Pas de pères, pas de repères

Rédigé par Jean-Michel Beaussant le dans Politique/Société

Pas de pères, pas de repères

A l'heure où le Président Macron a réuni le Congrès à Versailles, un constat s'impose malgré tout : la figure présidentielle n’a pas remplacé le grand absent de la démocratie française : le Roi, son onction, sa stature de père de la nation. Sous le quinquennat socialiste on a traqué les reliquats d’une conception « patriarcale » de la famille jusque dans les lois. Or une société sans père(s) est privée de repères.

À l’heure de l’idéologie du Genre, hormis le mobile commercial, on se demande ce qui peut encore motiver la ­fête des pères, célébrée cette année au deuxième tour des élections législatives, le jour même de l’appel fameux du 18 juin ! Dans un entretien philo-­politique, accordé il y a juste un an à Le 1 Hebdo, Emmanuel Macron, avant même de se déclarer candidat à la présidence, apportait justement cette critique capitale à notre démocratie, ressemblant presque à du Zemmour : « La démocratie comporte toujours une forme d’incomplétude, car elle ne se suffit pas à elle-même. Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif : le Roi n’est plus là ! On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures : ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l’espace. On le voit bien avec l’interrogation permanente sur la figure présidentielle, qui vaut depuis le départ du général de Gaulle. Après lui, la normalisation de la figure présidentielle a réinstallé un siège vide au cœur de la vie politique. Pourtant, ce qu’on attend du président de la République, c’est qu’il occupe cette fonction. Tout s’est construit sur ce malentendu. »

Combler le vide

Quoi qu’on pense du général, reste qu’il avait tenté en effet, avec la constitution de la Ve République, de replacer sur le corps de la nation la tête d’un père suprême, rétablissant ainsi une certaine autorité disparue. Car la décapitation de Louis XVI annonçait et produisit inéluctablement une sorte de « féminisation » de la société et, avec elle, la castration juridique et sociétale de tous les pères de famille. Le 4 août 2014, ces derniers perdaient au reste le dernier privilège sémantique que leur accordait le droit ancien : la loi pour l’égalité réelle (sic) entre les femmes et les hommes supprimait l’expression juridique « en bon père de famille » ! Mais la loi du 4 juin 1970 attribuant l’autorité parentale aux deux parents de la même famille et non plus à la seule puissance paternelle avait ­déjà rendu caduque la fonction de « chef de famille » qui était jusque-là dévolue au père comme la transmission de son nom aux enfants. Juridiquement décapitée !

On a bien essayé ensuite de réinvestir ce vide, d’y placer d’autres figures comme les « papas-poussettes », les « tiers » ou « beaux(faux-)parents » recomposés, etc. Mais, favorisée par l’esprit subversif des années post-soixante-huitardes, la désacralisation de la figure paternelle a réinstallé « un siège vide au cœur de la famille », comme dirait Macron, qui est bien placé pour en parler ! Pourtant ce que l’on attend d’un père, comme d’un président, c’est non seulement qu’il habite son identité mais qu’il remplisse sa fonction de chef pour le bien commun de sa famille ou de la nation. Une légion de livres le crient et le répètent depuis le fameux Debout les pères ! de Philippe Oswald jusqu’au On ne naît pas père de Julien Chouvet, en passant par Nous sommes les enfants de personne de Jacques de Guillebon ou Les Déshérités de François-Xavier Bellamy…

Car, paradoxalement, si on naît femme, n’en déplaise à Simone de Beauvoir, on ne naît pas homme : on devient père (cultu­rellement parlant) beaucoup plus qu’on ne devient mère ! Par une éducation à la virilité qui passe par une transmission entre pères et fils, comme celle entre le roi et le régent : la transmission du sceptre. Les mères connaissent leurs enfants, les pères doivent les reconnaître. Toutes les civilisations le savent à commencer par les sociétés traditionnelles (chez les Indiens d’Amérique ou en Afrique), où les garçons de 12/14 ans sont séparés de leur mère pour une initiation spécifique entre hommes par laquelle les pères peuvent dire comme Kipling : « Tu seras un homme, mon fils ! ». Tout cela est aussi développé par l’abbé de Maistre dans des conférences éloquentes qu’il fait à ce sujet. Il y aborde d’ailleurs la figure du père dans l’Écriture.

Le Père dans l’Évangile

Trois fois dans l’Évangile, le Père reconnaît son Fils bien-aimé et le confirme dans son identité profonde. Et ce n’est pas fortuit si, à 12 ans, Jésus dit qu’il doit être aux affaires de son Père, rendant implicitement hommage à son père adoptif, saint Joseph, qui lui a donné le nom de Jésus et qui l’a conduit et initié jusqu’à cette étape où Il peut dire qu’Il est le Fils du Père…

Combien de garçons manquent aujourd’hui d’une reconnaissance paternelle à cette imitation divine, d’être investis de la force bien aimante d’un regard paternel, là où les filles ont besoin également d’être confirmées dans leur grâce proprement féminine ? Combien restent des adolescents à perpétuité, « adulescents », faute d’une confirmation d’identité, parce que notre société a délibérément tué le père chargé d’investir les garçons du rôle de la masculinité donnée culturellement, rituellement ? C’est l’intervention masculine qui manque sans doute le plus à notre société hybride, laissant trop souvent la femme hors sujet : « Où t’es ?, Papa où t’es ? », chante Stromae. Même si le choix de ses ministres laisse présager du contraire, on prie pour que notre nouveau Président prenne conscience de cette terrible incomplétude familiale analogue au vide démocratique qu’il avait un peu pressenti.

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