Chanter les louanges de Dieu
(Alléluia Te decet hymnus)

Rédigé par un moine le dans Culture

Chanter les louanges de Dieu <br>(Alléluia Te decet hymnus)

Alléluia Te decet hymnus (15ème dimanche ordinaire–10ème dimanche après la Pentecôte)
Alléluia ! À toi la louange est due, ô Dieu, dans Sion ; et que pour toi un vœu soit acquitté dans Jérusalem.
(Psaume 64, 2)

Thème spirituel

Le texte de notre alléluia justifie et le mot même alléluia et la composition mélodique qui est liée à ce mot dans l’art grégorien. En effet, le genre musical de l’alléluia, dans le répertoire grégorien a ceci de particulier qu’il met en valeur, dans ce qu’on appelle à juste titre un jubilus, la dernière syllabe du mot qui signifie Dieu (Ya, forme diminutive de Yahvé). Le sens du mot est déjà une invitation à la louange, et l’Église, en adoptant cette belle louange dans sa liturgie, honore le Seigneur, conformément à sa volonté. Dieu n’a-t-il pas dit, en effet, par l’intermédiaire du prophète Malachie (1, 6) : « Un fils honore son père, un serviteur craint son maître. Mais si je suis père, où donc est l'honneur qui m'est dû ? Si je suis maître, où donc est ma crainte ? »

L’Église répond à cette question divine en empruntant les paroles du psaume 64 (65 selon l’hébreu) : « À toi la louange est due, ô Dieu, dans Sion ; et que pour toi un vœu soit acquitté dans Jérusalem. »

À qui la louange convient mieux qu’à Dieu ? Louer signifie reconnaître une qualité chez quelqu’un et la mettre en valeur par la parole ou par un geste d’honneur. Or Dieu est infini, parfait, il est le Bien souverain, il a toutes les qualités : il est au-delà de toute louange. Jamais les honneurs humains rendus à Dieu n’atteindront adéquatement sa gloire. Mais en même temps, la louange divine est une exigence pour l’homme, un devoir de justice : il convient et même il faut que Dieu soit loué, honoré, aimé, adoré. Cette exigence de l’être de Dieu se double d’une dette contractée par l’homme qui a été créé et racheté par son Créateur. Dieu ne doit pas seulement être honoré pour ce qu’il est, mais remercié pour ce qu’il a fait.

Saint Augustin, dans son commentaire sur le psaume 64, s’est complu à évoquer Jérusalem comme le lieu privilégié de la louange. Il établit un parallèle entre Babylone (le psaume a été composé durant la captivité du peuple de Dieu) cité de la confusion, et Jérusalem, la ville sainte où doit régner l’honneur du à Dieu.

« Voyez les noms de ces deux cités, Babylone et Jérusalem. Babylone signifie confusion, et Jérusalem, vision de la paix. Fixez votre attention sur la cité de confusion, pour comprendre la cité de la paix ; supportez l’une et soupirez après l’autre. À quoi pouvons-nous distinguer ces deux cités ? Pouvons-nous les séparer l’une de l’autre ? Elles sont mélangées, et mélangées dès l’origine même du genre humain ; elles doivent arriver ainsi jusqu’à la fin des siècles… Toutefois, avec la lumière de Dieu, nous pouvons donner des marques pour distinguer les pieux fidèles, même dès aujourd’hui, et les citoyens de Jérusalem des citoyens de Babylone. Ces deux cités subsistent par deux amours : Jérusalem par l’amour de Dieu, Babylone par l’amour du monde. Que chacun interroge son cœur, et il saura de quelle ville il est citoyen ; et s’il reconnaît qu’il est de Babylone, qu’il extirpe de son cœur les convoitises pour y planter la charité ; s’il se reconnaît au contraire habitant de Jérusalem, qu’il endure la captivité et soupire après sa délivrance…

Écoutons donc maintenant, mes frères, écoutons ; et que nos désirs soient bien ceux de notre cité. Et quelle est donc la joie que nous chante le Prophète ?… Quel est donc l’objet de ces chants ? C’est en Sion, ô Dieu, qu’il convient de chanter votre gloire». Sion est notre patrie ; car Sion n’est autre que Jérusalem ; et vous devez connaître le sens d’un tel nom. De même que Jérusalem signifie vision de la paix, de même Sion signifie regard, ou vision et contemplation. Je ne sais quel spectacle si grand nous est promis ; et ce spectacle, c’est Dieu lui-même fondateur de la cité. Belle et splendide cité, dont le fondateur est plus splendide encore. »

On peut juste ajouter une double idée à ce texte magnifique de Saint Augustin : la première, c’est que Sion, Jérusalem, dans la liturgie chrétienne, c’est l’Église, bien sûr, comme le laisse entendre l’évêque d’Hippone ; mais c’est aussi la Vierge Marie, figure réalisation idéale de l’Église. En elle, l’Église se reconnaît comme la parfaite louange divine, le lieu ou Dieu est honoré autant qu’il peut l’être par la créature. Marie est pure louange divine.

La seconde idée, c’est que nous aussi nous sommes appelés à devenir des louanges de Dieu sur la terre et au ciel. Sion, Jérusalem, c’est aussi notre âme, notre personne, même notre corps qui est un temple de l’Esprit-Saint. Dieu nous a créés pour que nous devenions, pour l’éternité, des instruments, au sens le plus noble du terme, de sa louange. Et c’est toute notre vie qui doit ainsi vibrer pour Dieu, par le chant, bien sûr, mais aussi par la vertu, par l’amour selon toutes ses composantes. Telle est notre vocation. Voilà pourquoi cet alléluia nous concerne au plus au point.

