Rome adresse un signal encourageant à un fort groupe de dissidents anglicans

Rédigé par Daniel Hamiche le dans Religion

Rome adresse un signal encourageant à un fort groupe de dissidents anglicans

Alors que la Conférence de Lambeth, entre une tea party chez la Reine d’Angleterre et une manifestation dans les rues de Londres pour exiger l’extinction de la faim dans le monde, tente, sans grand espoir de succès, de réduire la fracture du “schisme” de la Fellowhip of Confessing Anglicans (FOCA) et de prévenir ceux qui s’annoncent (les 120 paroisses de l’Église d’Angleterre placées sous la houlette du « Flying Bishop » Andrew Burnham, et les plus de 800 réunies dans le mouvement anglican international Forward in Faith que préside l’évêque John Broadhurst), Rome vient d’envoyer un signal encourageant à un autre fort groupe d’anglicans qui a déjà formellement rompu avec la Communion anglicane puis avec l’Église d’Angleterre : The Traditional Anglican Communion (TAC).
La TAC est née en 1991 à l’initiative d’anglicans récusant les dérives d’églises anglicanes ou épiscopaliennes : ordination des femmes, de pasteurs homosexuels, etc. Elle se compose aujourd’hui d’une vingtaine d’Églises réparties sur cinq continents et qui rassemblent un peu plus de 400 000 fidèles (selon les chiffres officiels fournis).
Sans souhaiter abandonner certains caractères propres de la tradition anglicane (notamment liturgiques), la TAC recherche l’unité avec Rome.
Le 16 octobre 2007, l’archevêque anglican australien John Hepworth, primat de la TAC, rendait public le communiqué suivant :
« Le collège des évêques de la Traditional Anglican Communion (TAC) s’est réuni en session plénière à Portsmouth, Angleterre, la première semaine d’octobre 2007. Les évêques et les vicaires généraux ont approuvé à l’unanimité le texte d’une lettre destinée au Siège de Rome en vue d’une union pleine, en corps [souligné par moi] et sacramentelle. La lettre a été solennellement signée par tout le collège qui a autorisé le primat et deux évêques choisis par le collège à aller la remettre au Saint Siège.
Cette lettre a été reçue avec cordialité à la Congrégation pour la doctrine de la Foi. Le primat de la TAC s’est engagé à ce qu’aucun membre du collège n’accorde d’entretien tant que le Sait Siège n’aura pas examiné cette lettre et y aura répondu ».

J’ai souligné l’expression en corps (corporate en anglais) qualifiant l’union recherchée, car nous allons retrouver cette expression plus bas, mais aussi parce que dès le début du processus il était clair que c’est “en bloc” ou “en masse” que ces anglicans demandaient leur intégration dans l’Église catholique : un phénomène sans précédent dans l’anglicanisme et une série de problèmes nouveaux posés à Rome.

Quelles étaient les demandes qui formulait cette lettre ?
Ce serait une singulière gageure que de les asséner alors même que je n’ai, évidemment, pas lu cette lettre (qui n’a pas été rendue publique). Toutefois, il me sera permis d’avancer quelques conjectures en m’appuyant sur le long et circonstancié commentaire qu’en a fait dès le 22 octobre, un laïc anglican membre de la TAC sur le blogue du P. Dwight Longenecker qui est un American ordonné pasteur anglican puis ordonné prêtre catholique en Angleterre, et qui est désormais chapelain diocésain à Greenville en Caroline du Sud. Voici les points saillants de ce commentaire répartis en deux parties : ce que la TAC reconnaît de Rome et ce qu’elle demande à Rome.
– la TAC accepterait sans restriction le magistère ordinaire et extraordinaire de l’Église catholique ainsi que la primauté – et notamment la primauté de juridiction – de l’Évêque de Rome ; elle se soumettrait volontiers à la discipline de l’Église, notamment pour ce qui est de la nécessité d’ordonner les pasteurs anglicans qui souhaiteraient devenir prêtres catholiques, reconnaissant par là implicitement la non validité des ordinations anglicanes ;
– la TAC souhaiterait que soit préservée la forme anglicane de sa liturgie, la possibilité d’avoir un clergé marié, d’avoir ses évêques et donc une structure propre et particulière dans l’Église catholique.

Le 25 juillet dernier, John Hepworth, primat de la TAC, recevait du cardinal William Levada, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, une lettre datée du 5 juillet et dont voici la traduction :
« Votre Grâce,
tout au long de l’année passée, la Congrégation pour la doctrine de la Foi a étudié les propositions que vous lui aviez présentées au nom du Collège [1] des Évêques de la Traditional Anglican Communion, lorsque vous êtes venu dans les bureaux de ce Dicastère le 9 octobre 2007. Comme nous entrons dans les mois d’été [2], j’ai souhaité vous assurer de l’attention sérieuse que cette Congrégation prête à la perspective d’unité en corps [je souligne] soulevée dans ladite lettre.
Comme Votre Grâce en est évidemment consciente, la situation dans la Communion anglicane prise dans son ensemble est devenue nettement plus complexe pendant cette même période. Dès que cette Congrégation sera en mesure de répondre de la manière la plus claire sur les propositions que vous nous avez adressées, nous vous en tiendrons informé.
Je vous assure de mes prières continuelles et des meilleurs vœux que je forme pour vous-même et pour vos frères évêques de la Traditional Anglican Communion ».


