Une nouvelle traduction du Missel romain

Rédigé par Abbé Michel-Jean Pillet le dans Religion

Une nouvelle traduction du Missel romain

La liturgie chrétienne s’est structurée et enrichie au long des siècles. Pas étonnant donc qu’il faille parfois du temps pour affiner son expression dans les langues courantes, non pas pour mettre paroles et rites au goût du jour (on sait ce que valent les modes passagères), mais au contraire pour que la célébration eucharistique soit plus conforme et fidèle à l’original latin qui reste la référence constante et universelle, dans l’Eglise catholique romaine.

Dans la prière du Notre Père, par exemple, il a fallu attendre 50 ans pour corriger enfin une traduction qui était à la limite de l’hérésie : « Ne nous soumets pas à la tentation » – comme si Dieu était le tentateur, et comme si la tentation ne faisait pas partie intégrante du combat chrétien.

Aussi nous accueillons avec joie et reconnaissance la nouvelle traduction du Missel en langue française, qui apporte plusieurs précisions et améliorations. 

Détaillons ici les plus significatives :

  • Dans le Je confesse à Dieu : le mot « bienheureuse » a été ajouté à « Vierge Marie », conformément au latin beatam Mariam semper Virginem.

  • Dans le Gloria : on a traduit fidèlement le mot latin (au pluriel) peccata par « les péchés », car ce sont les péchés personnels, nos péchés, et pas seulement « le péché (collectif) du monde » que le Christ a rachetés en mourant sur la croix.

  • Idem dans l’Agneau de Dieu et dans l’invitation à la Communion.

  • La doxologie conclusive des oraisons est plus fdèle au latin et fait mieux ressortir l’unité de la Trinité : « Par Jésus Christ, ton Fils, notre Seigneur, qui vit et règne avec Toi dans l’unité du Saint Esprit, Dieu, pour les siècles des siècles. »

  • Dans le Credo (Symbole de Nicée), la traduction du consubstantialem Patri « de même nature que le Père » est heureusement remplacée par « consubstantiel au Père » (c’est la définition dogmatique – et très précise – des Pères du Concile de Nicée en 325, condamnant la doctrine d’Arius, l’arianisme, qui niait la divinité du Christ). Si deux êtres humains sont « de même nature », ils ne sont pas pour autant « consubstantiels » : ils ne sont pas « un », mais ils sont évidemment deux individus bien distincts. Dire que le Fils est « de même nature que le Père » est très insuffisant. En effet, nous croyons en un seul Dieu en trois Personnes qui partagent la même substance divine, le même être.

  • A l’Offertoire : la nouvelle traduction restitue le nobis latin qui était omis jusque-là : « il deviendra pour nous le pain de la vie ». C’est plus qu’un détail, c’est l’affirmation (répétée deux fois) du Credo : « pour nous, les hommes, et pour notre salut, Il descendit du Ciel » … « crucifié pour nous ». L’Incarnation et la Rédemption sont les dons merveilleux que Dieu a faits à notre humanité par son Fils. Jésus Lui-même le dit (par deux fois) en instituant l’Eucharistie lors du dernier repas : « Ceci est mon Corps livré pour vous… ceci est mon Sang versé pour vous » ; et l’expression « pour nous » revient régulièrement dans le Nouveau Testament, comme un cri de reconnaissance. « Il s’est livré pour moi ! », s’écrie Saint Paul (Ga 2,20).

  • La nouvelle conclusion de l’Offertoire restitue (enfin) la formule latine intégrale qui avait été biffée par la seule traduction française (alors qu’elle était fidèlement reprise dans toutes les autres langues – comme si les francophones étaient incapables d’entrer dans le mystère…) : – « Priez, frères et sœurs, que mon sacrifice, et le vôtre, soit agréable à Dieu le Père tout-puissant. – Que le Seigneur reçoive de vos mains ce sacrifice à la louange et à la gloire de son Nom, pour notre bien et celui de toute l’Eglise ». Sont ainsi mieux manifestées la dimension sacrificielle de l’Eucharistie, et la complémentarité entre le sacerdoce ministériel du prêtre et le sacerdoce commun des fidèles, appelés à devenir eux-mêmes « une vivante offrande à la gloire du Père » (Prière eucharistique IV).

