Grégorien : Introit Ecce Deus (16ème dimanche ordinaire, 9ème dimanche après la Pentecôte)

Rédigé par un moine le dans Culture

Grégorien : Introit Ecce Deus (16ème dimanche ordinaire, 9ème dimanche après la Pentecôte)

« Voici que Dieu vient à mon aide ; le Seigneur est le soutien de ma vie. Détourne le mal sur mes ennemis. Dans ta vérité détruis (disperse)-les, Seigneur, toi mon protecteur. O Dieu par ton nom sauve moi. Par ta puissance rends-moi justice. » (Psaume 3, 6,7,3)

Commentaire spirituel

Ce psaume 53 est très bref, c’est une supplication individuelle attribuée à David alors qu’il était poursuivi par Saül qui voulait le faire périr. Il y a deux parties bien distinctes dans ce psaume : la première partie est un appel au secours : « O Dieu sauve moi, O Dieu entends ma prière... » dans un contexte où la vie du psalmiste est menacée. Et puis la deuxième partie est au contraire très sereine, comme si Dieu était déjà passé à l’acte ou était en train de le faire. Et c’est notre introït. Ce cri de confiance Ecce Deus, Voici Dieu, ce cri de foi qui répond à l’athéisme aveugle et méchant des hommes sans Dieu. Il y a dans ce chant des expressions qui peuvent nous heurter. On demande au Seigneur de détourner le mal sur nos ennemis et même de les disperser, terme qui traduit assez mal l’intention du psalmiste, car il faudrait plutôt dire « anéantis-les ». Le Christ nous a appris à concevoir autrement nos rapports avec nos ennemis, nos persécuteurs. Lui-même est mort pour eux, il les a pardonnés dans l’acte même de leur crime au moment de la crucifixion. Or par notre péché nous sommes les ennemis de Dieu. Le Seigneur s’est incarné pour que d’ennemis nous devenions ses amis. Et à notre tour si nous voulons être chrétiens, nous devons pardonner, aimer ceux qui se dressent contre nous d’une manière ou d’une autre, prier pour eux, les supporter, aller au devant de leurs attaques par la douceur de notre amour, vaincre la haine par l’amour, la malédiction par la bénédiction. Pas si facile bien sûr, on peut dire que c’est le combat de toute notre vie, le combat de tous les jours.

Mais alors dans cette perspective chrétienne du pardon, comment interpréter et même accepter ce ton de malédiction que prend le texte biblique et que reprend notre chant d’entrée ? On a tendance parfois, au nom de l’amour, mais d’un amour erroné, d’un amour amputé, on a tendance à éliminer ces passages imprécatoires des psaumes dans leur usage liturgique. En ce faisant on élimine aussi une des dimensions fondamentale du christianisme qui est précisément la lutte contre le mal. En d’autres termes, ces passages qui ne peuvent être pris au sens littéral depuis l’avènement du Christ, doivent être gardés pourtant, mais pris au sens spirituel. Nos ennemis sont nos péchés, nos vices. Ou, notre ennemi au singulier c’est le tentateur, le diable. Contre tout cela il n’y a pas de pitié, c’est une lutte sans merci. Et nous avons besoin de Dieu pour la mener. Nous sommes l’enjeu, le théâtre, d’un combat qui nous dépasse entre le bien et le mal, entre la vie et la mort, entre Dieu et Satan.

Et précisément notre chant d’entrée est un cri d’appel, mais un merveilleux cri de foi. Ecce Deus, Voici Dieu. J’aime beaucoup cette intonation. Même si grammaticalement ces deux mots se rattachent au reste de la phrase « Voici que Dieu vient à mon aide », j’aime les considérer indépendamment, comme un cri de confiance. Ils claquent un peu comme un cri de guerre « Voici Dieu ». Et aujourd’hui où les chrétiens doivent faire acte de courage pour proclamer leur foi, eh bien ce cri qui devient chant et perd par là toute son agressivité, tout caractère violent, peut les aider dans leur prière, dans leurs petits combats quotidiens, à affirmer souvent et de manière répétée le primat de Dieu dans leur vie. Car avant d’être un cri d’évangélisation ce cri s’adresse d’abord à Dieu lui-même. C’est un cri d’amour, un cri de louange. En même temps on ne peut s’empêcher de faire ce rapprochement : Ecce Deus, Ecce Homo, c’est le même qui est Dieu et Homme.

