Au quotidien n°242 : Les États-Unis se sont déshonorés

Rédigé par la rédaction le dans Politique/Société

Au quotidien n°242 : Les États-Unis se sont déshonorés

Avec la rentrée, « Au quotidien » reprend sa parution quotidienne du lundi au vendredi, en proposant un regard autre puisé dans la presse. Dans le Figaro (06-09-2021) Jacques Julliard consacre sa longue chronique au retrait américain d’Afghanistan, estimant que les États-Unis se sont déshonorés. Un mot fort sous la plume d’un chroniqueur habituellement modéré.

 

les États-Unis n’ont pas été vaincus à Kaboul, puisqu’ils n’ont pas combattu. Ils se sont seulement déshonorés.

La France est la dernière à pouvoir le leur reprocher, puisqu’elle fit de même en 1962, quand le général de Gaulle abandonna les harkis à la vindicte du FLN. Combien moururent, victimes de torture et de lynchage, analogues à ce qui est promis aux collaborateurs afghans des Occidentaux, malgré les bonnes paroles des talibans ? Par milliers, par dizaines de milliers sans doute.

Sous-lieutenant en Algérie, de longue date partisan de son indépendance, j’ai vu les harkis, les chefs de village que nous avions entraînés dans une guerre sans issue, s’accrocher aux camions de l’armée française, comme aujourd’hui les Afghans aux avions de l’US Air Force. Je n’oublierai jamais le regard de ces malheureux.

Oui, malheur à qui fait confiance aux Occidentaux. Sur un plan général, il y a même pis. Nous avons, en tentant de l’apporter à la pointe de nos fusils, compromis la cause de la liberté dans une grande partie du monde, qui n’est pas la nôtre. Il y a plus de deux siècles déjà que Napoléon Bonaparte prétendit apporter par la guerre les idéaux et les institutions de la Révolution française au reste de l’Europe. Le moins que l’on puisse dire est que le résultat fut loin d’être concluant : on ne libère pas les peuples par procuration.

Au-delà de la deuxième conquête de Kaboul par ces étranges étudiants en théologie, le grand vainqueur de cette « malaventure » américaine est la Chine, et avec elle le totalitarisme, qui peut désormais soutenir qu’il menace beaucoup moins la paix et la liberté des autres que l’Occident quand il se donne pour tâche d’exporter sa démocratie. Quand on entreprend une action symboliquement aussi risquée que l’intervention des Américains et de l’Otan en Afghanistan, il faut à tout prix gagner, sous peine de perdre beaucoup plus que ce que l’on a engagé dans l’affaire. Faut-il en outre rappeler que l’Otan est l’organisation de l’Atlantique Nord. Que vient faire l’Atlantique Nord en plein milieu de l’Asie ?

Au lendemain de la chute de Kaboul et de l’effroyable chaos dont son aéroport a été le théâtre, c’est en effet la crédibilité américaine qui est gravement entamée dans le monde entier. Antony Blinken, le sympathique Secrétaire d’État, a prétendu que cette évacuation en catastrophe est tout de même moins grave que celle de Saïgon en 1975. Erreur : elle est plus grave, car c’est la deuxième fois que les Américains manquent à leur parole, et même la troisième, si l’on y ajoute entre-temps la dérobade de Barack Obama, le non moins sympathique président, qui après avoir prévenu que le recours à la guerre chimique au Proche-Orient était la ligne rouge à ne pas franchir, resta l’arme au pied quand la Syrie de Bachar el-Assad utilisa bel et bien en 2013 les gaz contre les populations civiles. Décidément, la parole américaine ne vaut pas grand-chose. Qu’est devenu le pays qui par deux fois, on ne saurait l’oublier, vint à notre secours en 1917 et en 1944 sous la conduite de Woodrow Wilson et de F.D. Roosevelt ? C’est pourquoi Emmanuel Macron a eu parfaitement raison, à l’émoi de tous nos partenaires, de déclarer dans The Economist, le 7 novembre 2019, que l’Otan était en état de « mort cérébrale ». La puissance demeure, mais la volonté n’est plus là.

Après cela, on admire qu’un pays comme la Pologne continue de fonder toute sa politique de défense sur les États-Unis, en cas d’agression russe. Qui peut imaginer un instant les Américains intervenant militairement, et au besoin nucléairement en Europe de l’Est ? Vladimir Poutine est à ce point persuadé du contraire qu’il n’a pas craint d’annexer la Crimée et de porter la guerre dans le Donbass. À un sommet de chefs d’États, raconte François Hollande, comme on lui signalait la présence d’un général russe sur le théâtre des opérations, il déclara avec le plus grand sérieux : « Alors, il avait dû se perdre… »

La dissuasion qu’exercent l’un sur l’autre deux pays détenteurs de l’arme nucléaire exclut toute guerre non nucléaire entre eux. C’est pourquoi la bigoterie polonaise à l’égard de l’allié américain relève du registre politique, non d’une vision stratégique. Quant à la France, c’est la possession de l’arme nucléaire, non son appartenance à l’Otan, qui garantit sa sécurité, et en conséquence, la possibilité d’une politique étrangère autonome.

 

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