Grégorien : l'Introit Miserere mei (22ème dimanche ordinaire, 16ème dimanche après la Pentecôte)

Rédigé par un moine le dans Culture

Grégorien : l'Introit Miserere mei (22ème dimanche ordinaire, 16ème dimanche après la Pentecôte)

« Prends pitié de moi, Seigneur, car je crie vers toi tout le jour : Seigneur tu es bon et doux, riche en miséricorde pour tous ceux qui t’invoquent. Incline ton oreille, Seigneur et écoute-moi, car je suis faible et pauvre. » (Psaume 85, 3, 5, 1)

Voilà un phénomène assez singulier dans le répertoire grégorien. Cet introït suit, dans les deux formes du rite latin, l’introït du dimanche précédent. Or il est précisément tiré du même psaume et utilise en partie le même texte, avec des différences et une complémentarité assez remarquables. Cela vaut le coup de mettre un tel rapprochement en évidence.

 

Inclina

Incline ton oreille, Seigneur et écoute-moi
Sauve ton serviteur, mon Dieu, car il espère en toi.
Aie pitié de moi, Seigneur, car je crie vers toi tout le jour.
Comble de joie l’âme de ton serviteur, car vers toi Seigneur, j’élève mon âme.

Miserere mihi

Aie pitié de moi, Seigneur, car je crie vers toi tout le jour.
Seigneur tu es bon et doux, riche en miséricorde pour tous ceux qui t’invoquent.
Incline ton oreille, Seigneur et écoute-moi
Car je suis faible et pauvre.

Deux versets sont communs aux deux introïts, mais inversés quant à leur place. Ce qui à la fois rapproche ces deux chants et leur donne une couleur différente. Notre introït commence sur une note plus suppliante, plus poignante que celui de dimanche dernier. Par contre, dans un deuxième temps, il fait place à la louange, là où l’introït Inclina progresse et se campe dans la prière de demande, vers la supplication formelle. On peut dire que l’introït de dimanche dernier est plus unifié dans la prière de demande, et de ce fait assez peu contrasté dans son texte et dans sa mélodie. Alors que notre chant d’entrée d’aujourd’hui alterne de façon plus nette entre demande et louange, et comme on va le voir, cela se ressentira dans la mélodie qui sera beaucoup plus mouvementée. Il est difficile de savoir lequel des deux introïts a été composé en premier, ni si les deux ont le même compositeur. Mais en tout cas, ils se complètent et s’harmonisent très bien. On retrouve dans le texte le même ton de confiance amoureuse, avec les nuances qu’on vient de relever.

On peut dire un mot de la phrase centrale de notre introït qui lui est propre : « Seigneur tu es bon et doux, riche en miséricorde pour tous ceux qui t’invoquent. » C’est une vérité centrale de la révélation de l’Ancien Testament. C’est comme cela, presque mot pour mot, que Dieu lui-même se définit devant Moïse, le grand contemplatif, l’ami de Dieu avec qui il s’entretient dans un cœur à cœur unique.

Moïse lui dit: « Fais-moi de grâce voir ta gloire. » Et il dit: « Je ferai passer devant toi toute ma beauté et je prononcerai devant toi le nom de Yahvé. Je fais grâce à qui je fais grâce et j'ai pitié de qui j'ai pitié. » « Mais, dit-il, tu ne peux pas voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre. »  Yahvé dit encore: « Voici une place près de moi; tu te tiendras sur le rocher. Quand passera ma gloire, je te mettrai dans la fente du rocher et je te couvrirai de ma main jusqu'à ce que je sois passé.  Puis j'écarterai ma main et tu verras mon dos; mais ma face, on ne peut la voir. » (Exode, 33, 18-23)

Yahvé passa devant lui et il cria: « Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité; qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché mais ne laisse rien impuni et châtie les fautes des pères sur les enfants et les petits-enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième génération. » (Exode, 34, 6, 7)

Notre introït, en définissant Dieu à l’aide des notions de l’Ancien Testament, trouve son achèvement dans la vérité que nous offre le Nouveau Testament. Dieu riche en miséricorde, ne s’est jamais autant révélé aux hommes que dans le sacrifice de la croix actualisé dans l’Eucharistie. Un texte comme celui là est donc chrétien par anticipation, il est de plein droit assumé par l’Église, il lui appartient et elle le chante avec les accents qui touchent le cœur de son Époux et sanctifient les âmes.

