Dieu relégué hors du quotidien

Rédigé par l'abbé Éric Iborra le dans Religion

Dieu relégué hors du quotidien

Vicaire à la paroisse Saint-Eugène-Sainte-Cécile de Paris, enseignant au Collège des Bernardins et au séminaire de la Fraternité Saint-Pierre, l’abbé Éric Iborra livre son analyse sur la thématique développée dans l’ouvrage collectif Église et politique : changer de paradigme. Il dénonce le nestorianisme moderne qui caractérise les Églises comme les nations et tente de trouver des remèdes à cette dérive.

Dans un ouvrage collectif paru en 2013 les contributeurs proposent de remettre en cause le « paradigme » des relations entre Église et politique tel qu’il s’est imposé au milieu du XXe siècle à l’occasion des avancées de l’idéologie libérale, avec son avatar démocratique, paradigme que l’on peut désigner comme celui « de Vatican II » puisque c’est là qu’il y a trouvé sa consécration magistérielle et que c’est désormais à partir de cet « évènement » qu’il prospère aujourd’hui.

L’apparition de ce paradigme coïncide avec le tournant anthropocentrique pris par le Concile. La redécouverte de l’ecclésiologie dans la première moitié du siècle dernier avait attiré l’attention sur la figure de l’homme. Mal compris, cet intérêt pouvait provoquer une éviction du thème central, Dieu tel qu’Il se donne à voir dans la révélation biblique. Ce tournant anthropologique de la théologie correspondait par ailleurs au déploiement de l’idée libérale que venait de consacrer la défaite des totalitarismes. Alors que l’Église, tout au long du XIXe siècle, s’était opposée frontalement au libéralisme tant philosophique que politique, sauf exceptions tactiques (comme le Ralliement sous Léon XIII), elle semblait inverser ses priorités au lendemain du dernier grand conflit : désormais elle se ralliait au libéralisme tant philosophique que politique, sauf exceptions forcées (par exemple défendre un point dogmatique indiscutable).

Le renoncement à la souveraineté spirituelle

Les conséquences de ce renversement de paradigme se traduisent par le renonce­ment à exercer une souveraineté spirituelle sur les sociétés temporelles, souveraineté spirituelle qui ne se confond pas avec la théocratie mais qui est l’expression de la distinction hiérarchisée prônée depuis toujours entre le spirituel et le temporel par l’Église d’Occident, base d’une saine laïcité. Ce renoncement semble aboutir à une sorte de nestorianisme où les deux sociétés – l’Église et les nations – se séparent l’une de l’autre au point que l’Église se réfugie dans un spiritualisme fidéiste où elle déverse sa moraline (1) sur des sociétés temporelles de plus en plus autonomes et par conséquent de plus en plus vides de transcendance, seule créatrice de lien social et garante du bien commun.

L’homme apparaît alors comme le grand perdant de cette dissociation : vidée de son origine et de sa fin théologiques, délestée de son assise qu’est la loi naturelle que la modernité est incapable de maintenir, sa dignité s’effondre dans la recherche de la quadrature du cercle qu’est l’effort, dans les démocraties procédurales, d’harmoniser des droits individuels souverains, issus de l’hédonisme inspiré par la triple concupiscence dénoncée par saint Jean. On peut noter qu’un certain thomisme n’est pas pour rien dans cette révolution. À force d’insister sur la consistance de la créature, on passe vite, dans les périodes d’euphorie collective, à « l’autonomie des réalités terrestres », et donc à la relégation de Dieu et de sa grâce hors de la sphère du quotidien…

Cette dérive n’avait pas échappé à l’augustinien Joseph Ratzinger dès le lendemain du Concile. L’aggiornamento (qui avait pu passer par « un émondage tortionnaire de ce qui est propre à l’Église ») aboutissait à une ouverture nouvelle grâce à un dialogue enfin débarrassé de ses préjugés : jusqu’à présent l’hostilité du « monde » était fondée sur un malentendu. Maintenant que l’on avait exprimé le fond intangible dans la forme que pouvait comprendre la modernité, on allait s’apercevoir que toutes les oppositions ne relevaient que de malentendus. Las ! L’idée d’incarnation et d’autonomie des réalités terrestres s’en mêlant, on n’aboutissait pas tant à « baptiser » le monde qu’à « le libérer dans son caractère mondain », prodrome de la théologie de la mort de Dieu et du christianisme comme religion de la sortie de la religion. Bref, ce nestorianisme dénoncé plus haut, sans emprise rationnelle, logique, sur les sociétés d’ici-bas.

Face au pluralisme des opinions

Dérive dénoncée aussi quelques décennies plus tard, à la veille du Grand Jubilé de l’an 2000 par Aidan Nichols, op, qui propose la restauration d’un « État de chrétienté » (Christendom State) [2]. Au plan politique, la culture moderne se caractérise par le pluralisme des opinions. Dans ce cadre relativiste, où il n’est plus de bien commun fondé sur une vérité communément admise comme dans les sociétés homogènes de jadis, l’État n’a pas d’autre choix que d’expulser de la sphère publique les fondements idéologiques des différentes communautés qui composent la société. On ne retient alors comme socle du vivre-ensemble que ce qui est censé être reconnu par tous, à savoir la prospérité économique. Le sécularisme idéologique se double ainsi d’un matérialisme pratique. Mais cela signifie aussi que l’ordre politique devient insignifiant. Insignifiance qui se double d’une tyrannie qui paradoxalement perd en autorité car il ne se présente plus que comme une gigantesque administration qui suscite bien difficilement loyauté et fidélité. Face à cette dénaturation de l’État et de la société, Nichols propose de restaurer la chrétienté, c’est-à-dire un État doté d’institutions ouvertement chrétiennes, car de soi garantes de la liberté.

Un christianisme universel

Le christianisme ne peut accepter la place que lui réserve le sécularisme ­d’État dans le cadre du communautarisme égalitaire – un ghetto – en attendant sa dissolution dans le relativisme généralisé. Car il a prétention à l’universalité et, depuis la session du Christ à la droite de Dieu, à la visibilité dans l’ordre politique. La première étape au réveil de la chrétienté vise à la revitalisation du catholicisme par la réévangélisation des baptisés et une réappropriation de la culture au quadruple plan intellectuel, moral, matériel et pratique. Ce réarmement théologal des catholiques est cependant insuffisant tant qu’il n’affecte pas les institutions. Il ne s’agit pas seulement de peupler les institutions de chrétiens et d’attendre patiemment que les choses changent. Car le système moderne est en lui-même nocif. Il s’agit d’instaurer un État de chrétienté où la loi divine peut s’incarner dans les institutions, unique moyen de préserver l’État de lui-même en restaurant l’autorité qu’il a perdue depuis qu’il a choisi ce sécularisme matérialiste qui ne lui laisse plus qu’un pouvoir sans norme éthique.

On le voit, on est loin du slogan des catholiques libéraux : « l’Église libre dans l’État libre » qui semble être l’horizon insurpassable du présent paradigme, reléguant le règne du Christ à la survenue des temps eschatologiques…

1. Moraline : nom que Nietzsche utilisait pour définir la morale chrétienne et qui désigne aujourd’hui la bien-­pensance.
2. Voir Aidan Nichols, Chrétienté réveille-toi, Éd. de L’Homme Nouveau, 318 p., 18 €.

 

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