Grégorien : Introït Populus Sion du 2ème dimanche de l'Avent

Rédigé par un moine le dans Culture

Grégorien : Introït Populus Sion du 2ème dimanche de l'Avent

« Peuple de Sion, Voici que le Seigneur va venir pour sauver les nations. Le Seigneur fera retentir la majesté de sa voix dans l'allégresse de vos cœurs. Écoute, toi qui gouvernes Israël, toi qui conduis Joseph comme une brebis ». (Cf. Isaïe, 30, 19, 30, 29 ; Psaume 79, 1)

Commentaire spirituel

Le texte de ce bel introït nous fournit un exemple remarquable de la liberté avec laquelle les compositeurs des pièces grégoriennes pouvaient user du texte biblique qu'ils vénéraient pourtant avec un infini respect. La source biblique de ce chant d'entrée est clairement le chapitre 30 du Prophète Isaïe. Au verset 19 nous lisons ceci : « Peuple de Sion qui habites à Jérusalem, tu n'auras plus à pleurer, il (Yahvé) te fera grâce en entendant tes cris ; dès qu'il t'entendra il te répondra ». Au verset 30 de ce même chapitre nous avons le texte suivant : « Yahvé fera entendre sa voix majestueuse et il montrera son bras qui s'abat, dans la fureur de sa colère, dans la flamme d'un feu dévorant, dans l'ouragan, l'orage et les grêlons ». Et au verset 29 nous lisons : « Vous chanterez alors comme dans la nuit où se célèbre la fête, avec la joie au cœur, comme lorsqu'on marche au son de la flûte pour aller à la montagne de Yahvé, vers le rocher d'Israël ». Voilà les trois références immédiates qui ont servi à l'auteur de ce chant. On a d'abord l'impression qu'il a pioché trois expressions au sein des ces trois versets, et puis il a ajouté une mention qui modifie profondément le sens de ces textes : « Voici que le Seigneur va venir pour sauver les nations ». Dans l'Ancien Testament, le Messie ne vient pas pour sauver les nations, il vient pour sauver Israël et il vient au contraire écraser les nations. La colère de Yahvé mentionnée dans ce chapitre 30 d'Isaïe, vise l'Assyrie, l'ennemi païen du Peuple de Dieu, le représentant oppressant de toutes les nations. Aux versets 27 et 28 de ce même chapitre, il est dit textuellement « Voici que le nom de Yahvé vient de loin, ardente est sa colère, pesante sa menace. Ses lèvres débordent de fureur, sa langue est comme un feu dévorant. Son souffle est comme un torrent débordant qui monte jusqu'au cou, pour secouer les nations d'une secousse fatale, mettre un mors d'égarement aux mâchoires des peuples. » C'est donc tout le contraire qu'affirme notre introït. Jérusalem, « Populus Sion », n'est plus invitée à contempler la destruction vengeresse des nations par Yahvé, mais à être le témoin d'un salut universel qui s'adresse non plus seulement aux Juifs mais à tous les habitants de la terre. Voilà la grande nouveauté, la grande audace, la grande liberté du compositeur chrétien qui écrit son chant dans la pleine lumière du salut opéré par le Christ, et qui n'hésite pas dès lors à interpréter le texte biblique pour lui donner son sens plénier. Il y a là une transformation radicale mais pourtant fidèle du texte sacré. On rencontre un certain nombre d'exemples de ce procédé interprétatif dans les compositions grégoriennes. On retrouve cette liberté chez les Pères de l’Église qui citent souvent l’Écriture Sainte de mémoire, ce qui ne veut pas dire de façon approximative car leur mémoire était bien semble-t-il beaucoup plus performante que la nôtre, mais de façon chrétienne, c'est-à-dire en s'appuyant sur la lumière du Nouveau Testament pour interpréter et modifier l'Ancien. Aujourd'hui on serait très réticent par rapport à ce procédé. Notre souci d'exactitude, notre respect du texte sacré, nous empêchent de le modifier quant à sa lettre. Par contre on ne se gêne pas pour l'interpréter selon notre sens personnel, selon ce qui nous convient et ce que nous voulons entendre. L'attitude des Pères et des compositeurs est toute différente, toute opposée. Elle est plus libre parce qu'elle est totalement soumise et désappropriée. Voilà une belle leçon d'éxégèse que nous fournit l'étude de ce chant d'entrée. La parole du Prophète Isaïe est devenue dans la liturgie une parole de salut pour toute l'humanité, et l’Église, la véritable Sion, est invitée à être le témoin joyeux de la victoire du Seigneur qui s'étend aux nations. Son allégresse est désormais toute tournée vers les Peuples qu'elle enfante, telle une mère. La Sainte Vierge n'est pas loin d'un tel texte qui ne parle pas explicitement d'elle. Mais dès qu'on évoque Sion, on pense à Marie. Le Seigneur qui va venir est son Fils, le Sauveur. Cet introït, dans le contexte liturgique de l'Avent, s'adoucit singulièrement pour nous parler d'un petit enfant et de la joie de sa mère.