Comme on l’a dit, la mélodie de ce chant d’entrée est plus développée que celle de l’introït Inclina. Elle est d’ailleurs empruntée à un autre mode, le septième, mode de la plénitude, mode solennel qui va lui conférer une toute autre atmosphère, plus ferme.

La pièce n’est composée que deux phrases, la seconde étant beaucoup plus développée que la première. La première phrase est plutôt grave, contenue dans la quinte Sol-Ré du 8ème mode. L’intonation est assez ferme. L’intervalle de quarte qui ouvre la pièce avec le double Do du début lui donne ce caractère. Les accents de miserere et de mihi sont opposés, à l’inverse de ceux des mêmes mots de l’introït Inclina et cela est significatif de la différence de ton des deux pièces. Par contre la mélodie de toute cette première phrase reste humble, comme on l’a dit, avec son ambitus restreint et ses notes longues sur le Do de quoniam et de tota qui lui donnent quelque chose de très appuyé et de très suppliant.

Tout va changer avec la deuxième phrase qui, elle, va être beaucoup plus contrastée et enlevée. Cette deuxième phrase, à vrai dire, commence dans la même atmosphère que la première. Simplement, elle s’élève jusqu’au Ré sur Domine, puis plusieurs fois sur suavis ac mitis, une répétition qui laisse présager un envol prochain, et cet envol se produit sur le mot copiosus où la mélodie se hisse hardiment jusqu’au Fa supérieur par l’intermédiaire de deux intervalles de tierce (Si-Ré et Ré-Fa). La mélodie se complait dans les hauteurs et reste sur le Fa, de façon très expressive. On a l’impression de planer après être parvenu au sommet. Il faudra préparer cet envol subit par un crescendo assez net sur suavis ac mitis es. On sent l’âme comme soudainement ravie en extase à la vue des qualités divines, et comme emportée dans l’abondance de la miséricorde. C’est le sens du mot copiosus qui traduit bien une réalité qui en fait dépasse toute imagination, toute représentation. Les promesses de Dieu, promesses d’amour et de pardon, qui se concrétisent dans les biens à venir qui nous attendent au ciel, ne sont pas autres que Dieu lui même, l’infini de son être qui est amour et joie. Alors nos mots et nos idées ne peuvent qu’éclater devant une telle contemplation, même seulement anticipée. La mélodie joue ici le rôle de complément par rapport au texte, elle exprime l’insuffisance des mots humains. Bien sûr elle est elle-même limitée, mai le surcroit d’expression qu’elle apporte au texte nous donne une idée du dépassement nécessaire que l’on doit opérer lorsqu’on contemple Dieu et ses attributs. Ensuite, sur misericordia, une détente significative se fait sentir, ce qui nous montre encore une fois la sagesse du chant grégorien, sa retenue, son amour pour l’intériorisation. La prière garde toujours ou retrouve très vite la modestie et la douceur. L’Église sait que le Seigneur l’aime, elle est pénétrée de cette vérité, elle n’a pas besoin de beaucoup de paroles, ni textuelles ni mélodiques, pour exprimer son attachement fondé sur l’action divine qu’elle contemple à loisir dans la paix du sacrifice liturgique. Le drame du calvaire a donné la paix au monde en même temps qu’il en a ôté le péché. Les âmes qui célèbrent l’Eucharistie sont initiées à cette paix, invitées à la partager, avec le Seigneur et entre elles. Alors on comprend le calme de cette mélodie de notre introït qui s’éteint dans la paix et la sérénité. Notre Dieu est un océan de miséricorde pour tous ceux qui l’invoquent. La mélodie s’étend avec complaisance sur ce dernier mot qui commence avec fermeté par trois podatus assez appuyés, puis qui plane sur la descente mélodique et qui fixe l’âme dans la certitude d’être entendue. La miséricorde remplit cette pièce dès le premier mot, elle donne à la prière du début l’assurance qui caractérise la deuxième partie, tout est unifié dans l’amour qui pardonne et qui prévient.

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