  • Dans la Prière eucharistique I (Canon romain), pour le Te igitur, le latin haec dona, haec munera, haec sancta sacrificia illibata est traduit par « ces dons, ces offrandes, sacrifice pur et saint » (et non plus seulement « ces offrandes saintes »).

  • Pour le Hanc igitur, L’expression latine ab aeterna damnatione est (fidèlement) traduite par « [arrache-nous] à la damnation éternelle » (et non plus seulement par « à la damnation »). C’est la dimension dramatique du Salut offert par la Croix. Ce qui donne encore plus de force à la supplication : « veuille nous admettre au nombre de tes élus ».

  • Dans les 4 Prières eucharistiques, le Papa nostro est (enfin) fidèlement restauré par « notre Pape » (plus affectueux que « le » pape, et manifestant mieux la communion de foi avec le successeur de Pierre).

  • Dans la Prière eucharistique II, au Memento des défunts, l’expression latine in tua miseratione est fidèlement et heureusement rendue : « souviens-toi dans ta miséricorde ». Et au lieu de « reçois-les dans ta lumière auprès de Toi », on dit désormais : « accueille-les dans la lumière de ton visage » (conformément au latin in lumen vultus tui qui est une belle citation du Psaume 4, 7).

  • Dans la Prière eucharistique III : Après la Consécration (pour le Memores), l’ancienne traduction « nous présentons cette offrande vivante et sainte » devient à présent : « nous T’offrons (offerimus) ce sacrifice (sacrificium) vivant et saint ». 

  • L’embolisme (Libera nos) après le Notre Père était traduit jusqu’alors par : « en cette vie où nous espérons le bonheur que Tu promets et l’avènement de Jésus Christ, notre Sauveur », ce qui pouvait laisser entendre que le bonheur promis était à espérer « en cette vie ». La nouvelle traduction exprime beaucoup mieux la vertu théologale de l’espérance chrétienne (expectantes beatam spem) et restitue (enfin) toute la profondeur eschatologique de cette demande (qui est la reprise littérale du beau verset de Saint Paul à Tite 2, 13) : « nous qui attendons que se réalise cette bienheureuse espérance : l’avènement de Jésus Christ, notre Sauveur ».

  • Pour l’invitation à la Communion, la nouvelle traduction reprend (enfin) mot pour mot l’expression latine beati qui ad cenam Agni vocati sunt qui cite littéralement la merveilleuse et pressante invitation qui retentit dans l’Apocalypse (19, 9) : « Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau ! » 

 

Comme on le voit, assez clairement, cette nouvelle traduction restitue et réhabilite, avec la trancendance du mystère eucharistique, un certain nombre d’affirmations de foi qui se trouvaient auparavant (depuis 50 ans !) occultées ou affadies. On en sera reconnaissant au travail des traducteurs. Mais alors on peut s’interroger sur les nombreuses imprécisions ou omissions qui ont (trop longtemps) marqué la traduction élaborée, dans les années 70, par la toute première commission liturgique francophone… Lex orandi, lex credendi = la façon de prier exprimant la façon de croire.                                                                               

Aussi nous faisons nôtre le vœu du cardinal Robert Sarah (alors Préfet de la Congrégation pour le Culte divin et la discipline des Sacrements), dans son introduction à la Présentation du nouveau Missel Romain en langue française :

« Je souhaite que cette traduction des paroles prononcées au cours de la Messe soit mise au service d’une Liturgie dignement et magnifiquement célébrée à la gloire de Dieu, et pour la sanctification des hommes, comme le veut l’Eglise, et constitue une véritable pédagogie du sacré, d’un ‘ars celebrandi’ destiné à l’annonce de l’Evangile du Salut. (…)

Ainsi comprise, la Messe acquerra pour chacun de nous une signification toute nouvelle. Nous sentirons alors combien elle nous est nécessaire. En effet, sans l’Eucharistie, nous, chrétiens, nous ne pouvons pas vivre. Elle deviendra un moment où nos certitudes se revivifient dans un silence sacré empreint de calme et de profondeur. Et, dans la dureté oppressante des jours, nous penserons à la sainte Messe, à la présence majestueuse et paternelle de Dieu ; et à chacune de nos eucharisties, notre cœur et notre vie se rempliront de Dieu et rayonneront sa présence dans le monde. »

 

___________________________________________________________________________


 

Nous pouvons exprimer aussi quelques réserves et regrets :

 

  • Plus littérale et plus fidèle aurait pu être la traduction de l’invitation du célébrant au début de la célébration : « Préparons-nous à célébrer les saints mystères » (sacra mysteria, expression classique constamment reprise par les Pères de l’Eglise), plutôt que « le mystère de l’Eucharistie ».