Commentaire musical

Le mode utilisé pour ce chant d’entrée est le 5ème mode, laetus, un mode plutôt majeur, un mode clair, qui sonne joyeusement. L’introït commence d’emblée sur la dominante du mode, le Do, donc à l’aigu, ce qui souligne l’impression de cri de foi, même si bien sûr le chant grégorien ne nous invite jamais à crier, il est toujours retenu. Ici les deux accents de Ecce et de Deus sont au levé, c'est-à-dire qu’ils doivent être pris en douceur et légèrement arrondis. L’intonation part de la dominante et arrive à la tonique Fa. On pourrait dire que c’est le monde à l’envers, car c’est plutôt l’inverse normalement. Mais là on mentionne Dieu d’emblée, et Dieu qui se penche sur moi pour m’aider, alors la mélodie suit, exprime ce chemin de miséricorde. Le Si de adjuvat me introduit cette nuance d’amour délicat. Et la cadence de adjuvat me avec ses épisèmes établit ce premier membre de la pièce dans une grande certitude, une grande sérénité. Ce qui ne veut pas dire lenteur. Au contraire ce début est joyeux, fier, léger, donc dans un beau mouvement.

Dominus. Le mot est traité en douceur, avec beaucoup d’amour, là aussi, quoique différemment entre la Dominante et la tonique. Susceptor est aussi très expressif. J’ai déjà souligné que le mot protector est souvent revêtu musicalement de porrectus, ces neumes facilement reconnaissables à leur forme de petit drapeau, descendant puis remontant qui donnent l’impression d’un bercement très expressif. Vous pouvez voir l’introït Factus es (8ème dimanche ordinaire ou 2ème dimanche après la Pentecôte) sur protector meus, ou l’introït Esto mihi (6ème dimanche ordinaire ou dimanche de la Quinquagésime) sur protectorem. Ici c’est susceptor, mon refuge, mais c’est la même idée et le même usage neumatique du porrectus, legato, fluidité et bercement, sécurité merveilleuse. L’âme ainsi assurée se sent libre et sur animae meae, la mélodie évoque, par son caractère aérien, la liberté, de dégagement de ses soucis qui lui vient de sa confiance en Dieu. C’est admirable comme expression, vraiment. La finale de meae doit être un peu élargie, avec une belle cadence en la du mode de ré, mode de la paix.

La deuxième phrase commence sur le même degré avec le même intervalle, ce qui souligne qu’on est dans la même atmosphère. Pourtant il ne s’agit plus du lien entre l’âme et son Dieu, mais de la relation tripartite entre Dieu, l’âme et les ennemis qui sont les ennemis de l’un et de l’autre. La cadence en Si qui conclut cette brève deuxième phrase la laisse comme inachevée. Il y a là quelque chose de plus dur. C’est la première partie, le premier acte de l’opération divine qui soulage l’âme fidèle en détournant les maux, avant de les anéantir, ce qui est le deuxième acte qui fait l’objet du début de la troisième phrase : in veritate tua disperde illos. Dans le langage biblique, le mot latin veritas traduit plutôt l’idée de fidélité, la vérité de Dieu. C’est cette permanence de l’être qui fait que Dieu est véridique, c’est-à-dire fidèle à ses engagements. Dieu, parce qu’Il est, sera ce qu’Il a été. Il y a de la légèreté dans le traitement mélodique de cette expression. In veritate tua, c’est donc plein de confiance. Le verbe disperde qui traduit l’action divine (perdre en dispersant) est lui aussi léger. On voit la facilité de Dieu à réduire ses ennemis. Et la finale est merveilleuse : protector meus Domine : tous les possessifs (ici meus) sont développés mais ce dernier l’est spécialement. Le retour du Sib est celui du climat d’amour de la première phrase. Protector meus Domine : chaque mot est mis en valeur. La mélodie monte du Fa au Do, le contraire des ennemis. Dieu est vainqueur, et ce Dieu est mien, c’est mon Dieu, c’est mon protecteur, mon bouclier invincible. Et le possessif meus entre protector, l’attribut, et Domine, le sujet, fait le lien. Il part du Do sur lequel s’est achevé protector et il achemine la mélodie sur le Fa terminal de Domine en donnant à tout ce membre l’allure d’une belle courbe du Fa du début jusqu’au Fa de la fin, en passant par la dominante Do et l’atteinte du Ré sur meus. Les principaux Ré de la pièce (il y en a 3) sont tous placés sur les possessifs animae meae, inimicis meis, protector meus : l’âme est au cœur du combat spirituel. Le dernier mot est à son Dieu protecteur. En résumé, un beau chant de confiance avec son cri initial et son acte d’amour terminal.

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