Homélie du pape à Lima : Ne pas faire des grandes villes des lieux d'indifférence.

Rédigé par Un moine de Triors le dans Religion

Homélie du pape à Lima : Ne pas faire des grandes villes des lieux d'indifférence.

Poursuivons le commentaire des discours du Pape en Amérique Latine avec l’homélie de la messe à Lima, cette mégapole péruvienne à la croissance démographique rapide. Dans la Bible, deux villes principalement désignent la cité du mal : Ninive évangélisée par Jonas et surtout Babylone qui fait référence à la tour du Babel. L’Apocalypse nomme d’ailleurs cette dernière pour désigner Rome, la ville aux sept collines. Le Pape s’appuie sur les deux lectures qui révèlent Dieu en mouvement vers les villes d’hier et d’aujourd’hui, comme pour Ninive. Dans les Évangiles, Jésus fait plusieurs fois références au Livre de Jonas. De même que Jonas adressa à Ninive un appel à la conversion, Jésus appelle lui aussi à la pénitence. De même que l’essentiel du livre de Jonas est de rappeler la miséricorde de Dieu, même pour Ninive l’ennemi, et donc au-delà pour tous les païens, le message de Jésus est également l’annonce de la Bonne Nouvelle du Royaume pour tous, comme le montre le chapitre Ier de l’Évangile selon saint Marc que commente le Pape : « Repentez-vous et croyez à l’Évangile ». Toute évangélisation a pour but d’annoncer à tous la bonne nouvelle du salut : aux Juifs d’abord car le salut vient d’eux, aux nations païennes ensuite qui, comme Ninive, doivent se convertir. Et cette annonce procure une immense joie à tous. C’est « la joie de l’Évangile », selon le titre donné à l’exhortation apostolique du Pape sur l’évangélisation. La lecture chrétienne du livre de Jonas invite les croyants à confesser leur foi au Dieu Trine, au Père qui « a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils pour le sauver ». Mais même lorsque l’Évangile est annoncé ainsi à une ville entière ou à une multitude, il s’agit toujours d’une annonce personnelle et d’une rencontre personnelle, comme l’indique le nom même du Christ : Emmanuel, Dieu avec nous.

L’Évangile apporte toujours la joie, mais dans les aléas du « terrible quotidien » selon la très belle expression de Pie XI, le chrétien peut être tenté comme Jonas, comme nous tous, de se décourager ou pire de murmurer. Les soucis, les préoccupations et pire le bruit urbain sous toutes ses formes nous poussent, sous l’instigation du démon, à croire que tout est perdu et à prendre comme Jonas le chemin opposé à celui que Dieu voudrait. Pire peut-être, devant l’injustice qui règne dans nos villes, on serait tenté de prendre le drapeau de la révolte. Tant d’hommes gisent dans les périphéries où le Christ n’est pas annoncé. Et alors que de telles injustices pourraient devenir des lieux de rencontre fraternelle, nous sommes souvent aux prises avec le syndrome de Jonas. Pourquoi ne pas nous méfier ? Nous avons tant de raisons de l’être. Pourquoi ne pas fuir ? C’est toujours plus ou moins la tentation des « oignons d’Égypte » qui revient. Il est vrai que les villes modernes favorisent l’indifférence quand ce n’est pas le mépris. Elles sont hélas bien souvent devenues des jungles humaines. Me vient à l’esprit à ce propos la réponse que fit Mère Teresa à un journaliste qui la questionnait sur la tragédie du Heysel : « Une société qui tue ses enfants dans le sein de leur mère ne peut que connaître pareilles tragédies ». Mais ne baissons jamais les bras. Parcourons les chemins de notre monde contemporain jusqu’aux périphéries existentielles. Il y a tant de baume de consolation à apporter au sein d’une société qui en perdant le sens de Dieu a perdu le sens du péché. Que Marie, à la suite des Apôtres et des saints, nous aide à devenir des témoins courageux et audacieux de l’Évangile et réjouissons-nous sans cesse car le Seigneur marche toujours à nos côtés.

 

 

VOYAGE APOSTOLIQUE DU PAPE FRANÇOIS AU CHILI ET AU PÉROU
(15-22 JANVIER 2018)

