Doit-on en finir vraiment avec l'euro ?
Entretien avec Pierre de Lauzun (fin)

Rédigé par Philippe Maxence le dans Politique/Société

Doit-on en finir vraiment avec l'euro ? <br> Entretien avec Pierre de Lauzun (fin)

Suite de notre entretien avec l'économiste et financier Pïerre de Lauzun sur la question de l'euro, le système de la monnaie unique et les avantages/inconvenients qu'il y aurait pour la France à sortir de cette zone monétaire. En ce temps de mutation politique, il est nécessaire de réfléchir à l'avenir de nos pays. S'appuyant sur la pensée chrétienne et sa maîtrise de la finance, Pierre de Lauzun propose des pistes de réflexion que l'on ne partagera pas forcément, mais qui invitent à se confronter au réel. Rappelons que Pierre de Lauzun est Délégué général de l’Association Française des Marchés Financiers (AMAFI), qui regroupe les professionnels de la Bourse et de la Finance, ancien élève de l’Ecole Polytechnique (1969) et de l’Ecole Nationale d’Administration (1975). Il est également l'auteur de plusieurs ouvrages dont L'euro : la fin de la monnaie unique ? et le Guide de survie dans un monde instable, hétérogène, non régulé, parus aux éditions Terramare.

 

En quoi consisterait la sortie de la zone euro ?

La sortie de zone consiste juridiquement à décider à une date donnée de libeller dans une nouvelle monnaie les contrats en euros existants et futurs relevant du droit du pays concerné, les dettes, les comptes bancaires, les bilans d’entreprise etc. et de changer la monnaie qui circule (billets et pièces). Or cette sortie se heurte à plusieurs obstacles importants. D’abord la monnaie dans laquelle sont libellées les dettes. Elles sont en euro. Si demain le franc était créé et se dévaluait par rapport à l’euro, le poids de ces dettes deviendrait écrasant si elles restaient en euro. Il faut donc décider de les libeller en francs, ce qui paraît en principe possible juridiquement pour la dette publique. Mais naturellement cela léserait les créanciers (y compris les Français à travers leur assurance-vie) et cela couperait pour un temps l’accès aux marchés, qui financent actuellement la majorité des déficits. Et donc sur ce plan, même en hypothèse favorable, l’incertitude serait réelle, et la secousse appréciable.

De façon plus grave ensuite, on courrait un risque massif de fuite des capitaux avant la date de conversion, une fois le principe posé. En effet, comme on ne pourrait pas préparer une telle décision et l’annoncer, puis la réaliser en 24 h, des mois s’écouleraient avant la conversion, pendant lesquels les détenteurs locaux d’euros auraient intérêt à les transférer dans un pays de la zone non visé par la mesure et au minimum à stocker des billets en euros. Un tel comportement pourrait être le fait d’un très grand nombre d’agents économiques : il suffit d’ouvrir un compte en banque en Allemagne. Il faudrait donc un contrôle des changes sévère bien avant la conversion, et donc un ralentissement marqué de toute l’activité économique.

Une opération délicate

Au total donc, un tel changement de monnaie serait une opération délicate, demandant une préparation soigneuse et un étroit contrôle, à accompagner de signaux clairs qu’on veut maintenir la valeur de la nouvelle monnaie – après la dévaluation relative qui est un des buts de l’opération. Le laxisme et la démagogie seraient alors tout à fait hors de propos. Et il faudrait une légitimité politique très forte.

En outre l’effet positif sur l’économie ne se ferait sentir qu’à terme assez long. Si on ne regarde que la dévaluation, un premier effet est le renchérissement des importations. Mais il y a deux conséquences : la réduction du pouvoir d’achat des Français à l’égard des biens étrangers ; et une augmentation du coût de celles des importations qu’on ne peut réduire. Or elles sont nombreuses : matières premières évidemment, mais aussi tous les produits que la France ne produit plus, et toutes les fabrications intermédiaires (dans un monde où la division du travail est internationale). Par ailleurs en soi il est vrai que la dévaluation facilite les exportations, notamment de produits sensibles au prix, qui sont en général de plus faible valeur ajoutée. Mais la France n’en fabrique pas assez, avec la baisse de sa production industrielle. Il n’est donc pas évident qu’on verrait une hausse rapide des exportations. La probabilité est donc au total que l’effet immédiat de la sortie et de la dévaluation sur les comptes extérieurs ne soit pas massif. Car ce n’est que progressivement qu’un potentiel peut se reconstituer. Et donc il y aurait le risque (politiquement élevé) d’une période intermédiaire de reconstitution des forces et d’investissement, avec faible croissance, qui ne serait pas facile à expliquer à la population.

