La Tempérance au cœur de l’économie

Rédigé par Philippe Maxence le dans Religion

La Tempérance au cœur de l’économie

On peut le dire nettement : le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris, a visé juste en consacrant cette année les conférences de Carême au thème de la solidarité. Crise oblige, c'est, en effet, à un large examen de conscience que nous sommes invités parce que la crise économique que nous vivons ne tient pas seulement à des choix politiques et économiques (qu'il ne faut pas oublier, pourtant), mais aussi à nos propres façons de vivre. Depuis Paul VI, au moins, les papes appellent à un changement de style de vie, dans un monde dominé par l'économie et la consommation. Jean-Paul II et Benoît XVI n'ont pas dit autre chose, mais peu de monde a voulu les entendre. On n'y voyait qu'un prêche de curé pour une meilleure vie personnelle alors qu'il y avait bien également tout un aspect social.

Lors de la deuxième conférence de Carême, la parole a été donnée à deux acteurs : à sœur Cécile Renouard, religieuse de l'Assomption et directrice de programme à l'Essec et à Emmanuel Faber, vice-président du Groupe Danone. Deux cartes de visite qui avaient tout pour nous inquiéter, disons-le franchement : une grande école et un grand groupe de l'agroalimentaire. Mais l'Esprit souffle où il veut et il nous montre avec un certain humour que nous pouvons, nous, être bien en retard dans nos appréciations. Comme pour l'intervention du cardinal Scola, on trouvera le texte des conférences de sœur Cécile Renouard et d'Emmanuel Faber sur Internet (ICI). Je voudrais ici m'arrêter un instant sur l'intervention de sœur Cécile Renouard, sans m'interdire d'ailleurs de revenir, plus tard, sur celle d'Emmanuel Faber. 


Après avoir souligné combien la vie est plurielle, et plus exactement polyphonique, et qu’elle ne peut être réduit à une seule de ses dimensions, sœur Cécile Renouard insiste sur le fait que « L’économie peut et doit être au service de cette polyphonie ». Or, c’est justement toute l’erreur anthropologique – née de la modernité et développée de plus en plus à chacune de ses phases – que de réduire l’homme à sa composante économique, consommatrice, utilitariste, subvertissant non seulement la vie humaine elle-même mais le sens même de l’économie, empêchant ainsi toute sortie de ce goulet d’étranglement.

Sœur Cécile Renouard a raison de rappeler la définition de l’économie : « Elle concerne – comme l’indique bien la racine grecque du mot – l’organisation de notre demeure commune, la création et le partage de biens et de services qui, en principe, ont une utilité sociale. Par nature, l’économie devrait être au service de la société, attentive à l’inscription des communautés humaines dans une Création fragile, aux ressources finies, qui est confiée à notre soin. » Elle a raison, mais il faudra livrer une véritable bataille de reconquête conceptuelle pour parvenir à rendre audible à nouveau une telle définition ou celles s’en approchant. Véritable bataille qui est d’ailleurs à livrer en nous-mêmes, surtout dans les milieux catholiques, pour lesquels l’économie, au final, n’est que le champ de lutte entre deux dragons, le capitalisme et le socialisme, comme si, jamais, et à aucun moment, la doctrine sociale de l’Église, reçue, comprise et interprétée dans sa totalité, n’avait eu un mot sur le sujet.

Comme le souligne encore sœur Cécile Renouard, se référant à l’encyclique Caritas in Veritate, « la finalité ultime de l’économie, (qui) doit être orientée vers la recherche de la justice et du bien commun » qui implique, souligne Benoît XVI, de mettre « la dimension de la gratuité, du don et de la surabondance qui ne compte pas ».

Développant ensuite diverses acceptions du terme « justice », sœur Cécile Renouard enchaîne plusieurs conclusions qu’il faut méditer :

1°) La « financiarisation de l’économie est une impasse. Nous faisons aujourd’hui le constat qu’elle est socialement nuisible. » Répétons-le : elle n’est pas seulement l’effet d’une erreur technique. Elle est fondamentalement une erreur. Et si elle est une « impasse », c’est parce qu’elle est d’abord « socialement nuisible ». En effet, elle renverse l’ordre des choses, en mettant l’économie au-dessus de tout. De servante, celle-ci devient le maître. C’est une subversion absolue.

2°) « L’option préférentielle pour les pauvres qui est au fondement de la pensée sociale de l’Église conduit à affirmer que l’équité passe d’abord par l’amélioration du sort du plus mal loti, du plus vulnérable, du plus exclu, du dernier… » Depuis les débuts du christianisme, le sort du plus pauvre est au cœur du message chrétien. Le terme « d’option préférentielle » n’est pas tout à fait adéquat car il ne s’agit pas en fait d’une « option » même si elle est bien préférentielle. Nous sommes face à une « obligation », un devoir, qui naît de notre baptême et de notre vocation de chrétien. Bien évidemment, le pauvre ne l’est pas seulement au plan économique. Il y a de multiples pauvretés, mais nous n’avons pas à choisir parmi elles.

3°) « Chercher la justice du Royaume, c’est chercher à temps et à contre-temps les moyens de la transformation de nos comportements et de nos institutions lorsqu’ils sont iniques ; c’est remettre en cause ces structures de péché – que sont la “ soif exclusive du profit” et la “soif du pouvoir dans le but d’imposer aux autres sa volonté” – décrites par Jean-Paul II dans l’encyclique Sollicitudo rei Socialis, structures qui détruisent le vivre ensemble et sont antinomiques avec la solidarité. » Il y a nécessairement un volet politique car la notion de structures de péché, développée par Jean-Paul II, actualise et approfondie les propos de Pie XII : « De la forme donnée à la société, conforme ou non aux lois divines, dépend et découle le bien ou le mal des âmes » (Pie XII, Discours du ler juin 1941). Nous ne pouvons être indifférent à cette « forme » ni nous contenter de supporter les « structures de péché ».

Enfin, si sœur Cécile Renouard prend acte d’une nécessaire décroissance de notre consommation – et elle a parfaitement raison –, comment ne pas la remercier de relier cette notion à l’une des grandes vertus morales, la tempérance :

« Tempérance semble s’opposer à passion. C’est une erreur ! Il s’agit, au contraire, d’être des passionnés de la solidarité, et c’est bien dans cet élan que nous apprendrons à être tempérants. Tempérance pour consommer moins et autrement ; tempérance pour mettre de la mesure face à l’hybris de nos comportements prédateurs, et pour identifier les limites de notre monde commun. Elle est possible ! Nous disposons d’un trésor inouï : un évangile qui nous invite à la béatitude de la pauvreté, à l’équilibre, au partage, tout en faisant sans cesse éclater, dans le champ théologal, dans le champ du Royaume, toutes nos jauges : n’est-il pas dit dans l’Évangile de Saint Luc “donnez et on vous donnera, c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu’on versera dans le pan de votre vêtement, car c’est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous.” (Lc 6,38) ? Derrière l’obsession de la maximisation du profit et la fuite éperdue vers le toujours plus, que de peurs et que de manques d’audace ! Il nous faut apprendre à nous saisir des capacités offertes par les nouvelles technologies, par les innovations techniques, comme un tremplin vers une économie à la fois locale et reliée ; porteuse de sens, peu gourmande en énergie et favorable à des maillages multiples. Il nous faut apprendre aussi à privilégier des styles de vie qui évitent de dépenser des sommes folles pour réparer les dommages que nos prétendus “progrès” ont engendrés. Il nous faut donc maintenant consentir à la remise en cause radicale de notre modèle de croissance pour parvenir à une meilleure qualité de vie. »

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