SAINTE MESSE

Base aérienne Las Palmas, Lima)
Dimanche 21 janvier 2018

HOMÉLIE DU SAINT-PÈRE

« Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne, proclame le message que je te donne sur elle » (Jon 3, 2). C’est par ces mots que le Seigneur s’adressait à Jonas pour l’envoyer vers cette grande ville qui était sur le point d’être détruite à cause de tout le mal qu’elle faisait. Nous voyons aussi Jésus dans l’Evangile en route vers la Galilée pour prêcher sa Bonne nouvelle (cf. Mc 1, 14). Ces deux lectures nous révèlent Dieu en mouvement vers les villes d’hier et d’aujourd’hui. Le Seigneur se met en marche. Il va à Ninive, en Galilée… à Lima, à Trujillo, à Puerto Maldonado… voilà le Seigneur qui vient. Il se déplace pour entrer dans notre histoire personnelle et concrète. Nous l’avons récemment célébré : il est l’Emmanuel, le Dieu qui veut être toujours avec nous. Oui, ici à Lima, ou là où tu vis, dans la vie quotidienne du travail routinier, dans l’éducation des enfants avec espérance, dans tes aspirations et tes soucis ; dans l’intimité du foyer et dans le bruit assourdissant de nos rues. C’est là, sur les chemins poussiéreux de l’histoire que le Seigneur vient à ta rencontre.

Parfois il peut nous arriver la même chose qu’à Jonas. Nos villes, dans les situations de souffrance et d’injustice qui se répètent au quotidien, peuvent créer en nous la tentation de fuir, de nous cacher, de nous échapper. Et les raisons ne manquent pas, ni à Jonas, ni à nous. En regardant la ville nous pourrions commencer à constater qu’ « il y a des citadins qui obtiennent des moyens adéquats pour le développement de leur vie personnelle et familiale »[1] – et cela nous réjouit - ; le problème réside dans le fait qu’« il y a un très grand nombre de “non citadins”, des “citadins à moitié” ou des “restes urbains” »[2] qui gisent au bord de nos chemins, qui vont vivre dans les périphéries de nos villes sans les conditions nécessaires pour mener une vie digne ; et il est douloureux de constater que, très souvent, parmi ces “restes urbains” on distingue des visages de beaucoup d’enfants et d’adolescents. On distingue le visage de l’avenir.

Et en voyant ces choses dans nos villes, dans nos quartiers – qui pourraient être des lieux de rencontre et de solidarité, de joie – il finit par se produire ce que nous pouvons appeler le syndrome de Jonas : un lieu de fuite et de méfiance (cf. Jon 1, 3). Un lieu de l’indifférence, qui nous transforme en des personnes anonymes et sourdes vis-à-vis des autres, qui nous font devenir des êtres impersonnels au cœur insensible ; et par cette attitude nous blessons l’âme du peuple, de peuple noble. Comme nous le disait Benoît XVI, « la mesure de l’humanité se détermine essentiellement dans son rapport à la souffrance et à celui qui soufre […] Une société qui ne réussit pas à accepter les souffrants et qui n’est pas capable de contribuer, par la compassion, à faire en sorte que la souffrance soit partagée et portée aussi intérieurement est une société cruelle et inhumaine »[3].

Quand Jean a été arrêté, Jésus s’est dirigé vers la Galilée pour proclamer l’Evangile de Dieu. A la différence de Jonas, Jésus, face à un événement douloureux et injuste comme le fut l’arrestation de Jean, entre dans la ville, il entre en Galilée et commence, à partir de ce petit village à semer ce qui sera le début de la plus grande espérance : le Royaume de Dieu est proche, Dieu est au milieu de nous. Et l’Evangile lui-même nous montre la joie et l’effet en chaîne que cela produit : cela a commencé avec Simon et André, puis Jacques et Jean (cf. Mc 1, 14-20). Et, depuis lors, en passant par sainte Rose de Lima, saint Torobio, saint Martin de Porres, saint Jean Macias, saint François Solano, l’Évangile est parvenu jusqu’à nous, annoncé par cette nuée de témoins qui y ont cru. Il est parvenu jusqu’à Lima, jusqu’à nous pour être de nouveau un antidote renouvelé contre la globalisation de l’indifférence. Car, face à cet Amour, on ne peut rester indifférent.

Jésus a invité ses disciples à vivre aujourd’hui ce qui a saveur d’éternité : l’amour de Dieu et du prochain ; et il le fait de la seule manière dont il peut le faire, à la manière divine : en suscitant la tendresse et l’amour miséricordieux, suscitant la compassion et en ouvrant leurs yeux pour qu’ils apprennent à voir la réalité à la manière divine. Il les invite à créer de nouveaux liens, de nouvelles alliances porteuses d’éternité.

Jésus parcourt la ville ; il le fait accompagné de ses disciples et il commence à regarder, à écouter, à prêter attention à ceux qui ont succombé sous le manteau de l’indifférence, lapidés à cause du grave péché de la corruption. Il commence à dévoiler beaucoup de situations qui asphyxient l’espérance de son peuple, suscitant une nouvelle espérance. Il appelle ses disciples et les invite à le suivre, il les invite à parcourir la ville, mais il change la cadence de leur pas, il leur apprend à voir ce qui jusqu’alors leur échappait, il leur montre de nouvelles urgences. Convertissez-vous, leur dit-il, le Royaume des Cieux consiste à rencontrer, en Jésus, Dieu qui s’unit vitalement à son peuple, qui s’implique et invite d’autres à ne pas avoir peur de faire de cette histoire une histoire de salut (cf. Mc 1, 15.21ss)

Jésus continue à marcher dans nos rues, il continue comme hier à frapper aux portes, à frapper aux cœurs pour rallumer l’espérance et les aspirations : que l’avilissement soit surmonté grâce à la fraternité, l’injustice vaincue par la solidarité et la violence réduite au silence par les armes de la paix. Jésus continue à inviter et il veut nous oindre de son Esprit pour que nous aussi sortions pour oindre de cette onction capable de guérir l’espérance blessée et de renouveler notre regard.