Certains partisans de la sortie de l’euro proposent alors une politique violemment expansionniste, avec création monétaire massive, notamment pour financer des projets publics, dont ils attendent une croissance forte. Mais l’issue réelle en serait une forte poussée d’inflation, et la fuite devant la monnaie. Certes on récupérerait une forme de souveraineté. Mais la seule souveraineté réelle récupérée serait l’autonomie de destin relative, et la responsabilité qu’elle entraîne. Très bonne en soi, elle ne permet en aucune façon de mener une politique économique et surtout monétaire laxiste, sauf à conduire à une situation incontrôlable (effondrement du change, disparition des financements extérieurs, montée en flèche des taux d’intérêt – voire faillite financière). En fait, une sortie de la zone supposerait une politique économique plus stricte que celle suivie aujourd’hui dans le cadre de la zone euro. Quant à l’idée d’une vraie double monnaie (l’euro par exemple et le franc) elle ne tient pas la route et n’a jamais fonctionné nulle part de façon durable : l’une des deux monnaies finit par disparaître (sauf à être réservée à certains usages internationaux, mais alors cela ne change pas grand-chose).

Et si on révisait le pacte européen ?

Il se déduit de tout ceci que malgré les arguments en sa faveur, et notamment le fait que l’euro a été une erreur, la sortie de l’euro est une solution peu praticable, politiquement et techniquement, sauf crise majeure (ou évolution en profondeur des esprits après une longue stagnation). Si donc une action doit être menée pour recouvrer une marge de liberté et de manœuvre par rapport à la poursuite forcenée de la marche vers une intégration technocratique de l’Europe qu’on nous propose habituellement, c’est dans d’autres domaines qu’elle doit trouver ses priorités, avec en premier lieu une révision du pacte européen et des traités, notamment en matière industrielle et commerciale.

Dans le cas français en outre, on l’a vu, le fait est que l’euro n’a pas été bon, mais sans conduire aux désastres qu’a connus l’Europe du Sud. Les performances de la France sont médiocres, mais c’est en l’absence d’effort réel de réformes comparables à celles de l’Allemagne. Certes l’impossibilité de dévaluer a été un handicap. Mais surtout l’euro l’a engourdie dans l’inaction et confortée dans ses blocages, accompagnant une lente érosion de son potentiel économique.

Vous terminez votre livre en affirmant que la monnaie n'est qu'un outil et que le facteur le plus important est la communauté politique. Est-ce à dire qu'il faut reconstruire une véritable communauté politique en France ? 

Reprenons les principales conclusions. On l’a vu : une monnaie est un bien collectif. C’est le moyen pour une communauté de disposer d’un moyen d’échange universel entre les biens et services qu’on peut y acheter ou vendre, de mesurer la valeur économique de ces biens, et de disposer d’un moyen de conserver cette valeur dans le temps. La monnaie n’est donc pas un instrument dont on dispose à sa guise ; c’est un enjeu majeur pour la société et ses membres, qui demande beaucoup de soin et de rigueur. La souveraineté monétaire n’est pas le droit pour l’État de jouer à volonté sur la valeur ou l’usage de la monnaie : il s’agit de veiller à ce que la monnaie remplisse sa fonction au service de la communauté, en régulant notamment la création monétaire et le taux d’intérêt. Dès lors, à chaque communauté politique et économique disposant d’un degré élevé de cohésion et d’homogénéité, au moins de solidarité, correspond normalement une monnaie, gérée sous la responsabilité de ses autorités – mais prudemment.

Ce n’est pas le cas de l’Europe. L’euro, qui a résulté d’une volonté politique détachée des réalités, a donc été une erreur. L’illusion de ses premières années a été très cher payée ensuite, en particulier en Europe du Sud. Mais cela ne veut pas dire que la priorité actuelle pour la France soit à sortir de la zone – même si naturellement les circonstances peuvent changer un jour. Dans son cas le coût d’une sortie ne paraît pas facile à justifier en regard des avantages attendus. Pas sûre d’y gagner vraiment, prenant de vrais risques dans cette opération, qui serait en outre très difficile à assumer et à gérer politiquement, elle a actuellement mieux à faire qu’à se jeter dans ce qui est aujourd’hui une impasse. Dit autrement, il est plus urgent pour elle de se réformer que de se lancer dans cette expérience difficile. Du moins dans l’état actuel des choses.