Commentaire musical

L’invitation à la louange contenue dans ce beau texte exigeait une mélodie qui soit à la hauteur : il ne convenait pas que l’honneur du à Dieu, proclamé bien haut par le psalmiste, soit rabaissé par une mélodie médiocre, sans expression. Eh bien, il faut reconnaître que le compositeur a été bien inspiré. D’abord par le choix du mode : c’est au 7ème mode qu’il a demandé ses formules musicales enthousiastes ; ensuite par la façon dont il a mis en valeur chacun des mots, les unissant dans une mélodie somptueuse qui devient même de plus en plus fervente à mesure qu’elle déploie le texte, en sorte que l’invitation à la louange, contenue dans l’alléluia comme dans le verset du psaume, devient louange elle-même, grâce à la mélodie.

Deux phrases mélodiques se partagent la pièce en plus du jubilus de l’alléluia, et c’est deux phrases coïncident avec les deux idées du texte. La pièce est écrite en clé de Do deuxième ligne, ce qui est assez rare, mais donne une idée du caractère aérien de la mélodie : on a du baisser la clé pour qu’elle puisse tenir sur la portée.

La mélodie du jubilus privilégie les cordes du 7ème mode : le Sol, note de départ et note des cadences ; le Ré, la dominante très repérable dès l’intonation ; le Do qui est aussi très présent, notamment dans son rapport avec le Ré. Ce jubilus est très ferme, très appuyé, mais aussi joyeux, dès le début. L’intonation s’élève rapidement à partir du Sol vers le Ré. La mélodie oscille entre le Ré et le Do, puis s’élève jusqu’au Fa supérieur, après un crescendo bien senti sur les deux clivis épisématiques qui précèdent le premier quart de barre. Ce sommet est pris en douceur, mais demande aussi de la chaleur. Il n’est que passager, puisque la mélodie revient vite sur le Ré et alterne à nouveau entre le Ré et le Do, s’appuyant à deux reprises sur le Sol, par un intervalle de quarte Do-Sol très expressif, traduisant la plénitude de ce mode de Sol. Notons une petite nuance agogique après la demi-barre : le mouvement est plus vif sur cette troisième incise et jusqu’à la fin, ce qui n’empêche pas la fermeté de tout ce passage, et notamment de la cadence finale, sur le La puis sur le Sol.

Le verset commence en reliant cette fois directement la tonique Sol à la dominante Ré, sans passer cette fois par le Do. Il y a donc une nouveauté et cela doit se traduire par un élan enthousiaste. C’est la louange qui commence. Mélodiquement, le rapport n’est plus entre le Ré et le Do, mais entre le Ré et le Mi, par exemple sur les deux accents de decet et de hymnus. Le mouvement léger se prolonge sur la belle formule bien déroulée et très liée de Deus, pleine d’une belle révérence aimable et gracieuse, qui aboutit à une cadence en Si, nullement conclusive, mais orientée vers ce qui suit. Paradoxalement, mais intentionnellement, ce n’est pas sur Deus que le compositeur a insisté mais sur Sion. Là, la mélodie s’envole une première fois, touchant le Fa et même le Sol. Le traitement mélodique élevé de ce nom indique bien sûr l’altitude géographique de Jérusalem, située sur la montagne, mais bien plus l’élévation mystique de la vraie Sion, l’Église, société de la louange divine, figurée et accomplie en Marie, la Vierge du Magnificat. Cette première phrase mélodique s’achève sur ce nom qui provoque l’enthousiasme des fidèles. La cadence est aiguë, puisqu’il s’agit d’un Ré, donc de la dominante du 7ème mode. Cadence joyeuse et ferme.

La deuxième phrase part justement de ce Ré et s’élève bien vite à nouveau jusqu’au Sol supérieur sur tibi. Mais là encore, ce n’est pas sur la personne du Seigneur que va se déployer l’essentiel de la mélodie. Il faut attendre encore un peu, et la courbe mélodique revient sobrement et légèrement vers le Si, sur reddétur, ; là encore il s’agit d’une cadence de passage. Bien vite la mélodie remonte, sur votum, reprenant le thème musical de Sion, avec la même ferveur. Mais la splendeur de cette pièce est réservée pour le dernier mot : Jerúsalem. On ne peut qu’admirer cette longue vocalise de près de deux lignes de portée. Pour commencer, le compositeur est revenu sur le thème du jubilus : mais à la place du Do et du Sol plongeant rencontré deux fois sur l’alléluia, au niveau des deux cadences en Sol, on trouve ici le Ré et le La, donc le même rapport de quarte mais un degré plus haut. Cet appui sur le grave, notamment celui de la finale du mot Jerúsalem est très expressif de la solidité de la  vraie Jérusalem, cette Église fondée sur le roc. La formule mélodique somptueuse va se développer à partir de cet appui initial. Trois incises assez courtes et assez répétitives vont conduire la mélodie en crescendo vers le sommet qui se situe au début de la troisième incise. Dans ces formules, la légèreté s’allie parfaitement avec la fermeté, repérable grâce à toutes les longues à l’unisson. À la fin de la quatrième incise, la cadence se pose, comme dans le jubilus cette fois, sur la double note Do-Sol, ce qui permet au compositeur de récupérer désormais la mélodie du jubilus jusqu’à la fin. Cet alléluia splendide et sobre délivre un message essentiel, celui de la louange dans l’Église. C’est tout le message du chant grégorien et il résonne ici avec éloquence, légèreté, fermeté et intériorité.

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