Commentaire musical

L’affirmation solennelle contenue dans le texte a incliné le compositeur a choisir le 7ème mode, mode de Sol très affirmatif et très enthousiaste à la fois. De fait, notre chant d'entrée va se complaire dans les hauteurs où se situe Sion, la ville des sommets. Le mouvement de cet introït ne sera pourtant pas excessivement rapide. Comme on l'a souligné, il se revêt volontiers de douceur. La promesse qu'il contient, qui vise ultimement le dernier avènement, celui du Messie dans sa gloire, est appliquée par la liturgie à la célébration de l'avènement du Messie dans la chair : un événement humble qui passera inaperçu des grands de ce monde. Il y a donc un contraste dans ce chant entre la majesté solennelle du texte, l'allégresse qui s'en dégage, et la douceur, presque la tendresse qui émane de la mélodie. Ce qui ne veut pas dire non plus que ce chant doit être interprété avec mollesse. Douceur et fermeté, joie intérieure et élan lumineux se conjuguent pour donner à cette pièce un caractère vraiment aimable, très contemplatif en même temps que solennel.

L'introït n'est composé que de deux phrases mélodiques, la seconde étant notablement plus longue que la première. L'intonation, avec son premier intervalle de quarte, a bien d'emblée quelque chose de solennel. Le Seigneur interpelle Sion. La mélodie se campe très vite sur le Do aigu pour s'enrouler autour de cette note et s'y fixer sur une première cadence. L'accent de Sion est très bien souligné dans les manuscrits. Cette intonation doit être ferme. Puis, à partir de ecce, le ton s'adoucit considérablement. La promesse de la venue du Seigneur prend une tournure rassurante, d'autant plus rassurante si l'on pense au petit enfant qui vit dans le sein de sa jeune mère. La retombée sur le Sol de ecce apporte cette note d'humilité qui est faite pour attendrir le cœur. Le mot Dominus va remonter à partir de ce Sol jusqu'au Ré aigu. C'est tout le chemin de l'Incarnation qui est comme mentionné ici discrètement. Dieu fait son apparition sur la terre de la manière la plus discrète possible et sa destinée terrestre aboutira jusqu'à la gloire du ciel. Le Seigneur de gloire est le même que le petit d'homme qui vient au monde dans la crèche. Cette montée de Dominus doit être grave, large, on doit sentir que le Seigneur est venu se charger de toute l'humanité pour la hisser dans l'éternité à travers le salut qu'il est venu opérer. Veniet, c'est le mot de la promesse, ce mot qui parcourt tout l'Avent, le mot du désir et de l'espérance. Il convient donc ici de le donner avec chaleur et en particulier d'en bien souligner l'accent. Le reste du mot, par contre, est très léger, une fluidité dont témoignent les manuscrits. La phrase se termine par la mention du motif de la venue du Seigneur : sauver les nations. Le nom même de Jésus signifie Dieu sauve. Il y a de l'allégresse dans ce passage mélodique qui commence à l'aigu et opère un beau balancement, avant de se poser sur une cadence en Sol bien ferme qui manifeste la certitude de cette promesse que reçoit Sion.

La deuxième phrase commence comme la première, par un intervalle de quarte, mais très vite la mélodie prend son envol pour monter non plus seulement jusqu'au Ré, mais mais jusqu'au Fa aigu, sur faciet. Et désormais la mélodie va ses camper résolument dans les hauteurs pour ne plus redescendre au-dessous du Do, sauf une seule fois sur le La de la finale de Dominus. Voilà un traitement mélodique très expressif. On y entend vraiment la majesté de la voie de Dieu. L’Église est comme emportée dans sa contemplation de la voix solennelle de son Époux, elle jubile en entendant cette voix. Et au milieu de cette allégresse, le mot Dominus apparaît, plein de vénération, d'amour, de tendresse. Un crescendo doit se faire sentir sur la finale descendante de ce mot, vers le mot suivant gloriam qui doit être pris avec plénitude. Il y a vraiment beaucoup d'ardeur, d'enthousiasme lyrique dans ce passage un peu extatique qui se poursuit avec éclat jusqu'à la cadence finale de vocis suae, cadence en Ré donc à l'aigu. Et puis, et c'est tout l'art grégorien qui se manifeste ici, un intervalle de quinte fait plonger subitement la mélodie pour la ramener au grave sur le mot même qui exprime l'allégresse. La joie expansive de l’Église s'achève toujours dans un sentiment profond et intime de reconnaissance, d'amour, de tendresse. La mélodie va remonter pourtant sur ce mot, avec notamment une très belle finale bien épanouie, mais le ton est différent de ce qui a précédé. On sent qu'on va de plus en plus profond dans le cœur de l’Épouse, comme si l'on se penchait pour finir sur le sein de Marie qui contient la promesse que l'on vient de chanter, le fruit béni de l'alliance entre Dieu et les hommes. Dans cette intimité, c'est le silence qui reprend ses droits. La joie elle-même s'y réfugie avec bonheur. La grâce est passée du cœur de Dieu dans celui de son Église, et avec elle la joie et l'amour. Il n'y a plus qu'à adorer.

Voilà un introït plein de vie, plein d'élan et même d'enthousiasme, mais aussi plein de profondeur et de recueillement, plein de douceur et d'intériorité. On a là une pièce très représentative de tous les sentiments qui nous traversent durant cette riche période liturgique de l'Avent, si aimable et si contemplative.

Pour écouter cet introit :

 

 

 

 

Réseaux sociaux