Jésus continue à marcher et il réveille l’espérance qui nous libère des connexions vides et des analyses impersonnelles et il nous invite à nous impliquer comme un ferment là où nous sommes, là où il nous revient de vivre, dans ce petit coin de chaque jour. Le Royaume des Cieux est au milieu de vous – nous dit-il – il est là où nous sommes disposés à avoir un peu de tendresse et de compassion, où nous n’avons pas peur de faire en sorte que les aveugles voient, les paralytiques marchent, les lépreux soient purifiés et que les sourds entendent (cf. Lc 7, 22), et qu’ainsi tous ceux que nous estimions perdus jouissent de la Résurrection. Dieu ne se lasse pas ni ne se lassera jamais de marcher pour rejoindre ses enfants, chacun. Comment allumerons-nous l’espérance des prophètes manquent ? Comment ferons-nous face à l’avenir s’il nous manque l’unité ? Comment Jésus parviendra-t-il à tant de lieux reculés si des témoins courageux et audacieux manquent ?

Aujourd’hui le Seigneur t’invite à parcourir la ville avec lui, il t’invite à parcourir ta ville avec lui. Il t’invite à être un disciple missionnaire, et à faire ainsi partie de ce grand chuchotement qui veut continuer à résonner dans les divers recoins de notre vie : Réjouis-toi, le Seigneur est avec toi !

SALUTATION FINALE

Je remercie le Cardinal Juan Luis Cipriani, Archevêque de Lima, pour ses paroles, ainsi que les évêques de Puerto Maldonado et de Trujillo, dont j’ai pu visiter les juridictions ecclésiastiques ces jours-ci ; je remercie également le Président de la Conférence épiscopale, mes frères évêques pour leur présence et vous tous qui avez fait en sorte que cette visite laisse dans mon cœur une empreinte indélébile.

Je suis reconnaissant à tous ceux qui, nombreux et dont beaucoup sont anonymes, ont rendu possible ce voyage ; en premier lieu, à Monsieur le Président Pedro Pablo Kuczynski, aux Autorités civiles, aux milliers de volontaires qui, par leur travail silencieux et dévoué, comme des ‘‘fourmis’’, ont œuvré pour que tout puisse se concrétiser. Merci aux volontaires anonymes ! Je remercie le comité d’organisation et tous ceux qui, par leur détermination et leurs efforts, ont rendu possible cette rencontre. De manière spéciale, je voudrais remercier le groupe des architectes qui a conçu les trois autels dans les trois villes. Que Dieu préserve leur sens de l’esthétique ! 

J’ai commencé mon pèlerinage parmi vous en disant que le Pérou est une terre d’espérance. Terre d’espérance par la biodiversité dont elle est dotée et par la beauté d’une géographie capable de nous aider à découvrir la présence de Dieu.

Terre d’espérance par la richesse de ses traditions et des coutumes qui ont marqué l’âme de ce peuple.

Terre d’espérance en raison des jeunes qui ne sont pas l’avenir, mais le présent du Pérou. A eux, je leur demande de découvrir dans la sagesse de leurs grands-parents, de leurs anciens, l’ADN qui a guidé vos grands saints. Jeunes gens et jeunes filles, s’il vous plaît, ne soyez pas des personnes déracinées. Grands-parents et anciens, ne vous lassez pas de transmettre aux jeunes générations les racines de votre peuple et la sagesse concernant le chemin pour parvenir au ciel. Je vous invite tous à ne pas avoir peur d’être les saints du XXIème siècle.

Chers frères péruviens, vous avez tant de raisons d’espérer, je l’ai vu, je l’ai ‘‘touché’’ en ces jours. S’il vous plaît, gardez l’espérance, qu’on ne vous la vole pas ! Il n’y a pas de meilleure manière de garder l’espérance que de rester unis, pour que toutes les raisons qui la soutiennent, grandissent chaque jour davantage.

L’espérance ne déçoit pas (cf. Rm 5, 5).

Je vous porte dans mon cœur. 

Que Dieu vous bénisse ! Et, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi. Merci !

 

[1] Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 74.

[2] Ibid.

[3] Lett. enc. Spe salvi, n. 38.

 

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