Jean Breton n'en pense pas moins | De l'argent

Rédigé par Jean Breton le dans Humeur

Jean Breton n'en pense pas moins | De l'argent

Hier soir, j’ai payé ma baby-sitter. Comme toujours, au dernier moment, presque sans la regarder, un billet chiffonné plaqué directement dans sa main. Cas d’école de cette philosophie de comptoir qui dit qu’en France, on ne sait pas parler d’argent, qu’on en a honte, que c’est mal vu. Aux États-Unis, au moins, ce tabou n’existe pas, et puisqu’il est assumé que le capital détermine la réussite sociale, on peut aisément ramener toute performance à sa contrepartie financière. Pour paraphraser Saint-Exupéry, cette jeune fille n’est pas une bonne nounou parce qu’elle joue avec les enfants, mais parce qu’elle le fait pour seulement huit euros de l’heure.

Chez nous, une bonne dose de culpabilisation systémique nous empêche de nous glorifier de notre richesse. Comment assumer être riche alors qu’il y a des pauvres qui sont dans le besoin ? Impossible de présenter la bonne tenue de mes comptes, sans promettre y inclure quelque œuvre de charité, pour le cas où une révolte marxiste quelconque viendrait nous demander des comptes.

On gagne de l’argent principalement par son travail, bien sûr. Un emploi est d’autant mieux rémunéré qu’il est valorisé, et c’est en général associé à un niveau d’études élevé. Avec plein de raccourcis, on est d’autant mieux payé qu’on est éloigné de la production. Dans le tertiaire, un bureau dont on ne sort jamais. Le riche est un bourgeois hors sol, un expert en col blanc. 

On paye aussi les chefs. La notion de responsabilité ayant disparu du vocabulaire social de notre pays, il fallait bien des primes pour que quelqu’un accepte de recevoir les soucis de la hiérarchie. C’est désormais la seule motivation pour monter en grade. Le riche est un chef, et, comme on n’a pas fait la révolution pour rien, c’est donc un salaud.

On ne parle pas d’argent aussi parce que, sans nier les difficultés d’une trop grande partie de nos concitoyens, c’est de moins en moins utile. Entre un taux d’imposition démesuré et des aides sociales systématiques et absurdes, on est tous plus ou moins fonctionnaires, et tous plus ou moins des vaches à lait. Des différences subsistent, bien sûr. Quelques mètres-carrés par-ci, quelques chevaux sous le capot par-là, mais globalement, tous le même téléphone portable. Le riche est donc forcément très riche.

Sont-ce de bonnes raisons pour nier le dénominateur commun d’une bonne partie de nos préoccupations ? Évidemment non. Mais à l’opposé, se vanter à l’américaine de sa voiture à 100 « k », réjouir sa fiancée par une bague de plusieurs centaines d’euros, ou se féliciter d’avoir reçu ce cadeau parce qu’il coûte cher, ça n’est pas plus sain. C’est pourtant la seule chose que l’on retient des contempteurs de nos frilosités : ils basculent systématiquement dans l’inverse, passant avec délectation d’une radinerie Bigouden à une ostentation Sarkozyste. Très peu pour moi.

Ma pudeur maladive de ce qui touche à l’argent est ridicule, passéiste et coincée. Elle laisse croire que j’ai honte d’avoir travaillé à l’école, d’avoir des responsabilités et des subordonnés, que je méprise les plus pauvres que moi en niant leurs difficultés. Qu’importe. Je sais au moins que ça n’est pas l’essentiel. Que ma maison a un joli jardin avec un arbre avant d’être un prix surfacique. Que ma baby-sitter a raconté une histoire à mon gamin, et que ça fait longtemps que je n’ai pas offert de fleurs. Et qu’il vaut mieux donner une pièce à notre pauvre prochain dans la rue que se délecter du récit de nos optimisations fiscales par des dons déduits.

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