Bretagne et Bretons à toutes les sauces

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Bretagne et Bretons à toutes les sauces

Les livres ne sont-ils pas le meilleur moyen de transport ? Cette sélection littéraire proposée par Anne Bernet nous emmène voir du pays jusqu'en Bretagne avec de quoi régaler les papilles et les yeux et réjouir les amateur d'Histoire autant que d'histoires.

 

Un an de confinement aura convaincu nombre de Parisiens de la nécessité urgente de quitter la capitale et ce qu’elle est devenue. L’exode vers la province, le retour aux racines familiales risquent d’être durables. Parmi leurs destinations privilégiées, la Bretagne vient en bonne place, ce qui, d’ailleurs, ne ravit pas fatalement les Bretons. Mais qu’a donc la péninsule armoricaine pour tant séduire les « bobos ruraux » qui n’imaginent peut-être pas bien à quoi ressemble leur villégiature estivale en hiver ?

Sous la pluie, le paradis

 

Eh bien, incontestablement, disons-le, la Bretagne est magnifique, même pendant les mois « noir et très noir » de novembre et décembre.  Le photographe brestois Jean-Yves Guillaume aura d’ailleurs tôt fait de vous en convaincre avec un admirable album, Bretagne (Ouest-France, 250 p., 35 €), qui tranche sur la production commune. Guillaume possède un talent particulier pour révéler, à travers des clichés qui sont autant d’œuvres d’art que l’on aimerait avoir chez soi, les splendeurs cachées ou ignorées de sa terre. De l’Armor à l’Arcoat, il repère le détail qui échappe à l’œil peu exercé, transforme en trésor mirifique et flamboyant un rocher humide couvert d’algues et de lichens qui miroite au soleil sur la plage, fait d’un voile de brume sur le bocage automnal la trace magique du passage de la fée Viviane ; un effet de lumière sur les Monts d’Arrée, une clairière perdue en Brocéliande, semblent prêts à révéler d’insondables mystères et les villes, caressées par son objectif, paraissent surgir d’un passé immémorial.

L’on est très loin de l’album banal pour touriste pressé. Ici, tout est poésie, art, incitation au rêve. Un pur moment de bonheur est garanti à tous ceux, et d’abord aux Bretons amoureux de leur terre, qui feuilletteront ce livre saisissant au format italien. Les textes sont de Daniel Cario.

Délices bretons

Seconde raison d’aimer la Bretagne : l’on y mange bien, voire très bien. Ce ne sont d’ailleurs pas les livres de cuisine bretonne qui manquent, depuis les grands classiques qui tournent à l’ouvrage savant et quasi ethnographique jusqu’aux somptueux albums des grands chefs qui cuisinent des produits de luxe inabordables en passant par toute une déclinaison de plats de saisons ou de thèmes variés.

Le livre de Françoise Fenneteau, Recettes de Bretagne (Coop Breizh, 120 p., 21 €), propose, à l’intention du grand public, une sélection, le plus souvent bon marché, de plats typiques pour cuisiner tous les jours simplement et vite. Vous y trouverez des sardines marinées et des rillettes de poisson, de la matelote d’anguille, de la blanquette de cabillaud, des morgats (calamars) au lambig, du boudin aux pommes, du civet de porc et des saucisses à la bretonne, de la cotriade et du kig ha farz, du lapin au cidre et des pommes de terre au lard, de la tarte aux oignons et du poulet à la bretonne, des papillotes de filet de poisson et des pains de légumes. Pour les repas de fêtes, vous oserez langoustines, homard, coquilles Saint-Jacques, bar au beurre blanc ou en croûte de sel, chapon de Janzé, praires farcies, lotte à l’ail, gigot d’agneau aux cocos de Paimpol… Et, parce qu’il faut des lichouzes pour finir dignement un repas, crêpes, far aux pommes ou aux pruneaux, quatre-quarts, kouign amman, galettes bretonnes et pain doux. Bon appétit !

Ces plats traditionnels risquent de sembler un peu lourds à nos néo-Bretons débarqués des restaurants parisiens branchés ? Qu’ils se rassurent ! La cuisine vegan et l’écologie font leur chemin dans les mœurs et dans les assiettes, même en Bretagne. C’est une mode. Il faut désormais exclure toujours davantage les protéines animales de notre alimentation, puis manger local et de saison. Au vrai, c’était ce que faisait, par nécessité, l’humanité depuis la nuit des temps. Y revenir, ne serait-ce qu’en partie n’est donc pas fatalement mauvais. C’est qu’on essaye de nous l’imposer, au détriment de ceux qui apprécient le steak frites ou les fruits exotiques, qui finit par agacer.

