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