Saint Michel au péril de la mer

Rédigé par Anne Bernet le dans Religion

Saint Michel au péril de la mer


Le savez-vous ? Le Prince de la milice céleste compte trois fêtes au calendrier catholique : le 8 mai, qui commémore ses apparitions au Mont Gargan, en Italie ; le 29 septembre, anniversaire de son apparition romaine au dessus du mausolée d’Hadrien, qui, aux premiers jours du pontificat de Grégoire le Grand, en 590, mit fin à l’épidémie de peste ravageant alors la Ville ; et le 16 octobre, qui rappelle la dédicace, en 709, de sa première église sur le Mont Tombe.

La floraison des légendes autour de la fondation du Mont Saint-Michel fut splendide. Au mitan du siècle dernier, La Varende s’en faisait encore l’écho dans la monographie qu’il consacrait au sanctuaire de l’Archange.
Aujourd’hui, les historiens en rejettent presque tout avec le tranquille dédain de ceux qui ne croient plus depuis longtemps au miracle. C’est à peine s’ils admettent que l’évêque d’Avranches, Aubert, à l’aube du VIIIe  siècle, désireux d’éradiquer l’un des derniers refuges du paganisme dans son diocèse, aurait décidé de substituer le culte de saint Michel à celui de Lugd ou d’une autre divinité solaire, protectrice des hauts lieux.

Aubert et l'archange

L’histoire, telle qu’on la comptait jadis, ne manquait pourtant pas de charme : Aubert est visité trois nuits de suite par l’Archange, demandant qu’on lui élève un sanctuaire, à l’exemple de celui du Gargano, mais bourrelé de doutes et persuadé d’être l’objet d’une tentation d’orgueil, il renâcle à obtempérer ; puis, lors de la troisième visite, le doigt flamboyant du Séraphin laisse dans le crâne de l’évêque, comme preuve de sa visite, un trou, bien visible sur le « chef de saint Aubert » vénéré parmi les saintes reliques montoises, mais dont on affirme désormais platement qu’il s’agit de la trace d’un kyste …
Peu désireux de contrarier davantage le puissant Archange, l’évêque obéit enfin, et jette sur le Mont, alors en pleins bois, au cœur de l’immense forêt de Scissy, les fondations de ce qui sera la première église souterraine, copiée sur le sanctuaire des Pouilles.
Soudain, en pleine nuit, se produit un déchaînement effroyable des éléments : un tremblement de terre d’une violence inusitée en ces régions, suivi d’un ras de marée qui anéantit les bois environnants et laisse le Mont planté seul au milieu des eaux de la mer en furie, dernière démonstration de la colère de Lucifer évincé de ses domaines.
Inutile de dire que tout cela fait bien rire de nos jours, même s’il ne fait guère de doute que, vers cette époque, un tsunami ravagea en effet le littoral du Cotentin et de l’Armorique.
Quoiqu’il en soit, le Mont va naître, grandir et prospérer, sous la protection de Michel, promu patron du royaume, malgré les querelles entre ducs de Normandie et de Bretagne, puis rois de France et d’Angleterre.

Jeanne d'Arc et l'archange

Rien de plus symbolique que la visite de l’Archange à Jeanne, à l’heure de « la grande pitié du royaume de France » mais aussi de la résistance invincible, sur l’îlot battu des flots, d’une poignée de chevaliers qui tiennent tête aux léopards godons.
Cette histoire, et bien d’autres épisodes, moins glorieux, comme la transformation de l’abbaye en prison, ce qui faillit mener à sa destruction, Henry Decaëns les évoque avec beaucoup de précision, et force illustrations, dans un intéressant album, Le Mont Saint-Michel, treize siècles d’histoire (Ouest-France. 2008. 127 p ; 15,90 €), auquel fait seulement défaut une dimension spirituelle.
Et, si en admirant gravures et miniatures anciennes, vous avez le sentiment gênant qu’il manque quelque chose à la silhouette familière, qui inspira à Tolkien les forteresses du Gondor, c’est que la flèche et la statue de Frémiet ne furent mises en place qu’à la fin du XIXe siècle, ajout pour une fois bienvenu.
C’est précisément cette célèbre statue de l’Archange qui se trouve au cœur d’un roman policier sans malice signé Jean-Pierre Alaux, Saint Michel, priez pour eux ! (10-18 ; 212 p ; 12€. 2013.)
Conservateur en chef des monuments nationaux, Séraphin Cantarel, en ce printemps 1978, doit faire face, non seulement à l’urgent restauration de l’œuvre de Frémiet, jugée quasi impossible, mais aussi à la catastrophe de l’Amoco Cadiz qui, après avoir souillé les côtes bretonnes, menace celles du Cotentin. Si le mazout atteignait la baie du Mont Saint-Michel, c’en serait fini de son classement par l’Unesco au patrimoine mondial de l’humanité …
Venu vérifier sur place l’absence de toute trace d’hydrocarbure, Cantarel se trouve confronté à un assassin qui semble s’être spécialisé dans le massacre de moines. Après un premier cadavre abandonné sur la grève, un second est découvert dans une cellule de l’abbaye. De quoi choquer le conservateur, qui se targue d’être pieux catholique.
Quand, pour compliquer l’affaire, une prétendue victime de la Shoah revendique une toile de Boudin prétendument en possession du musée de Caen et volée à sa famille durant l’Occupation, Cantarel est saisi de doutes. Et si tout cela avait un fâcheux rapport avec le talent du défunt frère Jocelyn pour les reproductions à couper le souffle de grands maîtres de la peinture ?
Corbeyran et Michel Suro viennent de publier l’adaptation en bande dessinée de ce gentil roman (Delcourt ; 56 p ; 12,50 €.) où le Mont n’est, il faut bien le dire, qu’un beau décor pour un huis clos moins diabolique qu’il y paraît. Inutile de chercher, là non plus, une quelconque trace de spiritualité.

Saint Michel, patron de la France

Reste à rendre à Saint Michel, patron de la France, sa place dans nos dévotions publiques et privées, perdue quand certains clercs s’avisèrent de ne voir dans la croyance aux anges qu’une survivance de la mythologie babylonienne et estimèrent urgent de débarrasser l’Église de ces improbables créatures emplumées.
Martine Bazin présente aux plus petits la magnifique figure du Rempart des orthodoxes (Saint Michel, protégez la France ! Téqui ; 30 p ; 13 €.), évoque l’affection qui, si longtemps, ne cessa de l’entourer chez nous et raconte quelques-unes de ses interventions dans notre histoire.
Tout cela est très bien fait, accompagné de prières à l’Archange et merveilleusement servi par les belles illustrations, aux couleurs éclatantes, d’Emmanuel Beaudesson dont le trait n’est pas sans rappeler, parfois, le style de Pierre Joubert.
Alors, ne laissez pas passer ce 16 octobre, ni d’ailleurs aucun autre jour de l’année, sans redire la prière de Léon XIII :

« Saint Michel, Archange, défendez-nous dans le combat … »

Soyez assurés que vous en retirerez, pour vous et pour la France, beaucoup de grâces.

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