Le temps des nouveaux sophistes

Rédigé par Jean-Michel Beaussant le dans Politique/Société

Le temps des nouveaux sophistes
Protagoras, le modèle de nos nouveaux dirigeants ?

Au terme de ce « troisième tour » des présidentielles avec les élections législatives, retour sur certaines pratiques, moins nouvelles qu’il n’y paraît, qui ont notamment permis la victoire d’Emmanuel Macron. Quelle est en effet la part du réel et de la vérité dans les discours de nos politiciens modernes ?

Selon des méthodes inspirées des États-Unis, initiées avec la stratégie électorale digitale d’Obama en 2012, les discours de campagne de ­Macron, a-t-on appris, étaient faits à partir d’algorithmes. Une start-up, Proxem – société spécialisée dans l’analyse sémantique de big data textuelles –, était même payée pour cela. Selon un mode plus ancien, ceux de Sarkozy n’étaient-ils pas faits plus ou moins à partir des sondages, si l’on en croit son chroniqueur Patrick Buisson ?

Quoi qu’il en soit, cela manifeste que le règne des sophistes s’impose plus que jamais avec des méthodes de plus en plus « sophistiquées », sans doute différentes mais analogues au fond et tout aussi détestables que sous la Grèce antique avec Protagoras, Gorgias et Cie. Il s’agit toujours d’acheter des recettes auprès de spécialistes pour la réussite politique en démocratie.

Un choix des mots ciblé

Par le tri sélectif de mots et phrases clés décryptés par les algorithmes et les moteurs de recherche, on « vend » un programme comme on vend une lessive en publicité, en visant un maximum de « segments » de la population concernée. Plus encore qu’un programme, cette nouvelle technique de « marketing » façonne un candidat idéal dont les slogans souvent contradictoires n’ont rien de spontanés mais doivent toucher un maximum de cibles visées, à droite comme à gau­che. Comme Sarkozy, lorsque Macron parle notamment identité (à Orléans, au Puy-du-Fou…), ce n’est pas forcément par conviction mais pour aller là où la machine (ou le sondage) lui dit d’aller et de faire…

Au lieu de véhiculer une signification, d’être une révélation du réel, la formulation d’une pensée, le discours sophistique d’hier ou (algorithmique) d’aujourd’hui reste d’abord une technique, une habileté, un instrument et un moyen d’action. Ce n’est pas la pensée et la vérité qui utilisent l’argumentation du discours mais l’intérêt et la volon­té du pouvoir. D’où les effets rhétoriques pour agir sur la sensibilité ou l’émotion de l’opinion publique, avec souvent des éloges ou des blâmes, une empathie factice avec son auditoire, mais rarement une définition, une démonstration et des solutions à ses problèmes. Le primat de la forme sur le fond aboutit à une praxis étrangère au fond, qui n’est pas sans rappeler Marx : les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, or il s’agit de le transformer… par une prise de pouvoir machiavélique. Peu importe l’incohérence et la contradiction du propos, voire le mensonge, pourvu qu’il y ait l’effet recherché : la séduction et la captation des voix. L’agir ne suit plus l’être et la pensée comme en bonne philosophie réaliste mais le précède. À l’instar de l’économie, qui est devenue le premier paradigme des nouveaux politiciens, seule l’efficacité ­compte, en l’occurrence l’efficacité persuasive indépendamment de la vérité, de la justice et de la morale. La fin justifie les moyens…

Au service de celui qui parle

La substance, le sens du discours sophistique est totalement indifférent : il n’est pas au service d’une pensée mais au service de celui qui parle. Le discours est une attitude, une posture de l’orateur, un « art » indépendant de la vérité. Avec la sophistique, c’est davantage la vérité qui a besoin du discours que le discours qui a besoin de la vérité ! Ce qui compte n’est pas ce dont on parle, mais celui qui tient le discours, son intérêt, son prestige personnel. Naguère dans les joutes oratoires, aujourd’hui dans les duels télévisés, la thèse compte moins que celui qui la défend. Il s’agit de se faire prévaloir et non pas faire prévaloir la vérité. Le discours n’a de sens que par celui qui le tient : attaquer le discours c’est attaquer l’orateur. Le discours baigne dans le désir et le pouvoir, voire la violence dialectique, car c’est l’instrument d’un pouvoir sur les autres. La séduction rhétorique du discours a aussi quelque chose de très inquiétant qui n’est pas sans rappeler le Serpent dans le premier jardin…

N’étant qu’un instrument, il faut donc savoir utiliser le discours sophistique le plus performant et le payer (cher) comme n’importe quelle technique ou arme au service de l’utile et non du vrai. Avec l’apprentissage d’un savoir-faire plus que d’un faire savoir, le sophiste d’aujourd’hui (comme celui d’hier) dit, avec plus ou moins de talent, ce que le citoyen a envie d’entendre et de voir grâce à la technique des algorithmes. Emmanuel Macron en est devenu un symbole flagrant avec ses fameux « et en même temps » offensant les principes d’identité et de non-contradiction, ainsi que sa collection de formules creuses capables néanmoins de faire illusion grâce à cette habileté de communiquant ou de publicitaire plus encore que de propagandiste. Exemple parmi tant d’autres : « On peut être à la fois profondément breton, puissamment français et sincèrement européen » ! On attend avec impatience les nouveaux Socrate et Aristote capables de redonner au discours politique son allégeance à l’être, au réel et à la vérité, contre ces nouveaux nominalistes, sophistes des algorithmes…

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