Grégorien : Graduel Omnes (Épiphanie du Seigneur)

Rédigé par un moine le dans Culture

Grégorien : Graduel Omnes (Épiphanie du Seigneur)

« Tous viendront de Saba, apportant l'or et l'encens et proclamant les louanges du Seigneur. Debout ! et resplendis Jérusalem car la gloire du Seigneur s'est levée sur toi ! » (Isaïe, 60, 6, 1)

Commentaire spirituel

La référence scripturaire de ce graduel est un des textes les plus enthousiastes de toute la Bible. Il s'agit du passage célèbre où le prophète Isaïe contemple par avance la gloire de la Jérusalem future et l'exprime en des termes qui font rêver. L’Église se les est appropriés en se les appliquant à elle-même, car Jérusalem désigne prophétiquement la Cité de Dieu dans le ciel. Le livre de l'Apocalypse, dans le Nouveau Testament, répond parfaitement à ce texte, en évoquant la Jérusalem nouvelle qui descend du ciel, parée comme une jeune épouse. Ces textes magnifiques nous parlent évidemment de façon très consolante de l'éternité et de la joie lumineuse qui nous attend au ciel. La Béatitude nous est promise sous la forme d'une ville, c'est-à-dire d'une réalité sociale qui unit étroitement les membres dans son enceinte protectrice. L'harmonie qui y régnera est merveilleusement rendue par l'image des portes ouvertes, de jour comme de nuit. Ce sera la sécurité, la paix, la fraternité, la joie et l'allégresse. Tous vivront sans fin sous le regard de Dieu qui sera la lumière d'une telle cité bienheureuse. Située sur la montagne, elle devient un point de ralliement et toutes les richesses de la terre s'y précipitent pour l'embellir. Tel est le sens de ce texte extraordinaire d'Isaïe.

« Debout! Resplendis ! car voici ta lumière, et sur toi se lève la gloire de Yahvé... Les nations marcheront à ta lumière et les rois à ta clarté naissante. Lève les yeux aux alentours et regarde : tous sont rassemblés, ils viennent à toi. Tes fils viennent de loin, et tes filles sont portées sur la hanche.  Alors, tu verras et seras radieuse, ton cœur tressaillira et se dilatera, car les richesses de la mer afflueront vers toi, et les trésors des nations viendront chez toi. Des multitudes de chameaux te couvriront, des jeunes bêtes de Madiân et d'Epha ; tous viendront de Saba, apportant l'or et l'encens et proclamant les louanges de Yahvé. »

Mais le contexte liturgique nous dit encore autre chose : il applique en effet ce texte avec sa dimension prophétique à un événement historique qui a réellement eu lieu et que la liturgie célèbre et commémore chaque année. Cet événement c'est la naissance du Christ. La vraie lumière s'est déjà levée sur Jérusalem en la personne du Messie. Et cette lumière a déjà attiré dans la ville sainte des rois qui sont venus de loin, intrigués par l'astre mystérieux qu'ils ont vu dans le firmament. L'épisode évangélique de la visite des mages accomplit parfaitement cette prophétie d'Isaïe. A vrai dire, l’Évangile ne dit pas que les mages étaient des rois, mais toute la tradition l'a compris ainsi, notamment en référence au texte précité d'Isaïe et à celui du psaume 72 (71), psaume royal et messianique qui chante aux versets 10 et 11 : « les rois de Tarsis et des îles rendront tribut. Les rois de Saba et de Seba feront offrande ; tous les rois se prosterneront devant lui, tous les païens le serviront. » Le recoupement de ces textes est assez facile à faire et l’Église l'a fait sans aucun scrupule. La naissance du Christ à Bethléem a provoqué le pèlerinage de ces mages venus d'Orient et leur cortège fut suffisamment imposant, leur message assez clair pour émouvoir la ville sainte tout entière, du plus grand au plus petit. On a un peu l'impression, en lisant l’Évangile après ces textes forts de l'Ancien Testament, en voyant avec le recul que nous offre saint Matthieu et toute la vie de Jésus, on a l'impression d'un rendez-vous manqué entre le Sauveur et sa ville. Jérusalem passe à côté de la prophétie. Elle pressent quelque chose, elle tressaille un moment quand les grands-prêtres et les scribes semblent confirmer les dires des mages et évoquer l'impensable nouvelle ; mais la cité ne se réveillera pas de sa léthargie. Pire encore, elle noiera une première fois dans le sang des petits enfants innocents cet avènement qui la gène dans l'assouvissement de ses plaisirs, avant de le noyer une seconde fois dans le sang de l'Innocent qui mourra pour ses péchés sur l'arbre de la Croix. Le drame est entrevu par l'évangéliste. Notre graduel, lui, ne l'évoque pas, il est tout à la joie de la promesse et l’Église chante avec bonheur sa propre gloire. En la personne de Marie, la véritable Sion, elle a accueilli le Verbe et c'est elle qui voit arriver dans la petite ville de Bethléem, mais surtout près d'elle, l'épouse et la cité sainte, le cortège des nations venues adorer son petit. L’Église se retrouve en Marie, elle célèbre sa propre gloire qui sera complète dans l'éternité.

