Faut-il avoir peur d'Augustin ?

Rédigé par Anne Bernet le dans Religion

Faut-il avoir peur d'Augustin ?

Le 28 août 430, Augustin mourait à Hippone, sa cité épiscopale assiégée par les Vandales. Quelques jours plus tard, la ville se rendait. Commençait pour les glorieuses chrétientés de l’Afrique romaine une décadence dont elles ne sortiraient plus. Cependant, avant d’ouvrir ses portes aux Barbares, Hippone avait évacué par la mer, qui restait libre, ce qu’elle avait de plus précieux. Et d’abord les écrits d’Augustin. Seize siècles plus tard, que reste-t-il de l’héritage augustinien ?


Augustin a fait l’objet, depuis longtemps déjà, de véritables procès d’intention. Hans Küng, pour n’en citer qu’un, a fait de lui la racine de tous les maux de l’Église et même, tant qu’à faire, le père spirituel de l’Inquisition et de toutes les horreurs supposées du catholicisme sous prétexte qu’il admit en son temps l’usage de la coercition s’agissant des circoncellions, ces paysans révoltés rattachés à la secte donatiste qui faisaient régner la terreur à travers l’Afrique du Nord. Certains théologiens actuels lui reprochent d’avoir milité en faveur du baptême des petits enfants, et « inventé » la doctrine du péché originel. L’on conteste de plus en plus, en notre époque si douloureusement marquée par le drame de l’avortement sa position concernant le sort des enfants morts sans baptême, bien que celle-ci ait déjà été adoucie par la doctrine des Limbes. Quant à la question de la grâce, inutile d’en parler tant elle a suscité de querelles et de drames, le jansénisme n’en étant qu’un aspect.

Que reste-t-il de saint Augustin ?

À cela s’ajoute, comme le soulignait dans un recueil d’articles et de conférences traitant de la pensée augustinienne, (Saint Augustin. Splendeur et misère de l’homme. Le Cerf, 2011. 300 p. 25 €), le Père Marcel Neusch, une rupture, en apparence irréversible, entre le monde intellectuel d’Augustin et la société moderne, l’un n’étant que référence à Dieu et à ses normes, l’autre ne prenant que ses goûts, ses plaisirs, ses engouements pour lois. Dans ces conditions, que reste-t-il du troisième Père de l’Église ?
Tout en fait.
Nous ne lisons plus les Pères et la patrologie a largement disparu des études des séminaires, car l’on estime souvent la pensée du IVe et Ve siècles au moins en partie dépassée, et l’on juge que saint Thomas d’Aquin suffit. C’est exact.
Reste qu’il y a beaucoup à prendre dans ces écrits dédaignés et d’abord chez Augustin. Sans doute ne faut-il pas s’y aventurer sans aide et sans préparation, le Traité sur la Trinité, la Cité de Dieu et le reste  des ses livres n’étant pas d’un abord aisé.
Se préparer à le lire ne signifie pas le dédaigner et, s’il faut un début, se plonger dans Les Confessions s’y prête. Outre la beauté de la langue, à laquelle aucun latiniste ne saurait demeurer insensible, et qui transparaît jusqu’en traduction, l’autobiographie, serait-elle essentiellement spirituelle, est accessible au plus grand nombre. L’on a dit parfois qu’Augustin avait inventé le genre. Ce  n’est pas tout à fait exact. L’Antiquité connaissait les mémorialistes et quoique leurs ouvrages ne soient pas arrivés jusqu’à nous, ils furent nombreux, aussi bien personnalités de premier plan que seconds rôles de la scène politique. Ce qu’Augustin révolutionne est le but de cette introspection, qui n’est plus complaisance envers soi-même ni tentative d’autojustification mais, au contraire, mise à nue de ses tares les plus secrètes sous le regard de Dieu, puis de l’Église, à des fins édifiantes.

Dieu qui aime

La manière dont le jeune évêque d’Hippone révéla sans fard ses fautes de jeunesse, ses faiblesses charnelles, son concubinage, son appartenance au manichéisme devait d’ailleurs faire scandale et servir d’arguments contre lui à ses adversaires, et ils étaient nombreux.
Reste l’essentiel. Les Confessions sont l’histoire d’un Dieu qui aime et qui part à la recherche de l’âme aimée, égarée loin de sa bienveillance et du chemin qui mène au vrai bonheur. L’histoire d’un Dieu qui ne se lasse pas des fuites, des atermoiements, des rechutes. « Je t’ai aimée bien tard, beauté si ancienne et pourtant si nouvelle … » L’histoire de la miséricorde et de la grâce.
En face, il y a un jeune homme infiniment plus doué que la moyenne, certes, l’une des plus brillantes intelligences de tous les temps, sensible, trop sensible, à tout ce qui fait les beautés du monde.
L’intimité livrée d’Augustin, depuis la façon dont sa mère, encore jeune fille, se corrigea d’un précoce penchant pour la boisson jusqu’à ses ambitions professionnelles et ses brûlantes passions charnelles, en passant par la fameuse affaire des poires, symbolique du penchant naturel de l’homme pour le mal, gratuit, stupide, ou les dérives intellectuelles de sa jeunesse, est d’une extraordinaire actualité.
Pourtant, Augustin se sortira de tout cela, par les prières de sa mère : « il ne peut être perdu, le fils de telles larmes. » dira un évêque à Monique ; et par la grâce divine.
Les saints, fussent-ils des génies et des pères de l’Église, valent d’abord par leur vie, non par leurs écrits.
Augustin,  parce qu’il ne fut pas toujours exemplaire, est la preuve éclatante qu’il ne faut désespérer de personne et qu’aucune conversion demandée avec ferveur n’est impossible.
 

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