Si je t’oublie, chrétienté d’Orient…

Rédigé par Annie Laurent le dans Religion

Si je t’oublie, chrétienté d’Orient…

L’exemple du conflit syrien montre la méconnaissance profonde du monde occidental de la dimension religieuse qui imprègne la vie dans les pays du Moyen-Orient. D’où les mauvaises réactions et les décisions partisanes dont souffrent les chrétiens. Tour d'horizon et enquête.

La déception des chrétiens d'Orient

Dans un récent entretien à la revue trimestrielle Politique internationale, un jeune député libanais maronite, Samy Gemayel (34 ans), confie sa déception face à la politique de l’Occident envers les chrétiens du Liban et du monde arabe.

« Les chrétiens du Liban ne figurent pas sur la carte politique des pays occidentaux. Je peux comprendre leur point de vue : après tout, les chrétiens n’ont pas de valeur stratégique ; ils n’ont pas de rôle à jouer dans le conflit russo-américain ou le conflit chiites-sunnites. Mais au-delà des intérêts matériels, il y a aussi l’intérêt moral. Les chrétiens défendent, au cœur du Moyen-Orient, un mode de vie et des valeurs qui sont celles du monde occidental. En les abandonnant, c’est à ces principes qu’on renonce. C’est regrettable. » (N° 141, automne 2013.)

L’auteur de ces lignes n’est pas le seul à s’exprimer de la sorte. Ces derniers mois, d’autres voix orientales se sont plaintes de l’oubli ou de l’incompréhension d’un Occident auquel l’Histoire et la civilisation les ont attachées. Voici un aperçu de ces regrets.

Une grande illusion

À la fin de l’été dernier, alors que la France et les États-Unis s’apprêtaient à lancer une offensive militaire contre Damas, le quotidien libanais L’Orient-Le Jour rapportait cette mise en garde du patriarche syriaque-catholique, Sa Béatitude Ignace III Younan, qui réside à Beyrouth :

« L’Occident pense qu’avec les sunnites au pouvoir la démocratie remplacera la dictature, mais c’est une grande illusion. » (30 août 2013.)

Le prélat, et d’autres ecclésiastiques avec lui, déplorent l’aveuglement des Occidentaux lorsqu’ils occultent la dimension confessionnelle de la crise qui déchire la Syrie depuis mars 2011. La majorité sunnite de ce pays a vu dans la contestation au régime une occasion de revanche historique. Celle-ci devait lui permettre de renverser le président Bachar El-Assad, membre de la minorité alaouite, considérée comme hérétique et donc haïe par l’Islam sunnite. Lors d’un colloque sur la situation actuelle des chrétiens d’Orient organisé par l’Académie catholique de France, qui s’est tenu le 29 novembre dernier à l’Institut catholique de Paris, plusieurs Orientaux présents dans la salle ont interpellé le conseiller pour les Affaires religieuses du ministère des Affaires étrangères, Roland Dubertrand, sur la précipitation avec laquelle le gouvernement avait souhaité le départ d’Assad et reconnu la rébellion, donnant ainsi un feu vert implicite aux sunnites radicaux, vite appuyés par leurs coreligionnaires de toute la région.

Une grave ignorance

Interrogé par l’Aide à l’Église en détresse (AED), le 17 octobre 2013, Mgr Elias Sleiman, l’évêque maronite de Lattaquié (Syrie), berceau des alaouites, où vivent aussi de nombreux chrétiens, expliquait l’attitude occidentale par l’ignorance.

« L’Occident est mal informé, y compris ses Églises, malgré de bonnes intentions ».

Peut-être pensait-il à Mgr Claude Dagens, qui avait ouvertement soutenu le projet d’intervention militaire ­franco-américain. L’évêque d’Angoulême avait aussi déclaré, le 11 septembre précédent, sur les ondes de Radio-Notre-Dame, qu’il ne fallait « pas diaboliser tous les djihadistes », qualifiant d’un même élan le patriarche grec-melkite-catholique Grégoire III Laham, d’« allié politique et financier d’Assad ». Une grave mise en cause de ce dignitaire ecclésiastique dont le siège se trouve à Damas et qui n’a cessé d’appeler au dialogue en vue d’une authentique réconciliation. Pour la plupart des chrétiens de Syrie, le système Assad avait, malgré ses défauts, et même sa perversité, l’avantage d’assurer des relations apaisées entre les diverses communautés confessionnelles qui composent le pays.

