La pause liturgie | Alléluia Ascéndit (Ascension du Seigneur)

Rédigé par un moine de Triors le dans Religion

La pause liturgie | Alléluia Ascéndit (Ascension du Seigneur)

Alléluia ! Dieu s’élève dans la joie, le Seigneur à la voix de la trompette, alléluia ! »
(Psaume 46, 6)

Thème spirituel

Le texte de cet alléluia est emprunté au psaume 46 (47 selon la tradition hébraïque) qui invite toutes les nations de la terre à s’unir au peuple de Dieu pour remercier le Seigneur qui vient de lui faire remporter une victoire éclatante. C’est donc un chant de triomphe. Après la victoire, le Dieu des armées, présent dans l’arche d’alliance, revient chez lui, c’est-à-dire à Jérusalem, et monte vers la ville sainte pour reprendre possession de son temple, sous les acclamations de la foule massée sur son passage qui chante et danse en s’accompagnant d’instruments de musique de toutes sortes. Ce psaume de gloire est une commémoration d’un fait historique mais il évoque aussi toutes les victoires divines qui ont lieu dans l’histoire de l’humanité.

Car ce texte a des applications multiples. Bien sûr, il s’applique en premier lieu au Christ, et dans la vie du Christ parmi les hommes, il y a au moins trois événements qui peuvent être concernés par ce texte : l’entrée de Jésus à Jérusalem, au jour dit des Rameaux ; l’ascension au ciel du Seigneur Jésus après sa résurrection et après quarante jours passés mystérieusement en compagnie de ses disciples ; et enfin, l’ultime et définitive montée du Christ vers son Père, le jour du dernier avènement, lorsque, ayant soumis toutes créatures, il retournera vers son père en compagnie de tous ses élus pour les introduire dans la vie et la félicité éternelles. Curieusement, parmi ces trois événements, un seul, l’ascension, s’est déroulé sans tambours ni trompettes. Il n’a pas fait de bruit du tout. Seule une petite foule, modeste et encore bien craintive et bien ignorante de la portée réelle de l’événement, accompagnait Jésus vers le mont des Oliviers. Tout cela s’est fait en silence. Or c’est pour célébrer cet événement que le compositeur a choisi ce texte qui parle pourtant de la voix de la trompette. Cela nous aide à comprendre que les fêtes liturgiques ont très souvent un objet plus large que le fait historique qu’elles célèbrent, ou plus exactement que l’événement lui-même est trop riche de signification pour être enfermé dans une interprétation uniquement historique. Ainsi, l’Avent n’est pas seulement la commémoration de la venue du Christ selon la chair ; c’est la célébration globale de « Celui qui vient », et qui inclut donc son avènement dans les âmes et son dernier avènement dans la gloire. Il en va de même ici. L’ascension du Christ, fait historique, se reproduit aussi dans les âmes qui se laissent envahir par lui. Et elle trouve sa signification plénière dans l’ascension ultime vers le Père et la patrie définitive de tout le corps mystique du Christ. La liturgie est un mémorial, c’est sa première dimension ; mais elle a aussi une dimension prophétique qui vise les réalités à venir. Et elle a enfin une dimension mystique qui est centrale : tout ce que Jésus a fait sur la terre est orienté vers sa présence dans les âmes de toutes les générations, et cette présence anticipe et appelle la présence totale du Christ au sein du cosmos dans l’éternité.

Une autre remarque à propos de ce texte pourtant si bref : c’est la mention de la joie. Dieu monte dans la joie. La joie qui se traduit notamment dans le chant, est un indice de la présence de Dieu dans une âme, dans une vie, dans une société humaine. Quand il y a de la joie, Dieu monte, c’est-à-dire Dieu est exalté, glorifié. Cela doit nous aider dans notre vie spirituelle : la tristesse nous plaque au sol et nous empêche de nous ouvrir au mystère de l’ascension divine dans notre âme. La joie, au contraire, est un tremplin, pour nous et aussi pour Dieu qui ne peut agir en nous et pour nous que si la joie, fruit de la charité, est active dans nos cœurs.

Enfin, une dernière remarque : c’est la mention de la musique et du chant. Nous savons ce que c’est que d’entrer dans une cathédrale où deux ou trois mille personnes chantent, au son des grandes orgues ou des trompettes. C’est extrêmement puissant et stimulant. Cela nous rend forts. C’est un symbole merveilleux de la foi. Le ciel nous offrira cette plénitude de la foi qui sera devenue vision béatifique. Et dans une âme, lorsque la foi est forte, il se produit un concert, une harmonie, pas forcément bruyante, de toutes ses œuvres d’amour. Et Dieu monte. Nous ne pouvons pas nous passer du chant et de la musique. L’Église ne peut s’empêcher de chanter les mystères de son Époux. Pourquoi ? Parce que le chant est l’expression de l’amour, il est une dilatation d’amour. Imaginons les concerts du ciel... Ceux de la terre sont déjà capables de nous transporter, de nous enchanter. Mais que sera-ce quand nos voix, en pleine concordance et transparence avec les sentiments de nos âmes, pourront se mêler aux innombrables chœurs angéliques, quand les instruments que l’homme a inventé sur la terre retentiront tous ensemble, unis à ceux des anges, dans une unité parfaite, pour chanter et louer le Créateur et Rédempteur du monde ? C’est ce que tente d’évoquer très sobrement ce texte de l’alléluia de l’ascension qu’on retrouve aussi pour l’offertoire.

