La pause liturgie | Offertoire Pópulum húmilem (14ème dimanche ordinaire/8ème dimanche après la Pentecôte)

Rédigé par un moine de Triors le dans Religion

La pause liturgie | Offertoire Pópulum húmilem (14ème dimanche ordinaire/8ème dimanche après la Pentecôte)

Tu sauveras ton humble peuple, Seigneur, et tu humilieras les yeux des orgueilleux. Car qui est Dieu sinon toi, Seigneur ?
(Psaume 17, 28, 32)

 

Thème spirituel : L’humilité

Le message de cet offertoire, emprunté au psaume 17 (18 selon l’hébreu) a une saveur évangélique et il rejoint tout droit certaines expressions du Seigneur :

« Quiconque s’exalte sera humilié, et quiconque s’humilie sera exalté » (Luc, 14, 11).

« Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers » (Luc, 13, 30).

Ces courtes sentences comme celle de notre offertoire (qui a une dimension sociale) expriment à leur manière bien frappée le paradoxe évangélique que l’on retrouve mystérieusement énoncé dans chacune des huit béatitudes : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ; bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, etc... » avec leur pendant de malédiction chez saint Luc : « Mais malheur à vous, les riches ! car vous avez votre consolation. Malheur à vous, qui êtes repus maintenant ! car vous aurez faim. Malheur, vous qui riez maintenant ! car vous connaîtrez le deuil et les larmes. Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous ! C’est de cette manière, en effet, que leurs pères traitaient les faux prophètes. » (Luc, 6, 24-26)

Le message de Jésus a bien pour nous quelque chose de désarmant, il choque même l’esprit moderne. La loi du monde, en effet, c’est la loi du plus fort. Le salut réside tout entier dans la richesse, la puissance et le pouvoir. Notre monde moderne, en particulier, est hanté par un esprit de compétition fondée uniquement sur les forces naturelles, tout en prônant paradoxalement une égalité qui se révèle, en fait, très superficielle et même complètement fausse. Cela donne à la compétition mondaine un caractère inhumain et cruel. Par exemple à l’école, on a tendance à supprimer les classements qui humilieraient trop et décourageraient, dit-on, les mauvais élèves. Mais ce faisant, on entretient un flou, et donc une illusion sur la valeur réelle du travail de l’élève, en le privant de repères naturels, et on ralentit les meilleurs tout en retardant la prise de conscience réaliste des moins bons, qui promet d’être bien plus amère après de longues expériences. On se retrouve, à vingt ans et pour longtemps encore, un universitaire égaré, déçu, perdu, et impitoyablement mis de côté par une concurrence qui, en fait, n’a jamais cessé, mais qui se révèle enfin dans toute son acuité. Et alors cela peut faire très mal. Ce simple exemple illustre une pratique qui s’étend à de nombreux domaines dans notre civilisation de type libéral. D’une part on n’ose plus dire la vérité en face, et d’autre part on se laisse emporter par le rythme effréné d’une compétition sans pitié. On retrouve ce paradoxe à tous les niveaux de la société, une société qui ne supporte plus, qui n’est plus capable de porter ceux qui sont à la traîne. L’enfant handicapé est écarté dès avant sa naissance ; le vieillard impotent, devenu une non-valeur, est mis de côté, isolé et oublié ; l’ouvrier n’a plus le droit à l’erreur, parce que l’entreprise elle-même est menacée de couler, face à la concurrence sans scrupule de quelques groupes de plus en plus géants et puissants qui monopolisent tout le marché économique. On pourrait passer en revue toutes les réalités humaines, quand elles ne sont pas irriguées par l’esprit de l’Évangile : on constaterait partout à quel point l’orgueil peut faire des ravages. Le péché originel est d’ailleurs un péché d’orgueil. « Vous serez comme des dieux » dit le serpent à l’homme et à la femme.

Et dans le fond de notre cœur aussi, hélas, on retrouve, bien enracinée, cette maudite loi du plus fort, qui nous pousse si spontanément à nous préférer nous-même à tout autre, à nous exalter, fut-ce au détriment d’autrui, à tout mettre en œuvre, de façon très subtile parfois, pour que l’on reconnaisse notre supériorité, à nous réjouir de l’encens flatteur et des fleurs que l’on nous envoie, à nous attrister devant un échec qui humilie notre grandeur...

Or devant ce constat universel, face à cette loi du monde que nous portons en nous, il y a la redoutable promesse évangélique : « Quiconque s’exalte sera humilié, quiconque s’humilie sera exalté ». Double promesse à vrai dire, dont l’une est effectivement redoutable, mais l’autre au contraire est pleine d’espérance et rejoint alors le texte de notre offertoire : « Tu sauveras le peuple des petits, Seigneur, et tu humilieras les yeux des orgueilleux. »

On pourrait penser que la vie quotidienne apporte un démenti flagrant à ce message. Cela paraît tellement contredit par les faits et les expériences de tous les jours. On a l’impression au contraire que les grands écrasent toujours davantage les petits et les faibles, et que pour ces derniers, l’espoir d’émerger dans la société humaine est infime.

Alors ? Alors il faut bien remarquer que les promesses de Jésus dans l’Évangile, à la différence, peut-être des promesses de l’Ancien Testament qui, dans leur sens littéral, envisagent plutôt une rétribution terrestre, souvent déçue de fait, visent l’éternité plus que le temps. C’est très important cela : l’espérance chrétienne va très loin. La Sainte Vierge disait à sainte Bernadette : « Je ne vous promets pas le bonheur sur la terre, mais au ciel »). Oui, ce n’est qu’au ciel que le dernier mot reviendra, de façon définitive cette fois, à l’humilité, comme à l’amour. Notre offertoire, de ce point de vue, est profondément christianisé et devient une flèche d’espérance et de confiance lancée vers le ciel.