Une présece vitale

Les hiérarchies ecclésiales du Proche-Orient reprochent par ailleurs aux Occidentaux les facilités qu’ils accordent aux chrétiens désirant émigrer, phénomène qui touche particulièrement l’Irak et la Syrie. Le patriarche chaldéen, Sa Béatitude Louis-Raphaël 1er Sako, qui réside à Bagdad, très inquiet à ce sujet, déclarait récemment à Rome :

« Cha­que jour, deux ou trois familles quittent le pays. Cela signifie que des ambassades étrangères leur donnent des visas. Dans toutes les paroisses, des gens viennent demander des certificats de baptême pour pouvoir partir. » Or, leur présence est « vitale » pour l’équilibre de l’Irak (La Croix, 21 novembre 2013.).

Dans son entretien à l’AED, Mgr Elias Sleiman estimait qu’une telle attitude reflète la négligence de la vocation chrétienne :

« Nous avons besoin de la solidarité des peuples et des gouvernements occidentaux pour assurer que les chrétiens continuent d’être présents en Syrie et au Proche-Orient. Nous ne pouvons permettre qu’il n’y ait plus de chrétiens dans le pays, parce que la présence chrétienne aide les musulmans à être modérés. »

Les chrétiens sacrifiés à l’économie

Les positions de l’Occident envers l’Orient chrétien ont également été au centre d’un débat organisé par la revue Afrique Asie au printemps 2013 (4 avril 2013.), avec la participation de plusieurs personnalités représentatives. Parmi celles-ci, le père Henri Boulad, directeur du Centre culturel jésuite d’Alexandrie (Égypte), a affirmé que « les chrétiens du pays du Nil sont sacrifiés au nom d’intérêts économiques et politiques qui sont les seuls qui comptent » car, selon lui, « l’Occident veut ménager ses bonnes relations avec les islamistes qui représentent une force incontournable ». Mais, a-t-il aussi souligné, tout cela résulte « du développement de l’Occident lui-même qui sous-estime complètement le facteur religieux (…), comme il le néglige d’ailleurs en Europe ». Les coptes n’ont pas compris la gêne, voire la désapprobation, avec laquelle les dirigeants occidentaux ont accueilli la destitution, le 3 juillet 2013, du président Mohamed Morsi. Celui-ci, certes élu selon une procédure démocratique juste un an auparavant, n’avait pourtant pas respecté le pluralisme et les libertés censés caractériser la démocratie. À la tête d’un système méprisant les coptes et les libéraux, il n’avait œuvré qu’en vue de l’islamisation générale et forcée de ­l’État et de la société, conformément d’ailleurs au programme de la confrérie islamiste des Frères musulmans dont il était issu.

Les deux représentants des Palestiniens chrétiens présents à ce débat ont également déploré la politique occidentale. Constatant l’emprise croissante de l’islam sur leurs institutions et leur société (par exemple, dans les manuels scolaires des élèves palestiniens « il n’est plus question de chrétienté ni d’Évangiles »), Sami Aldeeb, catholique latin émigré à Lausanne où il enseigne le droit musulman, s’est souvenu d’une question que lui posait son père lorsqu’il vivait encore avec lui sur sa terre natale : « Crois-tu que nos frères d’Occident vont nous oublier ? ». Pour cet universitaire, la réponse est évidente : « Oui, ils nous ont vendus comme Judas a vendu le Christ. »

Injustice flagrante

Au colloque du 29 novembre dernier à l’Institut catholique de Paris, le patriarche latin de Jérusalem, S.B. Fouad Twal, a quant à lui regretté la passivité de l’Occident face à l’injustice subie par son peuple. Aujourd’hui, a-t-il souligné, la priorité est la chute du président Assad tandis que la question palestinienne, pendante depuis soixante ans, ne suscite aucun intérêt. « La conscience de l’Occident chrétien, humain, n’est-elle donc pas interpellée par une telle injustice ? », s’est-il demandé.

Pour beaucoup de chrétiens orientaux, parmi les Puissances occidentales, c’est surtout la France qui déçoit. Ce qu’ils perçoivent comme son indifférence actuelle face à leurs malheurs est pour eux incompréhensible. Dans son entretien à Politique internationale, Samy Gemayel s’étend sur ce sujet. Il évoque le discours que l’ancien président Jacques Chirac prononça devant le Parlement libanais en 2002, au cours duquel il approuva le rôle « positif » de la Syrie au pays du Cèdre. C’était pourtant une époque très douloureuse pour les chrétiens, précise le député. « Ils étaient complètement à terre » : certains de leurs représentants étaient emprisonnés (Samir Geagea, chef des Forces libanaises, le parti héritier de la résistance chrétienne), d’autres exilés (le général Michel Aoun, ancien Premier ministre), d’autres muselés dans leur liberté de parole (Amine Gemayel, ancien Président de la République et père de Samy), tout cela par la volonté du régime syrien qui imposait sa tutelle au Liban où son armée était présente depuis 1976. Il est vrai qu’en 2002, le Premier ministre libanais, Rafic Hariri, proche de Jacques Chirac, était l’allié de Damas. Par la suite, le Président français opéra un complet revirement. Mais, souligne Gemayel, « il ne l’a pas fait pour les chrétiens ; il l’a fait pour son ami Hariri qui, entre-temps, s’était disputé avec les Syriens » (ce qui lui valut d’être assassiné en 2005).

