Notre quinzaine : La victoire de saint Augustin

Rédigé par Philippe Maxence le dans Éditorial

Notre quinzaine : La victoire de saint Augustin

À la fin d’une période estivale qui n’a pas manqué d’informations décourageantes, une bonne nouvelle. Elle concerne l’un des plus grands théologiens de l’Église et démontre par l’exemple que rien n’est jamais perdu. On le sait : une fois converti, saint Augustin a servi l’Église et bâti une œuvre théologique et spirituelle d’une immense portée. Rien de moins que « l’irruption d’une pensée souveraine, écrit Michel De Jaeghere, qui n’allait pas se contenter de réfuter les arguments des païens. Qui disqualifierait pour jamais leur vision tout utilitaire de la religion pour imposer la distinction de l’ordre de la nature et celui de la grâce »?(1).

La défaite des Vandales

Mais en 430, Augustin, évêque d’Hippone, meurt lors du siège de la ville par les Vandales. Ces derniers ne la prendront pas immédiatement mais la pilleront et la détruiront lorsqu’elle sera abandonnée par ses habitants en juillet-août 431. L’œuvre d’Augustin aurait pu disparaître en fumée. Elle a survécu et traversé les siècles. Et l’incroyable ou du moins l’inattendu arrive. En 1990, François Dolbeau a découvert dans un manuscrit du XVe siècle des sermons d’Augustin inconnus ou jusqu’ici incomplets. Une première série de ces textes, traduits en français, a paru voici quelques mois dans la collection des œuvres de saint Augustin publiée par l’Institut d’Études augustiniennes, permettant ainsi au plus grand nombre d’y accéder (2).

À l’exception d’une tribune libre de Stéphane Ratti dans Le Figaro, la grande presse ne semble pourtant pas s’être emparée de cet événement : l’édition scientifique (latin-français, introduction et notes) de sermons inédits d’un géant de la pensée chrétienne. Une édition qui renvoie la victoire des Vandales dans les oubliettes de l’Histoire et qui montre, notamment, qu’Augustin remporte la partie sur les mauvaises nouvelles et autres défaites. D’ailleurs, des milliers de religieux vivent aujourd’hui encore de la Règle de l’évêque d’Hippone. Dans d’autres familles spirituelles, son œuvre continue à irriguer une vie religieuse, à travers les lectures du bréviaire, la méditation ou comme source d’inspiration.

L’Histoire n’est pas écrite d’avance

Le fiasco américain en Afghanistan interroge et inquiète. Principalement les Européens qui en subissent les conséquences, notamment un afflux de nouveaux réfugiés dont certains, on le sait déjà, appartiennent à l’État islamique. Après les Britanniques et les Soviétiques, les Américains ont expérimenté l’impossibilité de contrôler ce pays et d’y imposer leur vision du monde. Dans un entretien accordé naguère au Québécois Jean Renaud, le philosophe hongrois Thomas Molnar (dont nous célébrons cette année le centenaire de la naissance) résumait cette conception en quelques mots : « la puissance politique et économique des États-Unis conduit au globalisme et à la domination mondiale, sous l’effet d’une technologie et d’une idéologie cherchant l’unification de la planète » (3).

Est-ce là la vision occidentale ? Pour la philosophe Chantal Delsol (Le Figaro, 30 août 2021), la défaite américaine en Afghanistan signifie effectivement l’échec de l’universalisme occidental.

Que ce soit vis-à-vis d’autres cultures ou au sein même du monde occidental, il conviendrait toutefois de s’interroger plus avant sur la nature exacte de cet universalisme qui a échoué. C’est celui des droits de l’homme, répond à raison Chantal Delsol, non sans souligner qu’il « s’enracine directement, pour commencer, dans l’universalisme chrétien ». Mais si le christianisme en constitue certainement le terreau, l’universalisme moderne n’a eu de cesse de s’en émanciper, au besoin par la violence, au point d’en offrir aujourd’hui une version totalement différente. Là où le catholicisme, derrière Aristote, était parvenu à résoudre la tension entre l’universel et le particulier, l’idéologie moderne balaie tout véritable enracinement au nom d’un messianisme sécularisé dont les États-Unis forment le bras armé. Rêve d’empire universel où la démocratie remplace la religion et où le capitalisme libéral structure les comportements.

La petite fille Espérance

Au risque d’être un tantinet provocateur, et sans appeler à l’utilisation des mêmes moyens, les talibans ont finalement démontré en vingt ans que la fin de l’histoire postulée par Francis Fukuyama (la suprématie de la démocratie libérale et de l’économie de marché) n’avait rien d’une évidence. Aux catholiques d’en prendre conscience en commençant par se réapproprier leur héritage, en compagnie de la petite Espérance si chère à Péguy.         

 

1. Michel De Jaeghere, Les Derniers Jours, Les Belles Lettres, 656 p., 26,90 €.

2. Saint Augustin, Sermons Dolbeau, 1-10, Institut d’Études augustiniennes, 550 p., 55 €.

3. Thomas Molnar, Du mal moderne, symptômes et antidotes, cinq entretiens avec Jean Renaud, Éditions du Beffroi, 182 p., épuisé. Lire au sujet de Molnar le bel hommage de Miguel Ayuso dans Catholica de cet été (n° 152).

Réseaux sociaux