Maud Vatinel surfe, avec La Bretagne végétale ; recettes aux légumes et aux fruits (Ouest-France, 155 p., 15,90 €) sur ce courant tendance et propose des recettes à bases de fruits et légumes adaptés aux productions bretonnes. Il est beaucoup question d’algues alimentaires - et elle a raison car c’est sain et délicieux - de sarrasin, une petite graine qui a le vent en poupe, de soupes, salades, « bols » qui se veulent des repas complets végétariens, des mariages inattendus de produits venus d’ailleurs, - shitakés, patates douces, quinoa - avec des produits du terroir, de compositions sucrées salées imprévues, de desserts revisités. Si certaines recettes laissent, à tort peut-être, dubitatifs, d’autres fournissent de plaisantes alternatives à tous ceux qui se lamentent, pendant le carême ou le vendredi, de ne savoir quoi manger. Alors, pourquoi ne pas essayer un taboulé à la dulse et aux herbes fraîches, une salade de nectarines au miso et cocos de Paimpol, un porridge salé de potimarron et mimolette, une tarte Tatin aux oignons de Roscoff et noix de pécan, une salade de pastèque, feta et fruits rouges, une salade printanière en vinaigrette de sureau, une salade sucrée salée aux asperges, fraises de Plougastel et quinoa, une omelette aux orties, une tartine au carpaccio de melon citronnée et miel, une pizza aux figues, chèvre frais et noix, une mozarrella bretonne aux abricots rôtis, romarin et pesto de pistache, une tarte épicée aux coings ? De quoi étonner, ravir aussi, vos papilles et celles de vos hôtes.

Mystères et aventures 

Splendeur des paysages, merveilles de la gastronomie, richesses inépuisables du patrimoine … La Bretagne, c’est tout cela, et le romancier allemand qui se cache sous le pseudonyme de Jean-Luc Bannalec et a fait fortune outre-Rhin avec les enquêtes bretonnes du commissaire Dupin, a parfaitement saisi ce subtil mélange. En vérité, je m’attendais un peu au pire : je me suis trompée et la première aventure de Dupin que j’ai lue, la huitième de la série en fait, Enquête troublante à Concarneau (Presses de la Cité, 340 p., 21 €), est l’efficace réussite d’un auteur qui a beaucoup de métier.

Devenu la coqueluche des journalistes, le commissaire Dupin a refusé de regagner la PJ parisienne, préférant, malgré ses succès, les agréments d’une Bretagne qui l’a adopté. Installé à Concarneau, il apprécie autant les charmes de la ville close que le farniente sur les plages alors que revient la belle saison. Profitant des ponts du mois de mai, son équipe s’est dispersée et lui-même attend, sans grand enthousiasme, ses beaux-parents … C’était compter sans la mort, plus que suspecte, d’un médecin retrouvé défenestré. Mécène, collectionneur de tableaux, héritier d’une longue et richissime lignée de praticiens et d’hommes d’affaires, deux spécialités qu’il savait conjuguer, le docteur Chaboseau n’avait aucune raison de se suicider. Les premières investigations concluent au meurtre. Mais qui pouvait en vouloir au cardiologue tenu pour un bienfaiteur de la communauté ? Ses innombrables investissements, ses succès financiers lui avaient-ils valu des ennemis, ou ses affaires étaient-elles moins nettes qu’il y semblait ?

Bannalec entraîne son lecteur sur les remparts et sur le port, le fait entrer dans tous les restaurants de la ville, offre une visite des conserveries de poissons et des chantiers navals, des spots de surf et des galeries d’art. On ne sait plus, parfois, si l’on est au cœur d’une intrigue policière ou si l’on feuillette un guide touristique, mais force est d’admettre que cela marche. Avant le COVID, ces bouquins attiraient tant de vacanciers allemands en Bretagne qu’ils avaient valu à leur auteur le titre de « mécène ». Ce temps n’est plus … Il reviendra peut-être. En attendant, ne boudez pas votre plaisir et lisez Bannalec.

Suspense à la sauce bretonne

La Bretagne, ce sont aussi ses traditions, ses légendes, ses racines celtiques qui se perdent dans la nuit des temps et tout cela peut, bien assaisonné, aboutir à un redoutable polar qui vous empêchera de dormir et que vous ne lâcherez pas avant la dernière ligne. Avec Massacre à la troménie (Coop Breizh, 382 p., 21 €), Jacques Coget signe un chef d’œuvre du genre.