Fils de la résistance

Samy Gemayel a grandi dans l’une de ces familles maronites très francophiles qui ont toujours cultivé un profond attachement à leur « tendre mère » comme on aime encore là-bas – mais de moins en moins – qualifier notre pays. Les liens des Gemayel avec la France ont été d’autant plus étroits que leur histoire se confond avec celle du Liban contemporain qui a vu Paris exercer un Mandat sur le pays du Cèdre (1920-1943) afin de le préparer à son indépendance. Le grand-père de Samy, Pierre Gemayel (1905-1984), est le fondateur du parti Kataëb (Brigades), d’où est issue la résistance qui, dès le début de la guerre, en 1975, a entrepris de défendre l’intégrité du pays du Cèdre menacée par les ingérences armées des combattants de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) alors dirigée par Yasser Arafat et de l’armée syrienne, forces auxquelles s’étaient ralliés des militants sunnites libanais désireux d’en finir avec ce pays d’exception au Proche-Orient puisque tous les ressortissants y bénéficient de l’égalité en matière de citoyenneté.

Comment ne pas comprendre l’amertume de Samy dont un oncle (Béchir) et un frère (Pierre-Amine) ont été assassinés à cause de leur engagement patriotique ? « Pour moi, la longue histoire d’amitié entre la France et la communauté maronite, qui remonte à saint Louis, est terminée ». Selon la tradition, en 1250, alors qu’il se trouvait au Levant pour tenter de délivrer Jérusalem du joug des musulmans, le saint roi aurait en effet promis à la « nation maronite », pour prix du soutien qu’elle apportait aux Croisés, une protection spéciale offerte au nom de la France. La tradition, élargie à tous les catholiques orientaux, s’est maintenue sous d’autres formes : les Capitulations signées en 1535 entre le sultan ottoman Soliman le Magnifique et François Ier, renouvelées plusieurs fois, autorisaient le royaume de France à veiller sur eux ; en 1860, l’empereur Napoléon III dépêcha des troupes au Liban où les chrétiens subissaient des massacres perpétrés par les druzes soutenus par les Turcs et les Anglais.

Comme Judas, le reniement de la France

Mais, à partir de 1975, la France renia ses promesses au profit de relations privilégiées avec l’Islam. En 1976, Valéry Giscard d’Estaing, interpellé par son homologue Soleiman Frangié, ne fit rien pour empêcher la Syrie d’envoyer son armée dans un Liban que celle-ci avait contribué à déstabiliser ; en 1984, lors d’un voyage officiel à Damas, François Mitterrand alla jusqu’à se féliciter du rôle « pacificateur » des Syriens au pays du Cèdre, y compris devant le patriarche grec-orthodoxe, Ignace IV Hazim, qui suppliait la France de « sauver le Liban » parce qu’ainsi elle sauverait « tous les chrétiens d’Orient » (Cf. Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, Une croix sur le Liban, Folio, coll. « Folio actuel », 256 p., 8,20 € ; Annie Laurent et Antoine Basbous, Guerres secrètes au Liban, Gallimard, 372 p., 14,70 €.). Quant à Nicolas Sarkozy, après avoir réservé les plus grands honneurs à Assad, il ne voulut pas entendre les craintes concernant l’avenir de la Syrie dont lui fit part le patriarche maronite,

S.B. Béchara Raï, lors de sa visite à l’Élysée, en septembre 2011. On a même vu l’ambassadeur de France, Denis Pitton, affirmer publiquement à Beyrouth :

« Nous avons été surpris et déçus par les déclarations du patriarche » ( L’Orient-Le Jour, 15 septembre 2011.).

Aujourd’hui, l’État français est en passe de perdre la confiance des chrétiens de Syrie. Ceux-ci préfèrent désormais compter sur la protection que leur offre la Russie.

 

Cet article est le premier d'un important dossier publié dans L'Homme Nouveau n° 1559 consacré à l'avenir des chrétiens du Moyen Orient. Pour lire la suite de ce dossier, on peut se procurer directement le journal sur ce site. 

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