Et si l’Europe retrouvait d’anciennes pratiques économiques vertueuses ?

Rédigé par Geneviève Gavignaud-Fontaine le dans Politique/Société

Et si l’Europe retrouvait d’anciennes pratiques économiques vertueuses ?

Alors que l’Union Européenne commémore cette année son traité fondateur (Traité de Rome, 1957), elle est en butte à la colère d’hommes et de femmes déçus par ses promesses non tenues. Ce constat amène l’historienne Geneviève Gavignaud-Fontaine à poser la question : « Et si l’Europe retrouvait d’anciennes pratiques économiques vertueuses ? » assurant ainsi paix et justice sociales.

 

Lorsque nos contemporains évoquent la justice, ils désignent très souvent l’institution, ses juridictions et ses magistrats chargés de faire respecter le droit en vigueur. La justice sanctionne conséquemment ce qui n’est pas légal au baromètre d’une législation dépendante à Bruxelles et à Paris des majorités politiques concernées. La justice exigible de nos jours dans les affaires économiques impose donc la seule application des lois ou codes du moment, et le respect du contrat signé est requis tant dans l’embauche salariale que dans l’acte commercial.

 

La désespérance peut faire gronder la révolte.

Cependant, inaudibles restent d’impératifs rappels à de justes rapports dans l’échange, qu’ils en réfèrent au travail (salaires des uns, bénéfices sinon profits des autres) ou aux prix des marchandises circulant entre producteurs, intermédiaires et consommateurs, chacun ayant à recevoir la part légitime qui lui revient en fin de transaction. L’heure de l’harmonisation n’a pas encore sonné pour les inéquitables différences qui faussent les relations entre pays (poids des taxes et impôts, contributions sociales et environnementales, niveaux des salaires, valeur des monnaies…) ; spéculation et fraude galopent. Tandis que les gains des uns se multiplient, les pertes ruinent les autres ; le chômage se répand sans répit. La désespérance peut faire gronder la révolte.

Déjà au Ve siècle avant notre ère, Héraclite avait niché dans les flots d’injustice la promesse de chaos social. Avec Socrate, des avancées philosophiques conduisirent à assimiler la justice à un principe de concorde et d’harmonie qui émane de la volonté ; des relations de justice pre­naient de la sorte le pas sur les rapports de force. Une étape de plus a été franchie sous l’autorité de Platon (Protagoras. Idem, Les Lois, livre XI, tomes II et VIII. Idem, La République, « De la justice ».) : la justice devint fondement de la Cité. La justice distributive était alors à l’honneur, la distribution des récompenses, charges et honneurs mettait chacun à sa place dans la Cité, plaçant les plus compétents au sommet. Dans la voie ouverte par son aîné, il revint à Aristote (Traité de Morale, sect. III et IV. Idem, L’Éthique à Nicomaque, livre V, sect. 5.) d’expliciter la justice commutative dont il avait discerné la spécificité.

 

St Augustin   : « les royaumes sans justice ne sont qu’entreprises de brigandage »

À la différence de la justice distributive fondée sur la distinction des capacités ou mérites de chacun des citoyens, la justice commutative concerne les partenaires mis en présence par les besoins de l’échange. Ce n’est plus le rapport de la Cité au citoyen, c’est un rapport de partie à partie dans les transactions privées ; la stricte rectitude qui s’impose ici est fondée sur l’équivalence et non la proportion : « Il n’y aura ni commerce ni échange, et cela ne saura se faire, si l’on n’établit pas, jusqu’à un certain point, l’égalité (entre partenaires de l’échange) », avertit Aristote. Ainsi le Stagirite dota-t-il la philosophie de principes moraux relatifs à la justice dans son ensemble, et à la justice dans les échanges (justice commutative) en particulier ; les Athéniens se familiarisèrent avec la justice considérée par Platon comme « vertu suprême », et qualifiée par Aristote de « vertu générale et spéciale » ; ensemble, ils en ont fait la plus éclatante et la plus complète des vertus naturelles, sans laquelle aucune société ne peut prétendre à la concorde, à la paix.

Vinrent les Pères de l’Église. Saint Augustin rappela aux plus riches que la justice consiste à porter secours aux malheureux (La Cité de Dieu, XIV, 11.) ; il argumenta aussi que « les royaumes sans justice ne sont qu’entreprises de brigandage ». Puis saint Grégoire fustigea la fausse justice ou justice des orgueilleux qui méprisent les autres et les disent « mauvais ». Passèrent encore quelques siècles ; convoquant la foi et la raison, saint Thomas d’Aquin donna, au XIIIe siècle, alors que le Moyen Âge prêtait une attention renouvelée à la philosophie grecque, la définition complète et chrétienne des différentes formes de justice (Somme théologique, IIa IIae, Traité de justice, q. 57 à 63 ; q. 58. Idem, Sentencia libri Ethicorum, Commentaire des dix livres de L’Éthique à Nicomaque d’Aristote, trad. Yvan Pelletier, Laval, Canada, 1999.). Celle-ci, après la prudence et en harmonie avec elle, fut élevée au rang de vertu cardinale et couronnée par la vertu théologale qu’est la caritas.

 

Un précieux corpus doctrinal

Des générations durant, la volonté de justice a fait promulguer les lois (justice générale ou légale) et respecter la part légitime des particuliers (justices particulières distributive et commutative). Soucieuses de paix publique, des générations d’Anciens ont successivement considéré que l’activité économique était compatible avec l’esprit de justice, et ­celui-ci ne se réduit pas au respect des contrats signés et des lois du moment. Le redire n’est peut-être pas inutile pour aider à comprendre plus particulièrement ce qui est juste ou injuste dans l’agir des hommes, et les actes économiques en font partie puisqu’ils impliquent des relations personnelles et sociales. De millénaire en millénaire, les principes moraux aptes à guider les hommes et leurs sociétés s’étaient montrés reconductibles, pourquoi ne le seraient-ils pas au début du XXIe siècle ? « Anachronisme ! » hurleront d’aucuns, oubliant que de l’Antiquité païenne au Moyen Âge chrétien, il y avait autant d’écarts de civilisation qu’entre les XIIIe et XXIe siècles. En perfectionnant les définitions antiques de la justice, non seulement l’Aquinate n’était pas coupable de « passéisme », mais il avait doté la chrétienté d’un efficace dispositif juridique.

Partie intégrante de la théologie morale catholique, la doctrine sociale de l’Église offre aujourd’hui, à qui le souhaite, de l’instruire selon la sagesse pérenne et universelle. Le salut de chaque fidèle, le progrès de la vie spirituelle l’emportent certes sur les contingences de la vie matérielle, mais les dramatiques questions du siècle pressent chaque chrétien de mobiliser son cœur et le savoir mis à sa disposition par de précieux écrits doctrinaux.

 

 

Geneviève Gavignaud-Fontaine est historienne et professeur des Universités émérite.

Dernier livre paru : Justice dans les relations économiques et justice sociale, La Boutique de l’Histoire/Les Indes Savantes, 286 p., 25 €.

 

 

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