Le Pape aux États-Unis : une récupération?

Rédigé par de notre correspondantes aux Etats-Unis, Armelle Signargout le dans International

Le Pape aux États-Unis : une récupération?

Dans un pays blessé par l’immoralité croissante et les divisions politiques, qu’attendait-on sur place du Pape François à la veille de son séjour du 22 au 27 septembre ? Trois étapes : Washington (premier discours d’un pontife face au Congrès), New York (assemblée générale de l’Onu), Philadelphie (rencontre mondiale des familles).

« Sur 80 % des dossiers, nous sommes d’accord ! » Le Président Barack Obama, un militant de l’avortement et du faux « mariage », veut que tous les Américains le sachent : il partage presque entièrement la vision du Pape François… Sa visite de cinq jours – la première fois que l’Argentin le plus célèbre du monde foule le sol des États-Unis – se présente pour le camp d’Obama comme l’aubaine du siècle dans deux domaines clés : l’environnement et l’immigration.

Un travail de longue haleine

Plusieurs élus démocrates n’ont pas hésité à faire circuler auprès de leurs collègues du Congrès une pétition demandant au Saint-Père de bénir leurs efforts subversifs.

Cette tentative de récupération à des fins strictement temporelles a commencé tôt. Avant de quitter Cuba pour Washington, où il devait s’adresser aux 535 sénateurs et représentants ­réunis au Capitole – une première historique, et le seul discours annoncé en anglais –, le Pape François avait fait la Une, au fil des mois, de plusieurs magazines hostiles à l’Église : ­Time, Rolling Stone, Fortune, The New Yorker, Esquire, Vanity Fair… Le Saint-Père a même été la star début septembre sur ABC d’une rencontre télévisée virtuelle avec une brochette d’Américains. S’adressant à une mère célibataire, il surprit l’assistance en lui disant tout de go : « Vous auriez pu tuer vos filles et vous avez respecté la vie. (…) N’ayez pas honte. Gardez la tête haute. » « Je n’ai pas tué mes filles. Je les ai mises au monde. » « Je vous félicite. » Dans le compte rendu de Time, « tuer » et « tué » avaient disparu.

Par précaution, un guide a été distribué aux 7 000 journalistes qui comptaient couvrir cette visite. Publié par la puissante organisation GLAAD, qui a reçu plus de 200 000 dollars en 2014 pour promouvoir la cause homosexuelle et « influencer la présentation de l’Église catholique et de ses filiales ultraconservatrices » auprès des médias, ce guide décrit les évêques américains – à l’exception de quelques-uns comme Mgr Blase Cupich de Chicago – comme « décalés » par rapport aux laïcs et insiste sur la nécessité d’écarter certains commentateurs « extrémistes » (lisez, fidèles) pour laisser la parole aux victimes de discrimination,?alias?les ­paroissiens?homo-, bi- ou trans-sexuels, « de préférence latinos » comme l’hôte de mar­que.

Certains catholiques se réjouissent d’accueillir « l’anti-Donald Trump », perçu avant tout comme tolérant, à l’inverse de ce milliardaire de l’immobilier qui propose de cons­truire – sho­cking ! – un mur le long de la frontière mexicaine. Parmi les catholi­ques plus soucieux de sûreté doctrinale et de beauté liturgique, un nombre croissant s’interroge face aux paroles et actes imprévisibles du Saint-Père. Inquiets, ils évoquent les messages moins impulsifs de Jean-Paul II (sept visites aux États-Unis de 1979 à 1999) et de Benoît XVI (2008).

 

Des catholiques dilués

Jadis unis par plusieurs vagues de persécution, les catholiques américains ne le sont plus. Il y a à peine un siècle, venus d’Irlande, d’Italie, de Pologne, ils élevaient leurs familles nombreuses dans des ghettos urbains. Aujourd’hui, ils ont aussi peu d’enfants que les autres, et autant d’argent. Malgré leur statut de minorité (21 % de la population totale, soit 69 millions), n’ont-ils pas conquis les leviers du pouvoir ? Deux générations après l’entrée à la Maison-Blanche de John Kennedy, le vice-président Joseph Biden et le secrétaire d’État John Kerry ne sont-ils pas tous deux catholiques ?

Une Église en perte de vitesse

Mieux : alors que plus de 40 % de la population demeure protestante, six des neuf juges de la Cour Suprême (les trois autres sont juifs) se réclament officiellement de l’Église. Six sur neuf : du jamais vu. L’arrêt du 26 juin n’en est que plus tragique, car sans les voix de deux catholiques, les homosexuels n’auraient pas obtenu le droit de « se marier ». Cette trahison fait mal. L’Amérique que le Pape François découvre n’est pas seulement la grande puissance capitaliste dont il rejette à juste titre les excès, ou la nation d’esprits créatifs à la générosité légendaire. C’est un pays qui vient de recevoir une blessure mortelle. Un pays déboussolé par un gigantesque mensonge, où la famille fléchit, où la liberté religieuse vacille.

Le magazine Inside the Vatican a publié plusieurs lettres ouvertes au Pape. Dans l’une, Tom Monaghan, fondateur d’Ave Maria University en Floride, constate : « Nos paroisses sont devenues des hôpitaux de campagne pour tous ceux que la révolution sexuelle a brisés. » Dans une autre, trois champions de base-ball supplient le Vicaire du Christ : « Merci d’expliquer à l’Amérique que suivre les Dix Commandements est la meilleure façon d’être vraiment libres. »

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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