Comme chaque mois de septembre depuis son veuvage, le commissaire Gerbert, as de la PJ parisienne, passe des vacances méritées chez sa tante Léocadie à Douarnenez. Pourquoi faut-il que cette pause délicieuse, faite de ballades enchanteresses et de festins, soit troublée par l’irruption d’un gendarme de Locronan en quête d’un avis compétent : à quatre jours d’intervalle, deux cadavres atrocement mutilés et impossibles à identifier ont été retrouvés saignés et vidés comme des cochons sur des stations de la grande troménie. À leurs pieds, d’étranges objets dont la symbolique échappe aux pandores … Gerbert éconduit aimablement son visiteur, mais, lorsque d’autres morts viennent ensanglanter le parcours de l’antique procession, la curiosité professionnelle prend le dessus : existe-t-il un lien entre les cérémonies en l’honneur de saint Ronan et les victimes ? Que signifient les indices déposés près d’elles ? Quand un érudit local lui parle d’une antique gwerz recueillie par Hersart de La Villemarqué, texte inaugural du Barzaz Breizh, « les Séries » ou « vêpres des grenouilles », l’inquiétude gagne pour de bon le flic  car il existe douze séries, comme il existe douze stations à la troménie. Le massacre n’est pas près de s’arrêter, sauf si Gerbert et son équipe se décident à mettre le nez dans cette histoire de fous.

Rares sont les romans policiers d’une pareille efficacité et d’une semblable maîtrise. Parfaite connaissance du contexte, hommage à la Bretagne et ses mythes, intrigue juste assez sanglante et terrifiante, rebondissements, personnages remarquablement campés, font que l’on dévore ce pavé, avec le regret de toucher au dénouement. Une très grande réussite qui fait espérer une longue série des aventures du commissaire Gerbert.

L'Histoire dans les histoires

La Bretagne, enfin, c’est aussi une histoire, tragique, oubliée, méconnue, occultée parfois, telle celle des régiments bretons de la Grande Guerre, qui furent à l’occasion traités comme de la chair à canon et envoyés au casse pipe, voire à la boucherie, sans ménagement. Au printemps 1915, les deux journées d’assaut sur Tahure coûtèrent, pour une avancée minimale, 184 000 tués, blessés, mutilés ou disparus à la France. Détail de peu d’importance : on avait fait donner les régiments bretons  … Cela, quelques-uns s’en souviennent. L’on sait moins qu’à l’arrière des lignes, l’armée déployait des brigades de gendarmerie venues des mêmes régions que les hommes, ce qui était censé faciliter les relations

Mars 1915 : mal noté de sa hiérarchie en raison d’un esprit mordant et d’une tendance fâcheuse à vouloir penser tout seul, le lieutenant Léon Cognard quitte sa brigade de gendarmerie morbihannaise pour les secondes lignes du front de Picardie. La place est peu enviable. Si les gendarmes, « les Immortels » comme les surnomment les troufions, écho d’une plaisanterie datant des guerres de l’Empire, ont, c’est bien connu, peu de pertes au feu car ils n’y montent jamais, le rôle détesté de la prévôté est de ramener au combat les gars qui craquent, traquer les déserteurs vrais ou supposés, et, dans les périodes d’accalmie, maintenir l’ordre parmi des troupes qui se sentent en droit de profiter du peu de vie qui leur reste. Insultés, moqués, détestés, mais planqués, les pandores sont les souffre-douleur de l’armée française. Et cela ne plait pas au lieutenant Cognard, ancien de la Sûreté qui mérite mieux que cela.

Alors qu’il commence à mourir d’ennui, l’arrivée inopinée de la veuve du capitaine Le Corre à Albert le plonge dans la perplexité : la jeune femme, très exaltée, remet en cause la version officielle de la mort de son époux et soutient que celui-ci a été assassiné. Une version qui semblerait peu crédible à Cognard si, quelques semaines plus tard, un jeune soldat de la section de feu le capitaine Le Corre n’était retrouvé « suicidé » dans des circonstances plus que troubles. Tout le régiment, du colonel au dernier tringlot, serait-il complice de ces décès suspects et pourquoi? Cognard décide d’enquêter.

Mauvaise idée : la Grande Muette déteste que l’on fouille son linge sale et les circonstances, après tout, pourraient justifier la suppression de quelques brebis galeuses …

Grand prix de la Gendarmerie, Place aux Immortels (Plon, 380 p., 23 €) de Patrice Quélard, roman historique et policier, s’appuie sur une solide documentation. L’intrigue tient la route, les personnages sont bien campés, attachants, y compris Greffier le Chat et Rossinante le hongre du capitaine, mais pourquoi faut-il que le salaud soit Camelot du Roi et petit-fils de chouans, comme si, pour une certaine gauche bien pensante, il fallait s’en tenir aux vieux clichés ? Si les gendarmes tués au combat ne furent pas légion, l’Action française perdit en 14-18 la moitié de ses cadres, ce qui devrait lui valoir quand même un peu de respect …

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