C’est là, assurément, malgré la brièveté de la lettre et son apparent manque de substance, un texte historique. Le cardinal préfet y précise en effet, et ce n’est pas rien, que son dicastère poursuit, et sérieusement, l’étude  de cette union ou unité « en corps ». C’est d’ailleurs la seule des « propositions » qu’évoque la lettre du préfet, ce qui semblerait signaler que toutes les autres ne posent pas de problèmes insolubles, mais que celle-là, par sa nouveauté exige une  « sérieuse » réflexion pour ouvrir à une solution. On notera encore, que la date de cette lettre anticipe de quelques semaines l’ouverture de la Conférence de Lambeth et qu’elle est rendue publique – de l’aveu de Rome – par son destinataire avant la clôture de ses travaux (4 août). Qu’elle suit, vraisemblablement, de quelques jours la rencontre au Palais du Saint Office des deux “Flying Bishops” de l’Église d’Angleterre qui sont venus demander au cardinal préfet des aménagements assez semblables à ceux souhaités par la TAC, mais pour le seul territoire de l’Angleterre… Ce qui est sûr, c’est que Rome travaille la question – à son rythme évidemment – et qu’Elle a tenu, avec une exquise délicatesse, à prévenir ses interlocuteurs de la TAC que le retard pris à répondre à leurs demandes d’octobre n’était point négligence et que tout ce qu’on pouvait lire de-ci de-là sur les bons rapports entre Benoît XVI et le Dr Rowan Williams, sur le souci que manifestent plusieurs hauts prélats de l’unité de la Communion anglicane étaient une chose, mais que le retour à Rome de la TAC en était une autre et qu'on y travaillait !

Le primat Hepworth, lui, ne s’y est pas trompé. Rendant publique, le 25 juillet, la lettre du cardinal préfet, il la commente en ces termes à ses confrères dans l’épiscopat et à tous les membres de la TAC :
« C’est un grand plaisir pour moi que de vous adresser une copie de la lettre que j’ai reçue ce matin (25 juillet) du cardinal Levada, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, par l’entremise de la Nonciature apostolique en Australie. C’est une lettre cordiale et encourageante. J’y ai répondu par l’expression de ma gratitude au nom de “mes frères évêques” [3], et en réaffirmant notre détermination d’arriver à l’unité pour laquelle Jésus a prié avec tant d’intensité lors de la Cène, quelque que soit le prix personnel qu’il pourrait nous en coûter en tant que disciples [4].
Cette lettre devrait donner du courage à toute notre Communion et à ceux de nos amis qui nous ont aidés.  Elle devrait aussi nous inciter à des prières renouvelées pour le Saint Père, pour le cardinal Levada et ceux qui travaillent avec lui à la Congrégation pour la doctrine de la Foi, mais aussi pour notre clergé et nos fidèles alors que nous nous avançons vers une communion encore plus étroite dans le Christ et avec le Saint Siège.
Je suis particulièrement reconnaissant au cardinal préfet pour avoir généreusement mentionné cette “réunion en corps” [souligné par moi], une voie qui n’a été que très rarement empruntée par le passé [5], mais qui est fondamentale pour que s’accomplisse la demande de notre Maître à Son Père : “Qu’ils soient entièrement un” ».


Décidément, cet été qui est celui de tous les dangers pour le schisme anglican, semble devenir celui de bien des promesses pour la seule Église du Christ. En tous les cas, les choses avancent plus vite qu’on aurait pu l’imaginer.

Au fond n’est-il pas temps de répondre à ceux qui frappent poliment à la porte, plutôt que de perdre trop de temps avec ceux qui détournent la tête quand ils passent devant ?





[1] Ici, le cardinal Levada reprend la terminologie de l’Église d’Angleterre, House of Bishops, et non pas celle de la TAC, College of Bishops.
[2] Période d’activité très réduite au Saint Siège, ce que les Romains appellent le Fer’Agosto.
[3] Le primat reprend ici l’expression même utilisée par le cardinal préfet par courtoisie et non en reconnaissance de la validité de la succession apostolique chez les anglicans.
[4] Ici, l’on croit comprendre que l’archevêque et ses autres confrères dans l’épiscopat seraient disposés à faire précisément le sacrifice de leur épiscopat pour le bien de l’unité retrouvée. Le même sacrifice a été également évoqué par le “Flying Bishop” Andrew Burnham de l’Église d’Angleterre. Si c’est la bonne explication, alors… chapeau bas !
[5] On ne peut s’empêcher de discerner ici une critique feutrée de ceux qui, à la Curie, furent hostiles à ce type de solution… Passons.
 

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