Les livres qui nous font voyager :
les conseils d'Anne Bernet

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Les livres qui nous font voyager : <br> les conseils d'Anne Bernet

Confinés, interdits de déplacements, piqués et repiqués, mis sous passe sanitaire, surveillés, suivis, traqués, tracés, et béatement soumis, les Français ont-ils encore la nostalgie du « monde d’avant » dont les plus pessimistes, ou les plus lucides, prédisent qu’il ne reviendra plus, non à cause du Covid mais parce que ceux qui nous gouvernent en ont décidé ainsi ?

Qui pourrait en jurer ? En tout cas, en cette période de cadeaux et d’étrennes, si vous ne pensez pas que le numérique a définitivement supplanté le livre, en particulier les beaux ouvrages qui faisaient autrefois la fierté de nos bibliothèques, en voici une sélection dont le premier mérite sera de vous faire voyager, tout près, ou très loin, de chez vous. Il y en aura pour tous les goûts.

« Acropole de la Normandie » selon La Varende, haut lieu d’imprégnation viking comme l’attestent les racines noroises de maints toponymes, ou morceau d’Armorique arraché au duché de Bretagne par un caprice du Couesnon, le Cotentin est avant tout une terre à part, au point que, lors de la réunification administrative de la Normandie, il s’est trouvé des Manchois pour affirmer n’avoir rien à voir avec les Rouennais, Dieppois et autres Cauchois, des « Parisiens » ou peu s’en faut,  plantée en pleine mer, battue de vents, mais étonnamment rurale et bocagère. Il n’est pas besoin d’en être originaire, quoique que cela aide, pour se laisser prendre à son âpre et lumineuse beauté, ses ciels changeants, ses côtes sauvages et ses campagnes secrètes et verdoyantes. C’est bien ici la « belle Pluvieuse » comme l’appelait Barbey d’Aurevilly.  

Le Cotentin, rencontres entre terre, ciel et mer de Utah Beach à Granville d’Arnaud Guérin (Ouest-France. 255 p. 35 €.) est incontestablement un beau livre, mais il ne tient pas toutes les promesses de son titre car l’auteur, géologue de formation, préfère un plissement hercynien, une roche dont l’âge se compte en milliards d’années, aux traces laissés par les hommes. Vous trouverez néanmoins ici de belles photos des côtes et des havres, des plages et des dunes, des marais et des mares, des vols d’oiseaux sur l’estran et des chalutiers rentrant au port. Quant aux commentaires de figures locales, elles n’apportent pas grand-chose à l’ensemble car savoir si elles aiment mieux les bulots que les huîtres a, somme toute, peu d’intérêt.

Terre de châteaux, la Normandie l’est sans doute plus que toute autre en France. Les lecteurs de La Varende le savent bien. De l’humble gentilhommière plus proche de la ferme que du palais jusqu’aux fastes de Beaumesnil, le Mesnil Royal de Nez de cuir, ces demeures déploient, parfois depuis l’époque des Ducs Rois, tantôt l’austère beauté des maisons fortes et des forteresses vouées à la guerre et à la défense, tantôt la grâce des maisons de rêve, dont les douves sont devenues ceintures d’eaux opalescentes et les forêts sauvages jardins enchantés.

Parfois à demi ruinées, ou échappés de justesse à une destruction programmée, restaurés par des passionnés, riches ou pauvres mais toujours épris de ces vestiges, ces châteaux sont une part de l’histoire de France ; ils ont connu la Guerre de Cent ans, les guerres de Religion, le vandalisme révolutionnaire. 

Avec De châteaux en manoirs en Normandie (Ouest-France. 188 p. 29,50 €), André Degon dresse, département par département, un inventaire choisi de demeures ouvertes à la visite. Du donjon de Falaise où naquit Guillaume le Conquérant à Miromesnil, berceau de Maupassant, de Pirou, face à Jersey, sauvé par l’obstination d’un prêtre hors du commun, l’abbé Lelégard, aux grâces délicates de Saint-Germain du Livet et du Blanc Buisson, de Tourlaville, aux portes de Cherbourg, qui abrita les amours incestueuses de Marguerite et Julien de Ravalet, aux humbles et fières maisons fortes du Cotentin ou du Perche, voici un aperçu de la richesse des châteaux normands. Tous méritent d’être découverts. Les photographies, souvent aériennes, d’Hervé Ronné, permettent de mieux appréhender des sites souvent bouleversés par les caprices des modes ou le passage du temps. Le plus touchant est cependant de constater combien certains, par fidélité au passé, à la terre, peuvent consentir de sacrifices à la sauvegarde de ces demeures, et continuent d’incarner l’archétype du « manant » la varendien.

