Au quotidien n° 291 : allons-nous vers un « État profond » planétaire ?

Rédigé par la rédaction le dans Politique/Société

Au quotidien n° 291 : allons-nous vers un « État profond » planétaire ?

La revue Catholica (n° 153, automne 2021) consacre un important dossier à cette question. Son directeur, Bernard Dumont, traite notamment de ce sujet à travers des rappels historiques et une analyse politique à lire dans son intégralité mais dont nous ne publions ici qu’un extrait.

L’apparition de la pandémie nous fait assister à un changement d’époque, sanctionné par une contrainte inattendue et brutale dans la vie quotidienne de la plupart des pays régis par un supposé État de droit, avec un régime d’exception sans cesse reconduit, prenant congé d’un formalisme démocratique considéré jusque-là comme « sacré », une emprise psychique sur les populations d’une intensité rare, et, pour couronner le tout, la disparition presque complète de l’autorité spirituelle de l’Église transformée en chambre d’écho des impératifs de ce nouvel ordre de choses. Malgré tout ce concours de réalités impressionnant, il conviendrait de se méfier de l’idée que nous nous trouverions déjà dans un monde totalement nouveau, laissant derrière lui un monde d’avant entièrement caduc. Cette simplification de propagande ne rend pas compte de la réalité, mais elle a pour effet de paralyser d’avance toute forme de contestation.
 

On est donc fondé à s’interroger sur les pouvoirs dominant le monde actuel, leurs conditions d’exercice et leurs modalités d’organisation, ainsi que sur les fins qu’ils poursuivent. Ce travail d’identification et de synthèse est ardu, et doit dépasser les simples intuitions, souvent imprudemment transformées en affirmations tranchées non documentées, parfois en délires imaginatifs, nourrissant alors par contrecoup une propagande pro domo qui se déchaîne contre les « conspirationnistes » et leur amalgame tout effort plus sérieux pour comprendre la réalité présente.

Pierre-André Taguieff résume à ce sujet la situation : « […] si le complotisme se diffuse et répond à une demande sociale, il en va de même pour un discours anticomplotiste simpliste, qui à son tour, en raison de son caractère militant, de ses analyses sommaires et de son ton polémique, suscite des réactions anti-anticomplotistes dans les études savantes, lesquelles semblent parfois venir au secours de certaines “théories” complotistes. » On pourrait ajouter que les affirmations contradictoires successives des gouvernements et de leurs experts ne peuvent que renforcer la difficulté d’atteindre la vérité, et le doute universel qui en résulte. Qui croire : ceux qui élucubrent, ou ceux qui mentent ?

Ce climat touche essentiellement aux catégories de l’information et de la « communication publique », autrement dit à un domaine dans lequel vérité et propagande tendent à se confondre. Mais depuis un certain nombre d’années la question est ramenée à un niveau plus général, avec le sentiment persistant que les gouvernements dits démocratiques ne sont pas les gouvernements réels, et qu’à l’abri des formes constitutionnelles apparentes s’installe ou s’est déjà installé un système parallèle restant dans l’ombre mais détenant le pouvoir effectif à l’intérieur de chaque État et plus encore dans les organisations supranationales et internationales. Telle est la problématique de l’État profond, expression antérieurement réservée aux chercheurs en science politique, reprise maintenant dans un public plus large pour désigner un phénomène dont il faut s’efforcer d’appréhender la nature.

À l’origine, ces termes ne sont qu’une traduction des mots turcs « derin devlet ». Mike Lofgren, auteur qui a particulièrement étudié le sujet en se limitant au cas des États-Unis, explique ainsi cette origine en même temps qu’il en légitime la transposition : « Le terme “État profond” a été inventé en Turquie et serait un système composé d’éléments de haut niveau au sein des services de renseignement, de l’armée, de la sécurité, du système judiciaire et du crime organisé. Dans le dernier roman de l’auteur britannique John le Carré, A delicate truth [Une vérité si délicate], un personnage décrit l’État profond comme “le cercle toujours plus large d’experts non gouvernementaux issus du monde de la banque, de l’industrie et du commerce, qui ont été autorisés à accéder à des informations hautement confidentielles dont ne disposent pas de larges pans de Whitehall et Westminster”. J’utilise donc ce terme pour désigner une association hybride d’éléments du gouvernement et de personnes issues de la finance et de l’industrie de haut niveau qui est effectivement capable de gouverner les États-Unis sans se référer au consentement des gouvernés tel qu’il est exprimé suivant le processus politique formel. »