Commentaire musical

On a déjà rencontré la belle mélodie de cet alléluia, au cours du cycle liturgique, pendant l’Avent avec l’alléluia Excita du troisième dimanche, et on la retrouvera le dimanche de la Pentecôte, avec l’alléluia Emítte. Cette mélodie type du 4ème mode est très contemplative et ici elle offre un certain contraste avec le texte qui évoque au contraire la puissance de Dieu montant au ciel au son des trompettes et dans l’allégresse générale. Mais ce contraste a été voulu par le compositeur qui s’est servi de cette mélodie pour nous faire comprendre que l’ascension est d’abord un événement spirituel. La joie qui en résulte et qui est mentionnée dans le texte est aussi une joie intime qui procède du concert harmonieux de toutes les vertus. La pièce est composée du jubilus de l’alléluia, relativement court, puis de trois phrases mélodiques assez brèves mais doucement expressives. C’est une composition très équilibrée qui rayonne la paix, le calme, la parfaite maîtrise d’un triomphe divin qui ne fait aucun bruit.

L’alléluia monte doucement, à partir du Fa initial et de son appui sur le Ré grave, sous-tonique du mode, par tous les degrés, jusqu’au Sib qui confère au chant un accent de grande paix intime. L’ascension est déjà évoquée discrètement, dès ce début de pièce qui donne le ton. La dernière syllabe de l’alléluia connaît un développement mélodique d’une grande beauté avec cette triple reprise d’un motif ascendant puis descendant qui confère une grande légèreté à l’ensemble du jubilus. Cette triple courbe gracieuse donne à penser que l’ascension est une œuvre trinitaire, et elle manifeste en outre que la joie qui va être mentionnée par la suite, est d’abord une réalité intime, d’une douceur infinie ! Remarquons une fois encore que l’alléluia n’est pas forcément un chant d’allégresse expansive, la preuve en est fournie ici. C’est d’abord un chant de louange et ici la louange prend l’accent d’une contemplation toute simple du mystère ultime du Christ Sauveur. Cet alléluia demande un mouvement assez large et des voix chaudes mais très douces suivant avec souplesse les moindres contours de la ligne mélodique.

La première phrase du verset contient juste quatre mots : Ascéndit Deus in jubilatióne. C’est tout simple : un verbe qui exprime à lui seul le mystère du jour ; le sujet de ce mystère, le Christ c’est-à-dire Dieu (notons l’affirmation explicite de la divinité du Christ qui apparaît dans la liturgie grâce à cet emploi du psaume) ; et enfin le sentiment dominant qui imprègne les âmes célébrant ce mystère : la joie. On commence à l’aigu, sur le La et de façon syllabique. L’ascension du Christ, évoquée dans le jubilus, n’est pas traduite ici mélodiquement par le verbe ascéndit, comme si l’intention du compositeur était davantage de nous orienter vers l’intime de notre cœur où se concrétise le mystère. Dieu n’est monté au ciel que pour s’élever dans nos âmes, pour élever nos âmes vers les régions célestes. Tout va donc se dérouler dans un climat de grande paix. Le sujet Deus est sobrement mais magnifiquement mis en valeur, grâce au déploiement très léger et aérien de ses deux syllabes qui tournent autour du Sol avant de s’y fixer sur une cadence pleine de délicatesse. L’expression in jubilatióne est ensuite mise en lumière de façon très douce avec son beau balancement sur les deux cordes du Sol et du La, puis avec sa belle plongée au grave qui amène la cadence toute paisible en Ré. Tout ce passage doit être donné dans un parfait legato sans aucun heurt, dans un mouvement assez large, qui laisse à la voix le temps de goûter ces quelques notes et la joie intime qu’elles contiennent.

Au début de la deuxième phrase, sur et Dóminus, on reprend du mouvement. La formule mélodique qui orne ce mot Dóminus est vraiment de toute beauté. On retrouve un balancement analogue à celui de l’alléluia, avec les deux Sib si expressifs. La mélodie doucement déployée à l’intérieure de la quinte Ré-La, semble ne pas finir. C’est la contemplation amoureuse de l’âme qui voit l’invisible, au-delà des possibilités du regard sensible : Dieu monte et disparaît dans la nuée, mais l’âme, éperdue de joie, accompagne son Seigneur jusqu’au ciel, sans se laisser retenir par les limites de ses sens. Quelle ardeur dans cette longue vocalise où passe tout l’amour de l’Église pour son Époux qui monte vers le Père afin de lui préparer une place, une chambre nuptiale. Un parfait legato, là aussi, s’impose dans l’interprétation. Le mouvement de toute cette phrase est plutôt léger, mais très tranquille. C’est un acte de vie unitive qui émane du cœur de l’épouse chantant le nom de son bien aimé.

Enfin la dernière phrase commence de façon très sobre et piano sur in voce, dont l’élan initial dû au début de la phrase, et qui se concrétise sur l’accent de voce, se modère immédiatement sur la syllabe finale de ce même mot. Un nouvel élan se fait sentir sur tubæ, mais là encore tout relatif, et on ne peut que remarquer une fois encore le contraste qui existe entre le texte qui évoque un instrument aussi puissant que la trompette, et la mélodie très sobre dans sa montée, qui permet juste de retrouver le motif de l’alléluia et son vol si aimable. Tout est dit en peu de mots et avec un matériau mélodique très humble. Mais cet alléluia nous conduit efficacement vers l’intime de nos âmes pour y chanter le mystère profond de l’ascension du Christ.

Pour écouter cet Alleluia, cliquer ici.

Réseaux sociaux