Homélie de Mgr Rey pour la messe de l'Assomption
à Cotignac

Rédigé par Mgr Rey le dans Religion

Homélie de Mgr Rey pour la messe de l'Assomption <br>à Cotignac

Ce dimanche 15 août Mgr Rey, évêque du diocèse de Fréjus-Toulon, célébrait la messe de l'Assomption au sanctuaire Notre-Dame de Grâces à Cotignac dans le Var. Il cloturait du même coup la Grande Marche de Saint Joseph, un pèlerinage entamé le 7 juin, au Sacré-Coeur de Montmartre. La messe était rediffusée sur la chaine de télévision C8. Mgr Rey nous autorise à publier le texte de son homélie. 
 

En ce dimanche où l’Eglise célèbre l’Assomption de la Vierge Marie, chers pèlerins, nous voici rassemblés en ce sanctuaire de Notre-Dame de Grâces, lieu d’apparition de La Vierge en 1519 à un pieux bûcheron, Jean de la Baume.

Au cœur de la Provence, ce lieu est très lié à l’histoire de la France. En 1637, le frère Fiacre, religieux augustin effectuera un pèlerinage à N-D de Grâces, accompagné de beaucoup de prières dans tout le Royaume. Il intercéda auprès de la Vierge pour que le roi Louis XIII et son épouse Anne d’Autriche, après plus de 20 ans de mariage, obtiennent une descendance. Sa prière sera exaucée. Ainsi naîtra quelque temps après, Louis XIV. Celui-ci, en compagnie de sa mère, se rendra plus tard à Cotignac pour rendre grâce de sa naissance providentielle. Louis XIII fera officiellement consacrer la France à Notre-Dame de l’Assomption en 1638.

Cotignac souligne le lien profond qui existe entre la France et la Vierge Marie, et plus particulièrement en ce jour où la Mère de Dieu est vénérée par l’Eglise comme la patronne principale de la France.

Un antique adage proclamait d’ailleurs « Regnum Galliae, Regnum Mariae »« royaume de France, royaume de Marie ». La multitude de cathédrales, églises, chapelles, oratoires et sanctuaires dédiés à Notre Dame et qui drapent notre pays, attestent de son patronage.

Chaque peuple, comme chaque personne ou chaque famille est aimée de Dieu d’un amour unique qui correspond à sa vocation particulière, selon son histoire, selon son patrimoine spécifique, sa physionomie singulière… c’est ce que rappelle le catéchisme de l’Eglise catholique. « Une fois l’unité du genre humain morcelée par le péché, Dieu cherche à sauver l’humanité en passant par chacune des entités qui la composent » (n° 36).

En 1980 au Bourget, Jean-Paul II lors de sa visite apostolique en France, interpellait notre pays : « France, fille aînée de l’Eglise et qui a engendré tant de saints, France es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » Le saint pape faisait alors référence à cet événement datant de 496, le baptême de Clovis qui donnera le nom de France à notre pays : « Dans le baptême mémorable de Clovis, la France, disait le pape Léon XIII, a été comme baptisée ».

« France, qu’as-tu fait de ton baptême ? » Cette interpellation s’adresse non seulement à notre nation, mais aussi à chaque baptisé, héritier de l’histoire spirituelle de notre patrie. « Qu’as-tu fait de ton propre baptême ?  Qu’as-tu fait du baptême de la France ? »

 

Chacun de nous, citoyen de ce beau pays, est responsable de la croissance ou de la stérilisation de « la semence divine », qui vient féconder notre nation et qui est le terreau de sa cohésion sociale. A l’heure où règnent, soit l’individualisme narcissique, avec l’atomisation de nos modes de vie, soit les communautarismes affinitaires qui fonctionnent en ghettos, on assiste à une fragmentation de notre pays (archipel français). Un morcellement qui peut conduire à une progressive désintégration du corps social. Il y a urgence à retrouver notre unité, à « faire nation ». Ce défi de l’unité ne peut être relevé par des consensus précaires, des slogans et commodats politiques, sans cesse renégociés au gré des majorités parlementaires successives, mais seulement en retrouvant les racines chrétiennes de notre pays, en retrouvant la sève, la source nourricière de son histoire sainte. Bref, en revenant à « l’âme de la France », à son ciment chrétien, à son baptême, fondement de la communion.

Le mot « nation » (nacere en latin) signifie étymologiquement « naître ». Il n’y a pas de nation sans engendrement à partir d’une mémoire et d’un terroir, à partir d’un lieu qui fait lien et qui fait récit. La vocation d’un peuple se comprend ainsi à partir de son histoire et de sa géographie.

