France-Iran : retour à la raison

Rédigé par Thomas Flichy de La Neuville le dans International

France-Iran : retour à la raison

Depuis le tournant diplomatique opéré par Nicolas Sarkozy au profit de l’Arabie Saoudite et de ses alliés, la diplomatie française a opéré une révolution complète vis-à-vis de l’Iran. À l’heure actuelle la France retrouve paradoxalement la position diplomatique intelligente et pragmatique qu’elle avait avant la présidence Sarkozy. Toutefois, l’éclipse de la France dans la partie la plus créatrice du Moyen-Orient ne sera pas sans conséquences.

D’un point de vue économique, les États-Unis ont habilement évincé leurs concurrents industriels européens afin de bénéficier des plus gros marchés. À l’échelle européenne, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne vont pouvoir récolter les fruits d’une politique pragmatique. Conformément aux relations historiques qu’elle a nouées depuis plusieurs siècles avec l’Iran, la France récoltera donc les miettes commerciales de ce gigantesque marché.

N’oublions pas qu’à la fin du XIXe siècle, au moment où la Grande-Bretagne recueillait le monopole de l’exploitation du pétrole, la France obtenait celui des fouilles archéologiques. Toutefois, l’essentiel n’est peut-être pas là. En effet, renouer avec l’Iran c’est se ressouvenir que ce pays constitue un nœud géopolitique de premier ordre depuis la plus haute Antiquité.

Un pays convoité par les plus grands

Les grands conquérants ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Alexandre le Grand met toute son énergie à abattre l’Empire perse et y parvient. Rome se contente de contenir les redoutables Parthes sans parvenir à les dompter. Gengis Khan annexe la Perse à son Empire gigantesque. Napoléon, quant à lui, envoie une mission diplomatique en Perse afin de prendre la Russie à revers. Quant à l’activisme des agents allemands en Iran pendant la Seconde Guerre mondiale, ­celui-ci n’est évidemment pas dû au hasard : leur action aurait dû permettre de faciliter la seconde offensive de la Wehrmacht sur les puits de pétrole de la Caspienne au nord et celle de l’Afrika­korps vers le golfe Persique au sud : si les verrous de Stalingrad et de Singapour avaient sauté, alors les divisions blindées allemandes se seraient ruées vers l’Iran tandis que les croiseurs japonais auraient fait simultanément leur apparition dans le golfe Persique. La puissance persane est une vieille question qui fascine les Français depuis le XVIIe siè­cle. À la cour de Louis XIV, la Perse, de par l’ancienneté et le prestige de ses institutions, est considérée comme le miroir oriental de la France. En Iran, l’image de la France est associée à celle de la culture depuis les fouilles de Suse. En tant que puissance, l’Iran se pense en partie par rapport à la France. Il ne fait d’ailleurs nul doute que l’exemple du général De Gaulle, ayant fondé l’indépendance militaire française sur la dissuasion nucléaire afin de garantir le territoire national contre l’humiliation d’une nouvelle défaite, n’ait exercé une influence certaine sur les élites iraniennes. Tout comme la France, l’Iran se présente comme une exception culturelle ; tout comme elle, ce pays aspire à l’indépendance.

Pourquoi l’Iran constitue-t-il un nœud géopolitique majeur ? Prises dans l’ordre chronologique, les raisons en sont commerciales, énergétiques et militaires. L’Iran se présente en premier lieu comme une plaque tournante commerciale idéalement située entre l’Occident et la Chine. La position géographique de l’Empire par­the,?situé?entre l’Empire romain et?la?Chine?lui donne?très?vite une position d’intermédiaire. Aujourd’hui,?les sanctions?internationales?empêchent l’Iran de jouer son rôle traditionnel d’inter­médiation commerciale : l’Amérique s’est en quelque sorte substituée à Rome. En second lieu, l’Iran détient les clefs de l’approvisionnement des pays occidentaux – mais aussi de la Chine et de l’Inde – en pétrole et en gaz naturel.

Idéalement placé

Quatrième producteur de pétrole au monde et deuxième exportateur de l’OPEP, l’Iran dispose de la deuxième plus grande réserve en gaz naturel, après la Russie, et en est le sixième producteur. Au-delà de ses réserves propres, l’Iran est idéalement placé entre les deux principaux bassins mondiaux d’hydrocarbures que constituent le golfe Persique et la mer Caspienne. Reliant ces deux foyers par ses pipe-lines, l’Iran a été propulsé au centre géopolitique du monde. Toutefois, plus le temps passe, plus ce foyer énergétique perd en importance aux yeux des États-Unis en raison de l’exploitation de leur propre gaz de schiste. L’Iran se présente, en troisième lieu, comme la clef des paix irakienne, syrienne et yéménite.

Quels sont les atouts géopolitiques de l’Iran ? Sa force principale réside dans sa créativité. Or celle-ci est intimement liée à l’existence d’un ancien foyer poétique. La poésie n’a jamais été envisagée, sous un angle géoculturel, comme l’un des indices de vitalité des civilisations. Aussi ne faut-il pas s’étonner que l’incompréhension pour la poésie soit l’apanage des civilisations agonisantes. Celles-ci ont fait de la poésie un objet de dissection par le truchement barbare de la critique littéraire.

Forte culture littéraire

En Iran la vitalité poétique a permis de résister à l’arabisation. De fait, grâce à sa forte culture littéraire, le persan sera l’une des rares langues à ne pas être balayée par l’arabe, même s’il lui emprunte beaucoup. La poésie permet aujourd’hui à l’Iran de résister à l’action d’une mondialisation niveleuse. Beaucoup plus que le nucléaire, c’est la créativité iranienne qui fait peur. Or l’innovation a été beaucoup moins bridée par le chiisme que le sunnisme. Cette peur est particulièrement forte en Israël, foyer poétique et créatif concurrent. Fort de son identité, l’Iran entretient un rêve de puissance. Il souhaite retrouver son indépendance engloutie au VIIe siè­cle après J.-C. et retourner la situation en se faisant le leader du monde musulman. L’Iran se conçoit en effet comme la tête pensante du monde islamique et il faut bien reconnaître que son apport a été d’une richesse exceptionnelle aussi bien d’un point de vue philosophique, littéraire que scientifique. Dans cette quête pour le leadership régional, l’Iran a de sérieux concurrents. Il s’agit essentiellement de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. La relation avec Israël, quant à elle, est plus complexe qu’il n’y paraît. La communauté juive la plus ancienne et la plus nombreuse du Moyen-Orient est celle d’Iran. Malgré les tensions militaires du moment, l’on ne saurait oublier que la Perse et Israël constituent deux alliés historiques. Pour la France, renouer avec une puissance musulmane alliant la réflexion et la créativité est d’une importance capitale à l’heure où le monde de l’Islam est tenté par la fuite en avant dans la violence. À ce titre, la visite d’Hassan Rohani représente un premier pas vers davantage de paix.

Thomas Flichy de La Neuville est professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Bordeaux, à l’Ecole Navale puis à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr. Il est spécialiste de la diplomatie au XVIIIe siècle et auteur de plusieurs ouvrages de géopolitique. Son dernier livre, en collaboration avec Olivier Hanne, vient de paraître : La dette ou le crépuscule des peuples, Editions de l'Aube, septembre 2014.

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