Commentaire musical

Ce graduel du 5ème mode est particulièrement bien choisi pour nous faire chanter la joie de l’Église en ce jour d’Épiphanie, c'est-à-dire de manifestation de Dieu. La mélodie de notre graduel est somptueuse et très enthousiaste. Elle évoque à elle seule la marche solennelle des rois mages qui viennent de loin conduits par l'étoile et dont le train plein de pompes et de richesses suscite l'émoi dans le ville sainte. Et au-delà de ce trait historique, comme on l'a dit, c'est le cortège de tous les peuples, au long des siècles qui s'avancent, à la suite des mages, vers l'éternité bienheureuse. L’Église contemple ce spectacle avec une joie évidente et son chant de triomphe exprime son allégresse à travers des rythmes larges et pleins de souffle et des sonorités éclatantes.

Ce graduel est très équilibré du point de vue de sa mélodie : deux phrases musicales se partagent le corps et deux phrases le verset. La première phrase est très puissante et très large. Le premier mot, omnes, dit bien à lui seul le caractère universel du chant de l’Église. L'intonation doit être donnée de façon vigoureuse et très légère. C'est d'emblée plein d'enthousiasme. On ralentit simplement à la fin du mot, juste avant d'arriver sur la première cadence en Sol, qui doit être très bien posée et ferme. Sur le mot Saba qui est fortement souligné par une belle montée mélodique, on doit sentir, après un départ piano, comme une grande vague, large et enthousiaste qui nous soulève jusqu'au sommet dont les deux notes Ré et Mi doivent être arrondies et bénéficier de l'élargissement des notes longues qui les entourent. Faire l'accent au levé de venient et poser ce mot en une cadence très bien rythmée et assez large. Un grand souffle vient de passer sur toute cette première phrase.

La deuxième phrase est plus légère. Elle part d'un sommet mélodique et elle va descendre progressivement jusqu'à Domino avant de remonter sur annuntiantes et se poser enfin sur la cadence en Fa qui conclut le corps du graduel dans l'atmosphère du 5ème mode. On doit donc manifester une légèreté de tempo sur tout le passage aurum et thus deferentes. Les mots et les syllabes sont moins chargés de neumes, et il y a une sorte de simplicité joyeuse dans ce flux mélodique qui exprime peut-être le bonheur des mages offrant leurs présents à l'Enfant Roi, comme s'ils retrouvaient, au contact de ce petit et de sa maman leur simplicité d'enfants de Dieu. On peut noter le passage syllabique de et laudem Domino, qui prend du coup, au cœur de cette mélodie somptueuse, un singulier relief. Ne pas précipiter ce passage, au contraire, lui donner une certaine solennité. C'est comme un hommage spirituel qui est rendu au Christ en même temps qu'on lui offre des présents matériels. Il faut chanter ces mots avec au cœur les sentiments des mages et imiter en quelque sorte leur profonde révérence devant l'Enfant Jésus. Le mot annuntiantes élargit la perspective en faisant de ces mages des apôtres et des évangélistes. Même si ce mot est revêtu d'une ample mélodie, il ne faut pas en ralentir le tempo car la pièce est loin d'être finie, mais au contraire rester léger jusqu'au bout et ne ralentir qu'à l'extrême fin, de manière à pouvoir faire sentir le contraste qui doit jaillir avec le début du verset.

Ce verset est une merveille et il commence de la façon la plus heureuse avec ce mot surge qui jaillit avec beaucoup de vigueur. La mélodie qui orne ce mot est pourtant ensuite pleine de douceur et de légato, avec sa répétition et ce beau balancement entre les groupes ternaires et les binaires. On arrive ainsi au Fa et la mélodie devient brièvement syllabique sur et illuminare, avant de s'envoler d'une façon vraiment extraordinaire, en parcourant toutes les notes de l'Octave jusqu'à l'admirable longue du sommet sur le Fa aigu. C'est une gerbe de lumière et ces deux verbes, surge et illuminare vont si bien ensemble et sont si heureusement associés par la mélodie. Pour bien mener ce jaillissement, il faut partir piano et avec grande légèreté sur le passage syllabique, puis monter progressivement toujours avec vitesse et grand legato en même temps. Puis, à partir du double Do amorcer un grand crescendo qui permettra de cueillir avec douceur et fermeté le sommet.

La mélodie n'est pas au bout de ses ressources expressives. Elle colle admirablement au texte. Dès que le chanteur évoque Jérusalem, le ton change, le tempo aussi. Là, c'est vraiment d'amour qu'il s'agit. Les neumes enveloppent chaudement ce mot, s'élargissent et descendent dans le grave de l'échelle mélodique. C'est plein de douceur, de retenue, de tendresse. Ce mot est traité de façon unique au beau milieu d'un chant d'allégresse qui va reprendre ses droits joyeux dans un instant. Mais quelle nuance merveilleuse. Un grand legato doit régner sur tout ce passage, avec une chaleur vocale, une intensité toute de douceur.

Puis, on redémarre. On retrouve le tempo très léger qui va nous mener rapidement vers le sommet de la dernière phrase sur Domini qui doit monter avec vivacité et en un nouveau crescendo bien vibrant, avant que la mélodie s'apaise définitivement à partir de super te, nous laissant dans la grande contemplation de cette gloire du Seigneur qui recouvre Jérusalem, c'est-à-dire l’Église. La finale de cette pièce est classique en 5ème mode, mais elle convient parfaitement aux sentiments qui se sont succédés durant le chant pour les fixer dans la paix limpide du mode de Fa. Au terme de ce graduel, notre âme est clarifiée par le message enthousiaste qu'il contient. La lumière du Christ a pénétré les cœurs. C'est toute la réalité de l’Épiphanie.

Pour écouter ce graduel :

 

 

 

 

Cet article a eu un coût, de sa rédaction à sa mise en place sur ce site. Merci d’aider à le financer en faisant un don.

Réseaux sociaux