La France a traversé au cours des siècles invasions, guerres, divisions intestines, tensions politiques et idéologiques qui l’ont ensanglanté. Et pourtant, depuis 1500 ans, la France connue pour son individualisme, sa suffisance, son esprit critique et réfractaire, est le pays dont l’unité nationale a été la plus durable malgré sa diversité démographique. 

Face à une mentalité disruptive qui renie l’histoire, programme l’obsolescence, revendique le déracinement continu, le message de Cotignac, celui de Joseph et de Marie qui y sont vénérés, actualise le mystère de Nazareth. Le témoignage de l’Incarnation. Le rappel que la qualité de l’être prévaut sur l’agilité du faire ; le rappel que le respect de la vie et de la famille constitue la base anthropologique de la société et le premier repère éthique et éducatif du vivre ensemble, de la solidarité et de la justice dans la société. La mission rédemptrice du Christ commence à Nazareth. La nation également se construit et se reconstruit à partir de la famille. Premier lieu d’édification de l’humain, d’enracinement, de socialisation, mais aussi de sanctification du quotidien. Premier lieu de transmission de la foi par le baptême. Avec l’Incarnation, on ne peut séparer la famille de la nation.

La devise républicaine valorise le mot « fraternité ». Ce mot d’origine chrétienne (adolphein en grec) participe du vocabulaire familial. Il souligne qu’il n’y a pas de communion à l’échelle de la nation, si cette communion ne prend pas pour base, pour modèle et échelle la famille. Mais qui dit « fraternité », dit « paternité » qui la constitue. Paternité qui a donné le mot « patrie ». C’est en Dieu et à partir de Dieu de qui « toute paternité, révélée par le Christ, tire son nom », qu’une authentique communion fraternelle et spirituelle peut se déployer, une commune intégrative des différences. Précisément, la religion (religare) est ce qui relie à partir d’une transcendance commune.

 

Un autre enjeu de la vocation chrétienne de notre pays est non seulement celui de son unité interne, aujourd’hui mise à mal, mais aussi celui de l’universel. « Le temps des nations est provisoire, rappelle le Catéchisme de l’Eglise Catholique (n° 58). « Il durera jusqu’à la proclamation universelle de l’Evangile, lors du retour glorieux du Christ. Devant Lui, seront alors rassemblées toutes les nations » (CEC n° 1038). « Allez, de toutes les nations, faites des disciples et baptisez-les au nom du Père, du Fils et du St Esprit », proclame Jésus ressuscité au terme de l’Evangile.

Une double tentation traverse notre monde. D’abord le nationalisme, repli identitaire sur soi, tentation orgueilleuse de la Tour de Babel qui à la fois se protège et prétend s’élever toute seule jusqu’aux cieux. Et d’autre part, le mondialisme qui revendique l’uniformisation, la photocopie et la massification, qui gomme les frontières et écrase les diversités, renie la vocation spécifique de chaque peuple. On voudrait ériger un paradigme unique, celui du marché, de la santé, de l’environnement ou de la technoscience. Imposer un formatage, voire un « flicage » hygiénique et écologique. Un pouvoir technocratique mondial et de contrôle sociétal cherche à se mettre en place. Une nouvelle forme de totalitarisme (nouveau César) pour prendre la place de Dieu avec le projet de reconstruire une humanité nouvelle.

Ainsi « Le peuple se meurt faute de vision », dit le Livre des Proverbes. Et sans vision, la gouvernance devient du management. Pour l’Eglise, cette vision s’énonce ainsi : Dieu seul veut faire de nous et de toutes les nations un seul peuple. Un peuple que Dieu s’est acquis par la victoire pascale du Christ. Mais pour y parvenir, le Seigneur passe par la culture et le patrimoine de chaque nation, avec son génie propre, afin d’instaurer une communion universelle qui soit symphonique.

Dans l’histoire du monde, la France a joué un rôle éminent dans cette approche universelle, en agrégeant en une unité politique, avec un pouvoir étatique assumé, un pays très diversifié. A ce titre, Jean-Paul II conférait à notre pays le titre élogieux « d’éducatrice des peuples ». St Jean XXIII résumait dans une formule cette tension vers l’universel, inhérente à notre culture et à notre histoire. « L’Italie, c’est saint Pierre. La France, c’est saint Paul ». Formule qui paraît aujourd’hui quelque peu anachronique et déclassée dans un contexte où, désormais, la France pèse démographiquement, économiquement et culturellement si peu dans le concert des nations.