Cette définition est bien plus précise que les slogans du Front populaire dénonçant les « 200 familles » maîtresses de l’économie française. La réduction démagogique et l’utilisation de chiffres ronds correspondent à une commodité idéologique, mais ont aussi rapport à une réalité inhérente à la domination du libéralisme économique et à la liaison entre gros industriels et personnel politique.

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L’extension actuelle du concept d’État profond est due aux circonstances. Ce que reprochent les pourfendeurs du complotisme, c’est de passer du constat d’un certain nombre d’indices à une généralisation, ou encore d’appliquer le principe qui veut que l’on cherche à qui profite le crime pour lui en imputer sans plus attendre la responsabilité. Mais alors eux-mêmes franchissent un pas inverse en éliminant d’emblée la part des faits allégués sans vouloir la considérer séparément de l’interprétation hâtive.

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Avant même, et à l’encontre de l’idée que nous nous trouverions devant un phénomène entièrement nouveau, il faut se rappeler que le régime démocratique moderne a toujours connu une dualité constitutive : d’un côté, l’affirmation de la souveraineté populaire exercée par les élections, de l’autre la possession du pouvoir réel par une oligarchie, tenue périodiquement d’obtenir la confirmation de son pouvoir grâce précisément aux élections, mais libre le reste du temps d’agir à sa guise au mieux de ses intérêts variés. Ce régime dual, longtemps maintenu à l’abri des luttes de partis à l’intérieur de la classe politique, se situait dans le cadre de l’État-nation. Or nous avons changé d’espace, ainsi que de régime. Il est probable que nous approchons du dénouement. Plusieurs nouveautés le laissent deviner.

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Est-on alors encore fondé à parler d’État à propos de cette organisation de l’ombre, ou de la pénombre ? Et comment en concevoir l’unité et la capacité de durer ?

Sur le premier point, il ne semble pas exact de poser que l’émergence de la gouvernance mondiale signe le démantèlement de tout appareil d’État, tout au contraire. Cet appareil est d’une grande utilité en restant conforme à ce que Max Weber voyait en lui : « L’État est l’institution qui possède, dans une collectivité donnée, le monopole de la violence légitime. » Ce monopole permet bien de choses, surtout s’il est possible de l’exercer ou d’influer à distance sur lui. Ainsi le faisceau de pouvoirs constituant l’État profond mondial cherchera toujours plus à faire des appareils étatiques nationaux les instruments de ses entreprises et notamment de son contrôle des populations par tous moyens adéquats.

Sur le second point – l’unité et la capacité de durer – nous sommes assurément en phase ascendante de cette étrange tentative de domination de l’humanité entière, mais sans doute sur une base moins unifiée que l’imagination peut nous le suggérer. L’avenir radieux que nous entrevoyons est celui que saint Augustin décrivait dans La Cité de Dieu (IV, 4) : « Que sont les empires sans la justice, sinon de grandes réunions de brigands ? » Or que font les brigands entre eux, sinon une lutte de tous contre tous ? De plus il semble que si les protagonistes actuels ont su tirer habilement parti de la pandémie, s’ils utilisent sans vergogne les ressources de la contrainte étatique, ils ont aussi péché par témérité : les réactions qu’ils suscitent, les obstacles juridiques auxquels ils se heurtent, les expertises scientifiques derrière lesquelles ils se retranchent malgré la suspicion de partialité qui les entourent sont autant d’obstacles à la réalisation rapide de leurs desseins. Le « complot » est alors à ciel ouvert, et cela vaut mieux ainsi.

 

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