Deux ans de restrictions à visées prétendument sanitaires ont conduit les Français, confinés et privés de sortie comme des enfants peu sages, à se rabattre, pour leurs vacances, sur des destinations hexagonales. Certains, habitués à l’exotisme, en souffrent. C’est à ceux-là, plus qu’à ceux qui, Covid ou pas, n’ont  pas les moyens de s’offrir des villégiatures au bout du monde que s’adresse Ailleurs en France au cœur de nos régions de Sylvie Ligon et Marc-Antoine Roche (Flammarion. Photographies Agence Only France. 256 p . 24,90 € ). L’ambition de ce beau livre illustré est de vous démontrer que vous trouverez «  à moins de deux heures de chez vous » l’équivalent des atolls du Pacifique, du vignoble toscan, des grands lacs canadiens, de la toundra sibérienne, des canyons du Colorado, de l’Orénoque et de la Thaïlande … Puisqu’on vous le dit !

Vous découvrirez au fil des pages, classés par thèmes : merveilles minérales, végétales, aquatiques, spirituelles, de très beaux endroits, en effet, et qui attirent d’ordinaire des touristes souvent venus de loin. Cependant, vous vendre les chutes jurassiennes du Hérisson pour des cascades asiatiques, vous soutenir que la Haute Savoie vaut bien le Toit du Monde, et les Pyrénées un trek en Mongolie, vous dire qu’Étretat ressemble à s’y méprendre à la Sicile, le col de Bavella en Corse aux montagnes chinoises d’An Hui, le Puy-de-Dôme aux Andes et que se balader au printemps dans les jardins Albert Kahn de Boulogne Billancourt remplace à petit prix la floraison des cerisiers à Kyoto a ses limites …

Vous avez vite envie de fredonner en ricanant : « tout cela ne vaut pas un clair de lune à Maubeuge, tout cela ne vaut pas une croisière sur la Meuse … »

Alors, allez aux Glénan parce que vous aimez la côte bretonne, pas à la recherche d’un bout de Pacifique, ne situez pas l’Afrique sur les rives du Lac de Grand-Lieu ni les plantations de thé du Yunnan du côté de Guérande. Tout le monde s’en portera mieux.

Même verdict concernant France, impressions d’ailleurs (Ouest-France. 220 p ; 28 €) de Pierre Deslais. Si cet album propose un texte plus dense, il vous tend aimablement le même miroir aux alouettes, et promeut souvent les mêmes sites. Vous y trouverez une fausse basilique du Kremlin en Bretagne, une vraie mosquée malienne abandonnée dans un camp militaire du Var,  un air d’Italie à Clisson,  les jardins asiatiques de Maulévrier, des temples hindouistes dans les cimetières militaires de la guerre de 14, et j’en passe. Mais soyons franc : prendre un thé à la menthe à la grande mosquée de Paris ne remplacera pas un voyage au Maroc et la rade de Toulon, pour être splendide, n’est pas celle de Rio. Manqueront toujours les odeurs, la lumière, le dépaysement … 

Cessons donc de comparer ce qui ne devrait pas l’être et assumons nos désirs de fuite. « Car j’ai de grands départs inassouvis en moi », comme le soupirait l’infortuné Jean de La Ville de Mirmont, tombé à l’ennemi à 27 ans en novembre 1914.

Îles de rêve, les perles des mers et des océans (Ouest-France. 305 p ; 25 €) vous emmènera vers ces ailleurs paradisiaques que les agences de voyage n’osent plus vous offrir.

Les plus de cinquante ans auront, en feuilletant ce livre, un léger sentiment de nostalgie qu’ils ne comprendront peut-être pas. L’explication en est simple : il s’agit de la traduction d’un ouvrage polonais, ce qui n’est pas fréquent et les éditeurs de l’ancien Bloc de l’Est en sont restés à une conception du livre, de la mise en page, du graphisme passée de mode chez nous, publiant des ouvrages sortis tout droit des années 60-70 en Occident. Les souvenirs d’enfance, version papier glacé de la madeleine de Proust, reviennent en foule …

Qui dit « îles de rêve » pense plages de sable blanc, cocoteraies, tropiques et lagons : il n’en manque pas ici. L’on ne vous rappellera pas que les îles thaïlandaises peuvent être balayées par des tsunamis, que le tourisme de masse a pourri les Baléares, les Canaries, les Sandwich, que la Nouvelle-Guinée est dévastée par une guerre atroce ignorée de ce côté-ci de la planète …

L’on peine parfois à comprendre les critères de sélection des auteurs : les Solovki, même réhabilitées, restent un ancien goulag sinistre et inaccessible les trois quarts de l’année, les Lofoten, le Spitzberg ou les Féroé sont tout, sauf hospitalières, au même titre que l’îlot Bonin … Cela ne les empêche pas de figurer dans ces pages où, par contre, vous ne trouverez ni l’archipel anglo-normand, ni Man, ni les îles du littoral français, Corse exceptée, ni Wallis et Futuna, plus attrayantes que les destinations précitées. L’exhaustivité n’étant pas le but recherché, pourquoi telle île et pas telle autre ? 

