Introit Puer natus es

Rédigé par un moine le dans Culture

Introit Puer natus es

« Un enfant nous est né, un fils nous a été donné ; l'insigne de son pouvoir est sur son épaule et on lui donnera pour nom Ange du grand conseil. Chantez au Seigneur un chant nouveau car il a fait des merveilles. » (Isaïe, 9, 6 ; Psaume 97, 1)

Commentaire spirituel

Voici certainement l'un des messages les plus joyeux et les plus prometteurs de toute l'histoire biblique. La venue au monde d'un enfant est toujours, dans l'histoire des hommes, un moment privilégié d'émotion, de beauté, d'amour, de joie, d'espérance. Tous les parents, toutes les mères et tous les pères, ont fait l'expérience de ce bonheur qui survient dans le cœur quand un petit d'homme, le fruit de leurs entrailles, apparaît sur la terre et inaugure sa petite vie, si fragile encore mais aussi si bourgeonnante déjà. Quelle fierté pour l'homme et la femme devenus père et mère et qui contemplent sous leurs yeux leur amour qui s'est incarné, personnalisé ! C'est leur être même qui se prolonge et se renouvelle, s'étend et devient autre, en ce petit enfant qui porte en lui-même le signe irrécusable de leur amour mutuel et qui témoignera par toute sa vie de cet amour qui le constitue sans cesse. C'est là qu'on mesure la grâce que représente la paternité et la maternité, grâce de participation authentique à l'acte créateur, un acte qui ne consiste pas seulement en une chiquenaude initiale, mais qui devient providence et se répercute dans la vie de l'enfant jusque dans l'éternité.

Eh bien ! Cette grâce que l'homme et la femme reçoivent en partage, a été conférée d'une certaine manière, par l'intermédiaire d'un couple choisi, à l'humanité toute entière. Je m'explique : le fait que Dieu se soit incarné en Marie, qu'il ait voulu devenir le fruit d'un authentique mariage, quoique virginal, entre Joseph et Marie, ennoblit toute paternité et toute maternité. Désormais, toute naissance d'un enfant des hommes évoque la naissance de cet Enfant Dieu que nous fêtons à Noël. La famille humaine composée d'un papa, d'une maman et d'un ou plusieurs enfants, déjà sainte du fait de sa création qui la rend icône de la Trinité, devient sacrée du fait de l'Incarnation rédemptrice. Toute naissance prend une dimension nouvelle qui est celle du salut en vue du royaume des cieux et de l'immense famille de Dieu qui se constitue au ciel.

En chantant cet introït et son message biblique, nous récapitulons l'histoire. L'Ancien Testament est présent, puisque ce texte, rédigé par le prophète Isaïe, et qui visait peut-être, à un premier niveau, une réalisation historique contemporaine, a une valeur prophétique évidente qui prolonge l'écho de la promesse faite à Ève, au lendemain de la chute originelle : « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t'écrasera la tête et tu l'atteindras au talon. » (Genèse, 3, 15). Le Nouveau Testament est présent, bien sûr, puisqu'il accomplit cette promesse en Jésus, le petit enfant de la crèche, qui réjouit non seulement Joseph et Marie, non seulement les bergers et les mages, mais la création tout entière. Jamais la bonne nouvelle d'une naissance n'a concerné autant l'humanité toute entière comme cette naissance-là. Jamais la parole prophétique n'a été aussi vraie : « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné. » Il est nôtre, ce nourrisson qui s'abreuve au sein maternel et qui est en même temps Celui par qui tous les oiseaux du ciel trouvent leur nourriture, comme chante une hymne de la liturgie de Noël. Nous sommes donc tous aussi présents à Bethléem, tous contemporains de cette naissance qui transcende les époques et les lieux. L'enfant qui vient de naître est une personne divine, la deuxième personne de la Sainte Trinité. Son enfantement virginal, dans le temps et dans l'histoire, fait écho à son enfantement éternel dans le sein du Père. Le sens ultime de Noël est de nous emporter dans les relations trinitaires, de nous faire naître avec le Fils, dans l'Amour du Père, pour l'éternité, et donc de donner un sens, une destinée à notre vie d'ici-bas. Voilà pourquoi la liturgie de Noël est attentive à recueillir pour nous toutes ces dimensions de l'événement tout simple que nous célébrons en ce jour. L'introït de la messe de minuit nous fait assister à l'acte sublime de la génération éternelle du Fils. « Le Seigneur m'a dit, tu es mon Fils, moi aujourd'hui, je t'ai engendré ». L'introït de la messe de l'aurore nous montre la lumière qui commence à poindre dans notre monde. « Lux fulgebit hodie super nos : la lumière brillera sur nous aujourd'hui car un Seigneur nous est né ». Enfin, l'introït de la messe du jour laisse éclater la joie de l'Église à la vue du soleil éclatant qui resplendit de tous ses feux sur l'histoire de l'humanité : « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné ». Le verset de ce chat d'entrer est on ne peut plus approprié : « Chantez au Seigneur un chant nouveau car il a fait des merveilles. » Oui, chantons la bonne nouvelle, chantons la lumière, chantons notre joie, notre espérance, chantons ce chant nouveau devenu possible avec la nouveauté radicale de cette naissance.

