Clôture et famille

Rédigé par un moine le dans Religion

Clôture et famille

La canonisation récente des parents de sainte Thérèse de Lisieux, Louis et Zélie Martin, fait réfléchir sur les liens entre famille charnelle et famille monastique. Selon saint Benoît, « nous sommes des fils de famille ; nous formons la famille de Dieu ; (car) les êtres ne se développent et n’atteignent leur fin que moyennant l’appartenance à une famille, dont il faut rechercher l’idéal et le terme chez la Sainte Trinité elle-même » (Dom Paul Delatte, Commentaire, p. 282 et 246). Le religieux pourtant suit le Christ seul, par vocation, il est arraché à son père, sa mère, ses frères et sœurs, nous dit l’Évangile (Mt 19, 29).

L’Évangile qui parle de cette rupture pour suivre Jésus s’applique aussi, toutes choses égales d’ailleurs, à chaque baptisé : chacun doit porter sa croix à la suite de Jésus dans une radicalité analogue à celle des religieux. Mère Cécile Bruyère, fille spirituelle de Dom Guéranger, écrit : « Si nous ouvrons les Saintes Écritures, nous y voyons l’invitation la plus large, la plus continuelle, la plus véhémente à la vie unitive qui est la vie spirituelle en son plein. Les chrétiens peuvent tous atteindre à l’union avec Dieu, sans autre invitation que celle contenue déjà dans leur baptême. Appuyé sur l’Écriture sainte et la tradition, saint Benoît dans sa Règle ouvre à tous les portes de la vie spirituelle » (La Vie spirituelle et l’Oraison, p. 25 et 27, Solesmes, 1984). C’est là l’une des idées-forces de Vatican II, toujours à approfondir, pour extraire le vrai Concile de ses lectures hâtives et superficielles. Il faut bien y mettre le prix.

Arrachement

Toute vie chrétienne cohérente est un arrachement, dans le sillage entraînant de la vie monastique dont la clôture sépare, de façon visible. Les familles soucieuses de leur vocation fuient l’esprit de facilité, comme le religieux fuit « l’esprit du monde ». De façon analogue, la vie transmise dans la famille charnelle selon Dieu relève d’un double mystère contrasté : clôture sponsale et ouverture à la fécondité, arrachement à ce qui n’est pas le conjoint pour la perfection de l’union. La fécondité requiert ce recueillement sponsal du foyer, elle requiert la patience d’un échange exclusif, avant de recevoir de Dieu l’étincelle de vie, charnelle éventuellement ou en ses diverses réalités rayonnantes.

Ces exigences sont dénoncées et ridiculisées sous nos yeux comme subtilement et suprêmement égoïstes, et l’on veut faire admirer le vice libertaire comme l’idéal de l’amour, sans attache, alors qu’il n’est autre que plaisir vulgaire et stérile. Saint Benoît dénonce ceci comme « la lâcheté de la désobéissance », vantant au contraire « le labeur de l’obéissance ». Dans l’air du temps, tout « labeur » serait prohibé, la notion même d’effort fait fuir ; en revanche, l’Évangile et le bon sens disent que seul le péché doit être évité absolument. Saint Benoît ne fait abhorrer et fuir rien d’autre que le péché qui sépare de Dieu, en vue de nous disposer et mieux nous faire désirer l’amour divin, lequel veut s’écouler en nos vies par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rm 5, 5). C’est pourquoi il engage l’âme « à se garder à toute heure des péchés et des vices, ceux des pensées, de la langue, des mains et des pieds ainsi que de la volonté propre » (c. VII/1).

Saine résistance

Soljenitsyne disait, il y a une vingtaine d’années : « Vous, les Européens, êtes dans une éclipse de l’intelligence. Vous allez souffrir. Le gouffre est profond. Vous êtes malades. Vous avez la maladie du vide ». Mais il ajoutait : « Le gouffre va s’ouvrir à la lumière, de petites lucioles dans la nuit vacilleront au loin. Aujourd’hui, les dissidents sont à l’Est, ils vont passer à l’Ouest. » Parler de dissidence évoque d’abord pour nous une sédition, et cela fait peur à juste titre. Dissidence, il s’agit plutôt d’une saine résistance, d’une réticence au brouhaha de l’actualité confuse et si souvent malsaine : c’est ce que firent Benoît, François, Charles de Foucauld et tant d’autres ; chacun de nous doit imiter cette démarche de façon adaptée, là où Dieu l’a placé : l’Europe est née de l’éloignement du médiocre, de l’arrachement à toute drogue, de la dissidence d’avec la sagesse frelatée des études officielles à Rome qui firent fuir Benoît vers la grotte de Subiaco, pour devenir « sagement illettré, savamment ignorant », selon son biographe. 

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