L’appel de Pierre Manent aux catholiques français

Rédigé par Thibaud Collin le dans Politique/Société

L’appel de Pierre Manent aux catholiques français
Pierre Manent

Dès sa parution début octobre, Situation de la France, le dernier ouvrage de Pierre Manent (1), a suscité un vif débat. Cet essai, aussi court que fondamental, a été accusé de prêcher le défaitisme face au progrès inéluctable de l’islam en France. Pascal Bruckner a même osé affirmer que Pierre Manent était un personnage de Soumission, le fameux roman de Houellebecq. Or il me semble que cet essai a pour nœud bien autre chose que le seul rapport à l’islam, même si celui-ci lui fournit l’occasion de son déploiement. Il faut lire ce livre comme le prolongement de celui publié en 2006, superbement intitulé La Raison des nations (2). Déjà Pierre Manent y affirmait que « si la séparation de l’Église et de l’État est précieuse comme règle de nos actions, elle deviendrait ruineuse si nous en faisions la règle de notre pensée ». Or loin de se contenter de proposer un compromis politique avec les musulmans, notre philosophe politique s’adresse à la nation française et (donc) plus spécialement aux catholiques. Développons ces différents points.

Une volonté utopique des musulmans

Soulignant que la laïcité n’est pas la neutralisation religieuse de la société, Pierre Manent considère que la volonté de vouloir changer les mœurs des musulmans est utopique et contre-productive. Comment une nation faible et doutant d’elle-même peut-elle prétendre faire plier des musulmans forts et sûrs de leurs croyances et de leurs pratiques ? Il propose donc de les laisser vivre selon les prescriptions de leur religion (hormis la polygamie et le voile intégral) et en retour de leur demander de rompre tout lien financier et intellectuel avec les pays étrangers afin de s’engager à participer à la vie politique nationale. Chacun a pu, par exemple, remarquer à quel point nos concitoyens musulmans ont été discrets lors de la réforme du mariage civil par la loi dite Taubira.

La solution préconisée consiste donc à redonner toute sa place à la chose politique et à refuser que la vie commune ne soit que le théâtre des revendications identitaires et de la lutte contre les discriminations. Pierre Manent mène une critique approfondie de la nouvelle laïcité post-nationale : « lorsqu’on nous demande d’adhérer aux valeurs de la République, on ne nous demande rien (…) ou on ne nous demande que des abstentions, ce dont le citoyen le plus paresseux est toujours capable. En pratique, on ne lui demande que de ne pas dire du mal de son voisin, et si possible de n’en rien penser. En termes psychologiques, on lui demande surtout de se détendre, de ne prendre au sérieux aucune chose commune, parce qu’une chose commune occasionne ou plutôt motive engagement, sérieux, jugement. » Il n’y a donc ici aucun éloge du communautarisme, bien au contraire. La solution que Pierre Manent propose au problème pratique que notre pays connaît ne peut être réalisable qu’à deux conditions : 1. Que les citoyens français retrouvent le sens de la nation comme forme politique capable de se gouverner soi-même, sens si obscurci par la construction européenne. 2. Que les catholiques prennent toute leur responsabilité. C’est sur ce deuxième point que j’aimerais maintenant concentrer mon propos.

Union sans confusion

En effet, les musulmans se sont installés dans un pays de « marque chrétienne » et non pas d’abord un pays laïque. « La laïcité, dit Pierre Manent, est un dispositif de gouverne­ment qui n’épuise pas le sens de la vie commune, et qui d’ailleurs en donne une représentation abstraite et fort pauvre. On n’habite pas une séparation. » Parler de « marque chrétienne » signifie-t-il que ce sont encore les catholiques qui gouvernent la France et que les musulmans devraient accepter une place subordonnée ? Il n’en est rien et ce que Pierre Manent demande aux musulmans, il le demande avec beaucoup plus de force aux catholiques pour des raisons qu’il faut bien saisir. « Les catholiques aussi ont à accomplir l’opération délicate qui, après ou avec la séparation, permet l’union sans confusion entre le politique et le religieux. Eux aussi ont à se donner comme citoyens à un corps civique plus grand que l’association des catholiques français, non pour s’y perdre mais pour y trouver leur place et y prendre leur part en tant que catholiques. » La question musulmane est donc l’occasion pour les catholiques français de réfléchir aux modalités nouvelles de leur participation à la chose commune. Vont-ils se cabrer dans une position défensive et réactive, certes compréhensible au vu de l’anticatholicisme laïciste actuel, mais en cautionnant là un dispositif identitaire postmoderne ? Ainsi opposer la « cathophobie » à « l’homophobie » ou à « l’islamophobie » signifie que l’on assume les présupposés de l’adversaire.

Une appel exaltant

À rebours, Pierre Manent lance un appel plus exigeant mais plus exaltant : « Les catholiques se rendront compte que leur défaitisme n’est pas justifié, s’ils sont attentifs à l’ordre sous-jacent du dispositif théologico-politique ». En effet, le génie du catholicisme est d’être au centre de ce dispositif articulant les cinq grandes « masses spirituelles » de l’Occident : le judaïsme, l’islam, le protestantisme évangélique, l’Église catholique et l’idéologie des droits de l’homme. Cette centralité de l’Église ne lui vient pas seulement de son Histoire mais aussi de sa capacité à interroger les autres tout en restant là où elle est. Bref, l’Église est par excellence médiatrice et donc principe possible de communion. « Avec chacune des autres grandes forces spirituelles, elle noue une relation qui laisse chacun libre d’être ce qu’il est, contient la promesse d’une vie où le souci de la paix et la recherche de la vérité ne seraient pas incompatibles. » De là, Pierre Manent en tire une conclusion pratique : la nécessité que les catholiques français assument pleinement leur « responsabilité particulière pour le bien commun ». Il ne s’agit pas de nier que nous sommes devenus une partie minoritaire ; il s’agit de saisir qu’en tant que catholiques français nous devons prendre en charge le tout en tant que tout. Telle est notre manière d’être fidèle à l’héritage transmis par nos pères ayant façonné la nation française. Prions pour que les laïcs et les pasteurs aient plus que jamais à cœur le souci de l’âme de la France.

1. Pierre Manent, Situation de la France, Desclée De Brouwer, 190 p., 15,90 €.
2. Pierre Manent, La Raison des nations, Gallimard, 112 p., 14,50 €.

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