Tout restaurer dans le Christ !

Rédigé par Philippe Maxence le dans Religion

Tout restaurer dans le Christ !

 

Enlevez cette croix que je ne saurais voir

Ils veulent supprimer la Croix. C’est la plainte que l’on perçoit sur les réseaux sociaux qui, pour une fois, s’agitent à juste titre. Que se passe-t-il ? À Ploërmel, une statue de Jean-Paul II est surmontée d’une croix, bien visible. Celle-ci dérange. Au nom de la laïcité, le Conseil d’État a donc ordonné à la commune de la retirer. Tout simplement ! Nombreux sont ceux qui remarquent qu’à ce rythme, il faudra raser toutes nos églises et détruire un à un les nombreux calvaires encore debout en France. Honte pour la France, la Pologne s’est déclarée prête à accueillir le monument chez elle…

Certes, la haine laïciste s’étale ici dans toute son imbécillité. Mais, au fond, ce n’est pas un dérapage. Dès son préambule, la Constitution de la Ve République institue bien un régime laïciste, évacuant Dieu de l’espace social et le renvoyant dans le domaine de la conscience. Il ne suffira donc pas de sauver la croix de Ploërmel, il faudra bien arriver, à terme, à remettre notre pays dans la voie du respect de l’ordre naturel et surnaturel.

 

La tentation de l’oxymore

Comment ? La question hante beaucoup de catholiques. Dans ce contexte a paru récemment la version française du livre de l’Américain Rod Dreher : Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus. Le pari bénédictin (1). Un essai qui veut prendre la réalité à bras-le-corps et retourner à la racine du comportement chrétien. Nous connaissons bien, ici, Rod Dreher. Armelle Signargout, notre correspondante aux États-Unis, a présenté ce livre dès sa sortie américaine (L’HN n° 1638 du 6 mai 2017). En 2006, nous nous étions intéressés à son précédent ouvrage, Crunchy Cons. En un mot, nous avons déjà subi la tentation Dreher et… nous en sommes revenus.

L’option bénédictine qu’il préconise aujourd’hui a pourtant de quoi séduire. Déçu par la droite américaine dont il est issu, Dreher a enfin saisi que celle-ci ne permet pas de vivre en chrétien. À la lumière de la Règle bénédictine, il invite à rebâtir des communautés chrétiennes fortes, afin de se soutenir et d’agir dans les domaines à notre portée. Dans leur ordre, c’est-à-dire au plan personnel, social et spirituel, nombre de préconisations pratiques de Dreher vont dans le bon sens. Mais elles s’insèrent dans une présentation généralisée en forme de trompe-l’œil.

D’abord, le langage n’est pas clair. Dreher a été d’abord protestant, avant de se convertir au catholicisme puis de passer à l’Église orthodoxe russe. Son ecclésiologie en pâtit. Quand il parle de l’Église, il englobe en fait les trois dénominations chrétiennes. Dans Dominus Iesus, le cardinal Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, avait bien rappelé que les communautés protestantes « ne sont pas des Églises au sens propre ». L’équivocité de départ sur ce sujet grave entretient la confusion.

De fait, les concepts ne sont pas clairs, non plus. Dreher parle de « politique antipolitique ». C’est la tentation de l’oxymore ! Ce qu’il refuse ici comme « politique », équivaut, en fait, au système électif dans sa réalité actuelle. S’agit-il de politique ? Non, au sens de saint Thomas ! Oui, au sens de la modernité politique qui postule l’asociabilité des hommes, tournant en conflit permanent. Dans cette perspective, la démocratie est conçue comme le système qui organise « pacifiquement » la confrontation. Faute d’analyse du système démocratique moderne, Dreher ne perçoit pas que cette « politique » repose sur une erreur anthropologique qui ne voit plus en l’homme un animal naturellement social.

 

Réhabiliter la politique

Plus qu’une « antipolitique », c’est bien la véritable politique qu’il faut réhabiliter. Ce qui présuppose la compréhension, a minima, que la politique, qui tend au bien commun, est un bien en soi. Pas un mal auquel on doit consentir pour vivre malgré tout. Il faut certes que nous travaillions au bien de nos communautés. En n’oubliant pas, cependant, que la somme des biens particuliers (même des biens particuliers sociaux) ne constitue pas le bien commun. Certes, la société actuelle ressemble terrible­ment à ce brigandage dont parlait saint Augustin. Raison de plus pour ne pas oublier les conseils du Père Lachance : « Si le régime est mauvais, il faut le réformer, et s’il est irréformable, il faut voir à le remplacer par un meilleur. Si cela est immédiatement impossible, c’est une raison de plus de s’empresser de créer des conditions qui puissent rendre le changement possible » (2).

 

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1. Rod Dreher, Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus. Le pari bénédictin, Artège, 376 p., 20,90 e.

2. Louis Lachance, L’Humanisme politique de saint Thomas d’Aquin, p. 76, Quentin Moreau éditeur, 532 p., 48 e.

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