Et puis il arrive quand même parfois que la vérité contenue dans ce message se vérifie, dans un sens comme dans l’autre, dès ici-bas. Dans le secret des cœurs d’abord. Et puis, il y a parfois des grands qui tombent, et cela fait d’autant plus de bruit. Et il y a des petits qui percent, et c’est d’autant plus beau. Pensons à la bienheureuse Mère Teresa, dont l’humilité et la petitesse, si vraies, ont tellement resplendi au grand jour, et qui est devenue une des personnalités les plus unanimement louées de la fin du vingtième siècle. Mais pensons surtout à la Sainte Vierge dont le Magnificat aussi rejoint le texte de notre offertoire et lui donne tout son sens et sa saveur mariale :

« Il a jeté les yeux sur l’abaissement de sa servante. Oui, désormais toutes les générations me diront bienheureuse... Il a dispersé les hommes au cœur superbe. Il a renversé les potentats de leurs trônes et élevé les humbles, Il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. » (Luc, 1, 48, 51-52)

 

Commentaire musical

Cet offertoire assez bref emprunte sa mélodie au 5ème mode. C’est le mode de la joie bien claire, on le sait, mais ici, la joie se nuance, et d’autres sentiments vont venir enrichir l’atmosphère de cette pièce constituée de trois courtes phrases mélodiques. Dom Gajard dit que cette pièce est faite pour les monastères, parce qu’elle est très contemplative et toute remplie de crainte de Dieu, d’adoration et d’admiration mais plutôt retenue en face de la splendeur divine.

L’intonation, avant même qu’on ait prononcé le mot húmilem, est humble et douce. Deux torculus absolument identiques, très réguliers tous les deux, le premier sur l’accent de pópulum, donc plus appuyé, le second sur la syllabe faible, donc plus doux, apportent d’emblée une nuance de grande simplicité à cette pièce. La mélodie s’élève doucement sur la finale de pópulum, puis de façon assez touchante sur celui de húmilem qui atteint la dominante Do, en un mouvement vif mais très doux également. Il y a presque une sorte de cri plaintif dans ce beau jaillissement de húmilem. On sent déjà que les petits sont menacés, persécutés. Et tout de suite après la mélodie revient doucement, humblement, vers la tonique du mode, en une cadence très paisible qui ne laisse absolument pas présager de la suite. En effet, le second membre de phrase jaillit sans prévenir, comme si le cri des pauvres s’échappait soudain de leur cœur humilié. Le podatus d’accent de salvum est exactement le même, mélodiquement, que celui de húmilem, mais sa vigueur est tout autre. D’ailleurs, dans les manuscrits, les deux accents ne sont pas traités du tout de la même façon. L’accent de salvum est beaucoup plus ferme. Il faut le chanter à pleine voix. Dom Baron voit un magnifique élan de joie dans ce jaillissement. J’avoue préférer y voir un cri de détresse, une prière instante, même si, de fait, le verbe est à l’actif et non à l’impératif. Quoiqu’il en soit, l’élan continue et atteint son sommet sur l’accent de fácies, très ferme, très fort. Mais tout de suite après, l’intervalle de demi-ton Do-Si adoucit considérablement ce passage qui devient beaucoup plus retenu et très adorant, notamment grâce à la longue tristropha qui affecte la finale du mot fácies. Le mot s’achève d’ailleurs sur une formule mélodique montante puis descendante, toute pleine de révérence, qui introduit parfaitement la grande et belle montée de Dómine. Là, le mouvement doit devenir très large, c’est vraiment magnifique d’expression, y compris la fin puisque, parvenue au sommet, la mélodie s’incline subitement, dans un profond mouvement de révérence amoureuse, pour se fixer sur la cadence finale de cette première phrase.

Au début de la deuxième phrase, on reprend du mouvement et le traitement mélodique de et óculos superbórum est plus simple. La montée par degrés conjoints de óculos, la cadence identique à celle de Dómine, mais une tierce plus haut, l’apparition du Sib sur l’accent de superbórum, tout cela contribue à changer l’atmosphère et introduit une note de confiance et de paix qui contraste de façon assez notable, mais sans doute intentionnelle avec le texte. Les petits placent leur confiance dans le Seigneur et ne redoutent finalement plus le regard des méchants, des superbes. Ce mouvement de confiance prend même un air de défi dans la montée ardente de humiliábis qui doit être chanté avec plus de vivacité, presque une sorte d’emportement. C’est une menace, plus encore une promesse, jetée à la face des orgueilleux. Et la cadence très large, à l’aigu sur le La, renforce encore cette impression.

La troisième phrase, encore que textuellement elle soit une question, est une grande affirmation de la puissance divine. Le syllabisme montant de quóniam (Fa-Sol-La) introduit une nuance de solennité qui demande d’élargir le mouvement. Tout est très ferme dès le début, comme dans les neumes de quis et surtout dans la très puissante montée en crescendo de Deus dans laquelle il convient de mettre toute sa foi, tout son amour, toute son espérance. Cette force se fait sentir jusqu’au bout, sur præter te, et tout au long de la très belle vocalise de Dómine, légère toutefois, mais rendue insistante par la répétition de son premier motif mélodique. La dernière incise est très large. La pièce se termine, sur Dómine, exactement comme la première phrase, sur le même mot, en une cadence large et pleine de confiance.

On le voit, ce bref offertoire est très riche de sentiments. Les pauvres trouvent en Dieu leur appui, la source de leur espérance, leur joie même, en face des puissants de ce monde qui sont déjà vaincus par la foi des petits.

 

Pour écouter cet offertoire : ici.

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