Vous n’aurez pas la réponse … Alors, saoulez-vous de couchers de soleil en technicolor, de luxueuses maisons exotiques, de lagons aux eaux turquoise, de paysages éblouissants à la végétation luxuriante. Cela fera passer le reste, même la version politiquement correcte prétendant qu’Eric le Rouge inventa la publicité mensongère quand il baptisa le Groenland, qui n’a rien d’une terre verte. Hélas, dire qu’il fut un temps où les prairies, les fleurs, les bois, la vigne la recouvraient en effet reviendrait à remettre en question le sacro-saint dogme du réchauffement climatique et à reconnaître que nous sortons, tout simplement, du long épisode glaciaire initié au XVe siècle qui recouvrit de glaces des régions au climat autrefois plus clément …

Quand vous n’offririez qu’un beau livre cette année, choisissez le stupéfiant Terre multicolore (Ouest-France. 255 p ; 25 €) de Pierre Toromanoff. Vous ne le regretterez pas !

Lorsqu’un enfant dessine un paysage, le ciel et les cours d’eau sont bleus, les prairies vertes, les champs de blé jaunes, les arbres en fleurs roses, la pierre brune. Cette représentation du monde, finalement assez proche de la réalité, demeure fixée en nous à l’âge adulte. Et pourtant, le monde n’est pas d’obligation semblable à cette vision trop simpliste héritée de l’enfance. Voilà ce que démontre cet album de photos magnifiques, prises aux quatre coins de la planète et classées tel un nuancier. 

Vous découvrirez que la terre peut être blanche, pas seulement sur les pics enneigés, beige, jaune là où fleurissent les tournesols ou les colzas, mais aussi en d’étranges et inquiétants endroits où le soufre semble jaillir des bouches de l’enfer. Vous verrez que la terre est orange là où jaillissent les volcans, là où le calcium se mêle à l’oxyde de fer. Rouge où ce minerai se déploie en surface, donnant l’impression que la planète saigne, près des champs de coquelicots déployés à l’infini, sur les côtes de la Mer Jaune lorsqu’une plante écarlate recouvre le rivage d’un tapis pourpre. Mauve, rose, bleue, verte, grise, brune ou noire, et, en certains sites exceptionnels, de toutes les couleurs, quand la roche déploie en vertigineux dégradé de somptueux tissu bayadère aux rayures changeantes déclinant tout le spectre de l’arc en ciel ou que les eucalyptus offrent des troncs aux teintes d’aquarelles fantastiques.

 Il y a mille raisons savantes à ces fantaisies de la nature, le plus souvent géologiques. Mais la première est que Dieu se complait dans la diversité. Ce livre, hymne à la beauté de la Création, aide à porter sur le monde qui nous entoure et nous semble parfois terne un regard renouvelé et réapprend à s’émerveiller.

Si la Création proclame la grandeur divine, il ne faut pas oublier que l’homme en demeure, envers et contre tout, la première merveille.

Le christianisme n’est pas, comme certains le prétendent trop vite aujourd’hui, une religion du livre ; il est une religion de l’Incarnation, une foi dans laquelle après avoir proclamé « Faisons l’homme à notre image », Dieu fit cette image chair humaine en envoyant son Fils unique dans le monde.

Tout homme est reflet du divin, tout homme est histoire sacrée, tout visage humain est reflet de la lumière divine, en quoi prétendre les voiler, fût-ce sous prétexte hygiéniste est une atteinte à cette beauté et cette gloire de l’homme divinisé.

Chrétien persan, le photographe Alfred Yaghobzadé est pénétré de cette certitude ; parcourant le monde afin de rechercher la multiplicité des visages des baptisés, c’est toujours, de continent en continent, la même marque indélébile rayonnant sur les fronts qu’il met en évidence. Au fil des pages de Chrétiens du monde (Éditions des Syrtes. 200 p. 45 €) défilent les Arméniens persécutés du Haut Karabagh, les Coptes éthiopiens priant dans les églises de Lalibela, les processions de la Via Sacra, les cérémonies pascales au Saint Sépulcre, les foules de Lourdes, les combattants libanais, les flagellants philippins, les pénitents andalous et bien d’autres.

Pas de texte ici, rien que des images, graves ou humbles, sublimes ou dérisoires, triviales ou terribles. Et les innombrables visages, rayonnants, défigurés ou martyrisés du peuple de Dieu.

 

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