États-Unis : faut-il adopter l’option bénédictine ?

Rédigé par notre correspondante aux États-Unis, Armelle Signargout le dans Politique/Société

États-Unis : faut-il adopter l’option bénédictine ?

Construisons d’urgence des arches de Noé locales où les chrétiens pourront préserver leur foi en attendant – peut-être plusieurs siècles – que le déluge s’apaise. C’est la proposition – très discutée dans son pays – lancée par Rod Dreher, journaliste-écrivain, père de trois enfants de 10 à 17 ans, qui profite de son nouveau livre pour proposer aux Américains de revenir à la Règle de saint Benoît. Un livre qui fait du bruit aux États-Unis.

« Nous, les chrétiens fidèles, n’avons pas demandé de vivre exilés à l’intérieur d’un pays que nous croyions le nôtre. Mais nous sommes une minorité à présent, alors soyons une minorité créative, offrant des alternatives chaleureuses, vivantes, lumineuses à un monde qui devient froid, mort et sombre. » Rod Dreher, 50 ans, a écrit The Benedict Option pour tous les chrétiens (protestants, catholiques, orthodoxes) qui, bercés par le confort ambiant ou rassurés par l’élection de Donald Trump, n’auraient pas encore perçu le danger. Danger d’être persécutés ? Oui, comme c’est de plus en plus fréquent dans le monde du travail, où ceux qui refusent d’offrir une pincée d’encens à l’idole LGBT aboutissent au tribunal, ou sur une liste noire. Mais surtout, danger de perdre la foi, comme en témoigne le désengagement religieux massif des millenials (18-34 ans).

En s’appuyant sur saint Benoît

Œcuménique, The Benedict Option ne mentionne pas du tout la Mère de Dieu, encore moins Notre Dame de Fatima. Mais Dreher n’est-il pas lui-même passé du protestantisme au catholicisme (1993) avant d’adhérer depuis onze ans à l’orthodoxie ? Reste qu’il s’appuie sur l’expérience de saint Benoît au VIe siècle, quand « chrétien » ne pouvait signifier que catholique. Benoît qui, en pleines déferlantes barbares, sut préparer le renouveau de la civilisation en Europe.

C’est ce que font aujourd’hui ses successeurs à Nursie, sa ville natale. Le monastère italien fermé par Napoléon en 1810 fut rouvert en 2000 par une poignée d’Américains. En août 2016, on leur demanda de l’évacuer après un léger tremblement de terre. Ils se retirèrent sur la colline d’en face. Le 30 octobre dernier, la terre fut ébranlée de nouveau par le plus fort séisme en trente ans : de l’ancienne basilique ne reste plus que la façade. Dreher est allé sur place, a parlé avec les moines. « C’est parce qu’ils ont su se retirer à temps, pas trop loin mais juste assez, qu’ils sont là aujourd’hui pour reconstruire. Nous devons faire de même. »

La polis parallèle élaborée par le dissident tchèque Václav Benda paraît plus prometteuse à Dreher qu’une confiance naïve dans la politique. « Aucun gouvernement à Washington, même le plus ostensiblement pro-chrétien, n’est capable d’arrêter des tendances culturelles vers la désacralisation et la fragmentation qui s’accélèrent depuis des siècles. » Les millenials ne savent presque rien de l’histoire du christianisme. Ils ne savent presque rien tout court. Adeptes d’un Moralistic Therapeutic Deism (soyons gentils pour être heureux), ils croient que la vision biblique de la sexualité s’assimile au… racisme ! Déboussolés par le manque d’exemples de couples vertueux et de familles solides autour d’eux, ils se replient sur l’hédonisme consumériste.

Les parents doivent réagir. Dreher propose de redécouvrir l’ascétisme, le jeûne : « s’entraîner à dire non à ses désirs et oui à Dieu. Cette mentalité a quasiment disparu de l’Occident. » « Apprenez à vos enfants qu’il est bon d’être anticonformiste. » Attention aux portables ! « Des parents qui ne laisseraient jamais leurs enfants seuls dans une pièce pleine de DVD pornographiques n’hésitent pas à leur donner un portable. C’est moralement fou. » Vigilance, donc, et surtout, formation. « Arrachez vos enfants de l’école publique », conseille-t-il, et rejoignez, ou fondez, de petites écoles reposant sur les classiques. Transmettez notre héritage. Attirez à la foi par la beauté et la bonté.

Un lieu d’enseignement classique

Un modèle catholique s’est construit à Hyattsville, dans la banlieue de Washington. Il y a sept ans, l’école paroissiale locale tombe en faillite. Un petit groupe de catholiques, avec la permission de l’archevêque, décide de la sauver et de la transformer en un lieu d’enseignement classique pour les 4-14 ans. Aujourd’hui, l’Académie Saint-Jérôme irrigue une centaine de familles qui y ont tissé des liens irremplaçables. C’est ce genre d’effort que Dreher veut encourager. Et ce type de relations étroites au sein d’une communauté qu’il souhaite favoriser.

En 2010, sa propre sœur, Ruthie, une mère de famille qui n’avait jamais quitté les lieux de leur enfance – le sud de la Louisiane – fut frappée d’un cancer dont elle mourut dix-neuf mois plus tard. Ce fut un déclic : Dreher redécouvre ses racines, ignorées pendant vingt ans. « J’ai vu l’immense valeur de la stabilité qu’elle avait choisie. » Il vise aujourd’hui la même stabilité pour les siens, tous réunis à Bâton Rouge autour d’un projet éducatif classique. Leur petite arche de Noé. En attendant qu’advienne – il n’en parle pas – le triomphe du Cœur Immaculé de Marie…

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