  • Dans le Confiteor, on aurait pu aussi traduire plus littéralement beatam Mariam semper Virginem par : « la bienheureuse Marie toujours Vierge » (expression reprise dans le Canon romain, au Communicantes).

  • Pourquoi avoir, parmi les variantes du rite pénitentiel, supprimé l’expression « Prends pitié de nous » qui est pourtant la plus convenable en français, avec le complément du verbe : on prend pitié (ou mieux on a pitié) de quelqu’un.

Il est d’ailleurs significatif de voir qu’à l’invocation en français « Seigneur, prends pitié » (pas très heureuse ni correcte dans notre langue) est souvent préféré le chant du Kyrie…

  • Pour l’Offertoire, on peut regretter que les traducteurs persistent à traduire le tibi offerimus par « nous Te présentons ». Il n’est pas nécessaire d’avoir fait beaucoup de latin pour traduire spontanément et littéralement : « nous T’offrons ». Plus qu’une simple « présentation des dons », l’ « offertoire » est déjà clairement une offrande sacrificielle, comme le dit bien la prière conclusive que le prêtre prononce à voix basse en s’inclinant au milieu de l’autel : « Que notre sacrifice, en ce jour, trouve grâce devant Toi » (citation de Daniel 3, 40).

  • Dans la conclusion de l’Offertoire (Orate fratres), le répons de l’assemblée aurait pu être encore plus fidèle au latin : « pour notre bien et celui de toute sa sainte Eglise : (totiusque Ecclesiae suae sanctae). L’Eglise qui est sainte et « sans péché, mais non pas sans pécheurs » (cardinal Journet) – il est important de le redire aujourd’hui – et qui est l’œuvre de Dieu et non pas la nôtre. 

  • Dans la Prière eucharistique I (Canon romain) : Dans le Supra quae propito, la nouvelle traduction laisse entendre que l’ « oblation sainte et immaculée » est celle qu’offrit Abraham ou Melkisédek, et non pas celle du Christ Lui-même. Alors que la traduction ancienne disait bien plus explicitement que leur sacrifice était offert « en signe du sacrifice parfait » qu’est l’Eucharistie.

  • Au Te igitur, le offerimus est traduit à nouveau par « nous Te présentons », alors qu’au Memento des vivants, il est bien traduit (comme auparavant) par « nous T’offrons pour eux ou ils T’offrent pour eux-mêmes »… 

  • Au Memento des défunts, on peut regretter l’ancienne traduction (« qu’ils entrent ») qui exprimait mieux la prière pour les âmes du Purgatoire ; alors que la nouvelle (« qu’ils demeurent ») semble indiquer qu’ils sont déjà au Ciel (et ils n’ont plus besoin de nos prières…).

  • Dans cette nouvelle édition remaniée du Missel romain, on aurait pu souhaiter aussi que la « prière » consécratoire – adressée à Dieu le Père – du Canon romain soit reprise identiquement dans les autres Prières eucharistiques (au lieu de devenir un « récit » de l’institution dans les Prières II et IV). Non seulement cela soulagerait la mémoire du célébrant (ou des concélébrants), mais surtout cela conviendrait hautement à la liturgie eucharistique qui est tout entière une prière adressée au Père par le Fils et dans l’Esprit. Une prière consécratoire unique au cœur de chacune des quatre Prières eucharistiques manifesterait pleinement, selon nous, « le mystère de la foi » qui est le centre et le sommet de toute la célébration, que l’Eglise a reçu du Seigneur et qu’elle nous transmet intangiblement (cf. 1 Co 11, 23-25).

(Un vœu pour… dans 50 ans !)

 

Réseaux sociaux