Commentaire musical

La mélodie de cet introït radieux exprime bien le désir de l'Église de s'abandonner à la joie toute simple et même à l'enthousiasme de la naissance du Messie, après avoir contemplé de toute son ardeur la génération éternelle du Fils, à travers les chants de la messe de minuit. Il s'agit d'un 7ème mode et cela dit déjà beaucoup. La lumière et la joie envahissent cette mélodie dès son début. La quinte Sol-Ré qui l'inaugure est étincelante et pourtant toute simple : trois notes seulement, mais si heureuses! L'accent du mot Puer est bien appuyé et soulevé et la finale déposée doucement, de façon à la fois très joyeuse et très contemplative. Le mouvement est ensuite bien lancé sur natus est, avec l'accent vigoureux de natus qui exprime l'allégresse de l'Église, l'unisson de est qui évoque très discrètement l'être profond de l'enfant célébré : il est Dieu, il est, c'est son nom, et son éternité est très bien rendue par cet unisson qui ne porte aucun préjudice à la joie toute simple que nous offre sa naissance humaine. Cette joie déborde sur nobis : la texte souligne à deux reprises que c'est pour nous que le Verbe s'est fait chair, et la mélodie en profite pour y mettre sa petite expression de grand bonheur tout simple. Ce premier nobis, composé seulement de quatre petites notes, est si chantant, si charmant qu'on se sent une âme de berger, transporté tout près du petit berceau de fortune, où la joie essentielle se dégage de la précarité même de la naissance. La joie renchérit sur et filius datus est nobis, mais s'enveloppe peu à peu de mystère, comme si très vite le compositeur avait voulu nous indiquer que le bonheur de cette naissance dépasse de beaucoup le seul point de vue humain. De fait, la courbe descendante de filius se  teinte d'une nuance de tendresse, et de vénération. De fait aussi, datus est moins envoyé que natus. Il y a déjà dans ce mot datus une réflexion sur cette naissance qui est un don. Natus, c'est le fait brut, si l'on peut dire, avec le sentiment débordant qui lui fait écho, sans retour sur soi ; datus, c'est le second mouvement de l'âme qui perçoit cet événement et la joie qui lui correspond comme un immense cadeau. Il y a donc dans ce mot, avec son accent très souligné, une certaine plénitude que la mélodie rend très bien. Comme tout cela est profondément inspiré ! Le second nobis confirme cette interprétation : il est plus grave, il ramène la mélodie à la tonique initiale, il boucle admirablement cette première phrase si équilibrée, entre la joie toute simple et la plénitude de l'acte de foi que provoque la beauté contemplée.

La seconde phrase débute par un élan très marqué sur cujus impérium. Il y a là, certainement un accent de triomphe, très sensible dans le départ syllabique tout en mouvement vers l'accent tonique de impérium, dont la mélodie est empreinte d'une incontestable majesté, atteignant, pour la première et la seule fois de la pièce le Fa aigu. On est passé du thème de l'enfant à celui du roi ! La mélodie se campe dans les hauteurs, comme pour mieux proclamer les prérogatives souveraines de cet enfant qui fait toute notre joie. Le motif mélodique de húmerum reprend celui du premier nobis, de même que la longue sur le Do de la finale de húmerum reprend celle de est de la première phrase, tout ceci faisant le lien de façon très délicate entre les deux phrases et les sentiments qui les animent. On peut noter aussi le beau balancement contemplatif de ejus qui se conclut d'ailleurs en 1er mode, donc dans une atmosphère plus recueillie, plus douce, qui tranche d'ailleurs un peu avec le texte tout plein de puissance. On a l'impression de quitter un instant la considération royale pour revenir se pencher un instant sur le berceau où l'enfant si frêle s'est endormi.

La troisième phrase retrouve bien vite le thème initial de la seconde, avec sa grandeur caractéristique qui ne porte aucun préjudice à la joie toute simple dans laquelle nous maintient la mélodie radieuse. On va vers l'accent de vocábitur qui est ferme et joyeux. Viennent ensuite deux tristropha légères sur la corde Do, qui encadrent l'accent au levé de nomen, rendu très expressif par ce procédé. Le second ejus, comme le premier, s'achève sur une cadence en La, mais sans ralentissement excessif car on marche vers la suite ; c'est-à-dire vers l'accent de magni, très ferme, très solennel, dont les intervalles majeurs  rétablissent la mélodie dans sa tonalité initiale. Cette dernière incise doit être large, solennelle. Peu à peu, on a oublié le petit enfant et son charme pour contempler en lui le roi, l'ange du grand conseil, c'est-à-dire le juge à venir. Cet introït, sans se départir jamais de l'allégresse propre à Noël, nous emporte bien au-delà de la grotte de Bethléem et nous projette jusqu'à la fin des temps où doit venir le Christ dans toute sa gloire. En chantant cette mélodie et ce texte, on comprend combien le Christ est « Celui qui vient », celui qui ne cesse de venir dans nos vies. Il est là, alors réjouissons-nous, mais en même temps ne cessons pas de l'attendre car il doit venir.

Pour écouter cet introit

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