L'eugénisme en passe de faire partie des droits de l'homme

Rédigé par Adélaïde Pouchol le dans Éthique et tac

L'eugénisme en passe de faire partie des droits de l'homme

Entretien avec Thierry de la Villejégu, Directeur de la Fondation Lejeune


 

Propos recueillis par Adélaïde Pouchol


 

Pouvez-vous rappeler les grandes lignes de l'affaire Kruzmane ?

Il s'agit de la plainte d'une jeune mère de Lettonie qui s'est retournée contre son médecin au prétexte qu'elle aurait été mal informée des risques liés à sa grossesse. Le médecin aurait manqué à l'obligation de lui prescrire un test de dépistage de la trisomie. Après avoir accouché d'une petite fille trisomique, elle a porté plainte devant la Cour Lettone. Ayant perdu devant la juridiction de son pays, elle a porté plainte devant la Cour Européenne des Droits de l'Homme (CEDH). Selon elle, son enfant handicapée porte atteinte à la vie de famille. Ne nous trompons pas, derrière l'affaire Kruzmane, plane la tentation de l'eugénisme, qui demeure absolument contraire aux droits de l'homme tels qu'ils sont définis dans la Convention européenne.


Quelles sont les échéances ?

Au niveau du calendrier, la date de rendu du jugement n’est pas connue car les délais ne sont pas rendus publics comme la plupart des  affaires pendantes à la CEDH et le jugement aura lieu sans audience. Nous savons simplement que la procédure est d’ores et déjà en cours à l’heure actuelle et les juges peuvent étudier le cas à tout moment.

A quel titre la Fondation Lejeune est-elle impliquée dans cette affaire ?

Nous voulons faire valoir la réalité de la situation des personnes handicapées et de leur famille en rendant public leur témoignage, celui de parents qui acceptent sans condition leurs enfants handicapés, et affirment que la vie de leurs enfants vaut la peine d’être vécue. Les familles que nous soutenons et côtoyons sont révoltées à la perspective insoutenable qu’un bébé atteint d’une trisomie 21 dépisté in utero soit sujet à un tri acharné et in fine à l’eugénisme. Elles veulent s’opposer à la violente stigmatisation dont elles sont victimes à travers cette affaire.


 

Etes-vous les seuls à porter ce combat ? Est-il centré seulement sur la trisomie ?

Des associations un peu partout en Europe partagent notre point de vue et notre expérience. Elles ont souhaité s’unir à cette action. L’enfant de Madame Kruzmane est une petite fille trisomique, ce sont donc les associations de défense des personnes trisomiques qui se sont exprimées les premières. Pour autant, la trisomie n’est que l’avant-pointe des maladies qui seront dépistées demain et deviendront elles aussi objet d’eugénisme, en toute légalité. C’est pourquoi d’autres organisations de personnes handicapées, attachées au respect de la vie se joignent progressivement à cette action.


 

Si l’eugénisme devient un droit, dépister les enfants handicapés deviendra très certainement un devoir… qui mettrait en péril l’objection de conscience !

Bien sûr, et vous avez raison d’aborder ce point. Par une surenchère juridique et législative, on assiste à la disparition organisée de la liberté de conscience. Si l’eugénisme devenait un droit fondamental, une pression certaine pèserait sur la liberté de conscience. Qui demain s’opposera à un droit fondamental ? A Nuremberg, les accusés ont justement été condamnés parce qu’ils avaient obéi aux ordres sans recourir à leur conscience.


 

Comment concrètement la Fondation se mobilise-t-elle ?

Nous avons un rôle de coordinateur auprès des personnes handicapées et de leurs familles, en lien avec les associations concernées. Le travail est immense, à cause de la diversité de langues et de cultures malgré notre unité autour de la cause que nous défendons. Nous devons les informer de l’enjeu, et les inviter à agir. Inviter chacun à se sentir concerné par la question de l’eugénisme des personnes handicapées, pour, à son tour, en parler autour de lui et contribuer au changement des regards et des comportements.

Nous devons à la fois faire valoir notre position, la diffuser largement et engager des actions de communication auprès des médias.


 

Est-ce la première affaire de ce type qui soit portée devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme ?

Bien au contraire, les affaires de ce type se multiplient. Cependant c’est bien la première fois que la question de la reconnaissance de l’eugénisme est aussi ouvertement posée. Le simple fait que la Cour ait accueilli cette demande sans la rejeter d’emblée souligne bien que le danger de cette reconnaissance est réel. Ce serait un péril pour l’Europe.

Pourtant, en France, déjà 96 % des trisomiques dépistés sont avortés, cela ne changerait finalement pas grand-chose…

La pratique est extrême en France mais le serait encore plus si l’eugénisme devenait un droit, en particulier par rapport à l’objection de conscience. Jusqu’à présent, dans les législations nationales du moins, l’initiative de l’interruption médicale de grossesse n’appartient pas à la femme. Elle est décidée collégialement par le corps médical. En aucun cas il ne s’agit d’un droit de la mère, même si c’est elle qui donne son accord in fine. La jurisprudence de la CEDH veillera certainement, nous l’espérons, à ne pas donner de droits à des pratiques eugénistes. Si la plainte de Madame Kruzmane est rejetée et que le droit qu’a chacun de vivre est réaffirmé, même avec un handicap, la France sera conduite à réfléchir à sa politique de dépistage systématique de la trisomie 21 qui est la plus radicale du monde.

 


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