Retrouver une communauté politique

Car la monnaie n’est qu’une donnée parmi d’autres, un outil pour une communauté. Elle peut être un réel handicap, et peut-être qu’un jour un changement s’imposera à la France. Mais elle ne peut pas tout conditionner. Ce qui importe, c’est cette communauté. Elle a donc d’abord et surtout à se réformer et se reconstruire. Trop de temps a été perdu, et il y a beaucoup d’efforts à réaliser. Pas seulement en termes de compétitivité ou d’équilibre des comptes : un discours de vérité est indispensable, et un important travail collectif. Mais à soi seul ce n’est pas très motivant. Plus essentiellement il s’agit de reprendre en main son destin. Cela ne veut pas dire tourner le dos aux coopérations européennes. Mais certainement cesser de rêver à une hypothétique Europe fédérale, et redéfinir le projet européen sur la base des coopérations essentielles entre pays membres. Et reconstruire l’alliage de solidarité, d’ambition et d’exigence qui seul peut assurer à la communauté française un avenir digne d’elle.

Cette exigence apparaît plus encore si on l’examine dans le cadre d’un panorama des défis politiques, économiques et culturels qui attendent la planète sur les vingt ans qui viennent, ce que je propose dans mon autre ouvrage qui vient de sortir, Guide de survie dans un monde instable, hétérogène et non régulé  (TerraMare 2017).

Comme je l’y indique en conclusion,

« de cet examen ressort un paysage inquiétant et trouble. Un monde instable, sans direction claire, obsédé par la course à la richesse mais menacé par des crises destructrices et par la déstabilisation des équilibres naturels. Un monde où les rapports entre puissances glissent lentement vers une mosaïque de violences, de plus en plus complexe, où l’hégémonie américaine et “occidentale” s’estompe lentement, tant militairement que culturellement, et où la vieille Europe s’endort dans son rêve enfantin. Un monde où la communauté nationale est plus que jamais centrale, mais menacée par les inégalités, les divergences d’intérêt, les migrations, les culpabilisations relativistes et autres repentances. Un monde qui a sans doute probablement encore devant lui un répit d’une génération, mais qui entrera ensuite en territoire inconnu, retrouvant chemin faisant le spectre des vieilles problématiques, guerres, empires et autres. La France et les Français peuvent se sentir petits et menacés dans ce tourbillon en puissance, d’autant qu’on leur serine qu’il faut regarder ailleurs, et s’oublier. Ils auraient tort d’en rester là. Car justement nous disposons de cet atout majeur : une vraie communauté qui reste vaille que vaille solidaire, et qui seule peut assurer à la très grande majorité de ses membres non seulement un horizon matériel, mais une culture commune, un formidable héritage, et la conscience d’un destin commun riche de sens. Communauté qui est évidemment tout autre chose que cette abstraction constitutionnelle, ce contrat social permanent supposé permettre un vague vivre ensemble, cette cohabitation de n’importe qui avec n’importe qui, chacun vaquant à ses petites affaires – ce qu’on nous présente comme le modèle de la nouvelle société politique, et ce sur quoi l’Europe fait mine de se construire. Communauté qui suppose donc l’acceptation par ceux qui veulent s’y agréger de ce patrimoine et de cette culture : en bref, qu’ils deviennent vraiment français. Pour prendre son sens et développer véritablement toutes ses potentialités, cette communauté française, abîmée par de longues dérives, a besoin de se reconstruire, et pour cela de se retrouver elle-même. Non pour poursuivre on ne sait quelle utopie autarcique et se fermer au monde, tout au contraire ; ni pour déployer un programme identitaire balisé à l’avance. Mais pour retrouver son autonomie et sa vocation - ce qui suppose de se comprendre comme communauté, et qu’une communauté est à la fois héritée, fière, solidaire, ouverte et tournée vers un destin commun. L’époque nous y appelle ».

 

Fin de la seconde partie. La première partie de cet entretien est disponible sur ce site.

 

Pour aller plus loin :

L'euro : la fin de la monnaie unique ?

Éditions Terramare, 124 pages, 14 €

Guide de survie dans un monde instable, hétérogène, non régulé

Éditions Terramare, 272 pages, 18 €

 

 

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