Pourtant le mystère d’Israël atteste, dans l’histoire universelle du salut, qu’une vocation particulière, fut-elle minoritaire, fait signe pour tous et continue de délivrer un message qui excède sa taille, dans la mesure où elle reste fidèle à l’appel de Dieu sur elle. Rappelons-nous un principe physique : plus la matière est dense, plus elle rayonne.

Au cours de l’histoire, la France a assumé cette tension vers l’universel, à travers son engagement missionnaire. La foultitude des saints et des congrégations missionnaires issues de la France et qui ont porté l’Evangile vers les terres lointaines, en témoigne. « La France exerce la magistrature de l’universel » disait Saint Paul VI.

 

Par ailleurs, la pensée philosophique humaniste jaillie dans l’histoire de la France, a contribué à penser l’universel à partir de la considération de l’humain comme base de toute civilisation et en donnant une place éminente à la raison en quête d’une vérité. Vérité qui, à la fois honore la pensée, offre un sens partagé et permet le dialogue. Une vérité à la fois nous transcende et nous rassemble et qui pour nous, a le visage du Christ : « Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie », dira-t-il aux siens.

Il est une troisième dimension dans la vocation de la France, dont elle doit se ressaisir et dont elle est appelée à témoigner. Il s’agit de la « liberté ». Ce terme qui figure lui aussi dans la devise républicaine, s’origine à partir du peuple des « francs » c’est-à-dire des « affranchis » par rapport au droit du sang ou du droit du sol ; ces populations qui vivaient libres sur les marches des grandes hordes germaniques.

Pour nous chrétiens, le mot « liberté » est lié à Dieu qui nous a créés libres par amour et pour l’amour. Dieu, dans le Christ, nous a libérés de l’esclavage du péché et de la mort. Pour l’Eglise, le mot liberté constitue un droit mais aussi un devoir, un devoir civique et une responsabilité éthique, au service du prochain et du bien commun. La liberté ne peut être absolutisée, comme une fin en soi. Sinon, l’émancipation pourrait conduire à l’asservissement et à l’écrasement du prochain quand il est fragile et démuni. La liberté peut être dévoyée. Rien ne peut justifier la liberté quand elle accomplit le mal au gré de ses rêves prométhéens et de ses caprices.

La foi est le garant et le socle de la vraie liberté, car celle-ci ne se trouve qu’en Dieu. Dieu est libre de tout, sauf d’aimer. Sa liberté est définie par sa charité, charité qui pour qui, pour nous, a le visage de Dieu et qui réclame le respect pour chacun.

Chers frères et sœurs, l’Evangile est un miroir qui, peu à peu, révèle à chacun et à chaque nation son visage propre et lui indique sa mission dans l’histoire. En ce jour où nous célébrons la Vierge élevée corps et âme dans la gloire du Ciel auprès de son Fils bien aimé (deux cœur unis l’un à l’autre dans l’amour), nous prions Celle qui est patronne principale de la France, d’intercéder auprès du Christ pour que la France retrouve sa vocation de « fille aînée de l’Eglise », de « colonne de l’Eglise » (selon l’expression de Léon XIII), en portant ce triple souci : d’abord d’unité, une communion dont l’Eglise est le sacrement, ensuite d’universalité, pour témoigner au monde le message de salut au-delà de nos frontières pour rejoindre les périphéries du monde (pape François), enfin de liberté : « la Vérité vous rendra libres » dit Jésus. La vraie liberté, fruit de l’Esprit-Saint, éclot en choisissant Dieu.

 

« Une nation n’est pas ce qu’elle pense d’elle-même dans le temps, mais ce que Dieu pense d’elle dans l’éternité », écrivait Soloviev. La France, « fille aînée de l’Eglise » parce qu’antécédente n’a pas à se prévaloir d’une qualité supérieure aux autres nations et de ramener les peuples vers elle, mais en vertu de son appel, elle se doit d’œuvrer à ce que tous les peuples puissent appartenir à l’unique peuple de Dieu. Le monde attend son témoignage prophétique et missionnaire.

« France, qu’as-tu fait de ton baptême ? » Fille aînée, souvent enfant prodigue, notre nation est appelée à réassumer sa vocation première, à se ressaisir des fondamentaux chrétiens qui l’expliquent et à partir desquels peut refleurir l’espérance, pour elle-même et pour le monde. 

+ Dominique Rey

Cotignac, 15 août 2021

 

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